‹ La case du Père TomChapitre 86 sur 200 · CHAPITRE XYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYII

— Eu ce cas, arrêtons-nous, dit Elisa, et tenions quelque chose pour ce pauvre homme ; il semble souffrir beaucoup.

— Notre devoir est de le secourir, dit Georges. Emmenons-le.

— Pour le faire panser par des quakers! dit Phinéas; soit, je ne m'y oppose nullement. Voyons comment il va.

A l'époque où le quaker avait mené la vie de chasseur dans les forêts, il avait acquis de grossières notions de chirurgie ; il s'agenouilla à côté du blessé pour examiner la plaie.

— Marks, est-ce vous? demanda Tom Loker d'une voix faible.

— Tu l'appellerais vainement, ami; Marks s'inquiète peu de toi, pourvu qu'il tire ses grègues sauves. Il y a longtemps qu'il a décampé.

— Je crois que je suis flambé, dit Tom Loker; la vile canaille me laissera mourir seul! Ah!... ma mère m'avait toujours prédit ce qui m'arrive !

— Entendez-vous ce pauvre homme ? dit la vieille négresse : il appelle sa mère. Je ne puis m'empêcher de le plaindre.

— Doucement, doucement, dit Phinéas au blessé, qui se débattait et le repoussait avec un reste d'énergie , ne fais pas le méchant. Tu es perdu si je ne réussis à arrêter le sang.

— C'est vous qui m'avez jeté du haut du rocher, répondit Tom Loker.

— Tu nous aurais jetés tous à bas si l'on ne t'avait prévenu. Point de récriminations; laisse-moi t' appliquer un bandage; nous n'avons pas de rancune; nous voulons te transporter chez une personne qui te prodiguera des soins maternels.

Tom poussa un soupir et ferma les yeux; la vigueur et la résolution des hommes de son espèce tiennent essentiellement au physique, et s'écoulent avec le sang. L'abattement de ce colosse était vraiment digne de pitié.

La seconde troupe de quakers approcha. On dégarnit les bancs de la charrette; les peaux de bison, pliées en quatre, furent disposées d'un côlé, et quatre hommes , non sans peine, étendirent sur ce lit Tom Loker. Pendant qu'on le transportait, il perdit complètement connaissance. La vieille négresse, dans l'excès de sa compassion, lui appuya la tête contre son sein. Elisa, Georges et Jim s'arrangèrent comme ils purent de l'autre coté du véhicule, et l'on se remit en route.

— Que pensez-vous de lui? dit Georges, qui était assis auprès de Phinéas sur le siège de son docteur.

— Les chairs seules sont entamées; mais les contusions et les écorchurcs qu'il s'est faites en tombant ont aggravé son état. Il est épuisé par le sang qu'il a perdu ; mais il en reviendra, cl la leçon lui sera peutêtre salutaire.

— Je suis coulent de ce que vous me dites, répondit Georges; il m'eût été pénible de l'avoir tué, même pour une cause juste.

— Oui, dit Phinéas, tuer un homme ou même une bête, c'est toujours une vilaine opération, J'ai été grand chasseur dans le temps,

et je te dirai que j'ai vu des daims Liesses cl courants me regarder avec des yeux qui nie faisaient vraiment repentir de les avoir tues. S'il s'agit d'un homme, l'affaire est plus grave encore; car, comme le disait ta femme, le jugement vient après la mort. Je ne trouve donc pas que les idées de notre secte soient trop sévères là-dessus.

— Que ferons-nous de ce pauvre diable? demanda Georges.

— On va le porter chez Amariali. Sa vieille grand'mère, qu'on appelle Dorcas, est étonnante pour soigner les malades. C'est naturel chez elle, et elle n'est bien à sa place qu'au chevet d'un homme qu'il faut médicamenter. Grâce à cette bonne vieille, sois sûr que ton blessé sera sur pied dans une quinzaine.

Au bout d'une heure nos voyageurs fatigués s'arrêtèrent dans une ferme, où on leur offrit un déjeuner copieux. Tom Loker fut déposé avec soin sur une couche plus propre et plus moelleuse que celle qu'il avait coutume d'occuper. On mit un appareil sur sa blessure, et il resta couché sur le dos comme un enfant fatigué, ouvrant et fermant languissamment les yeux, les promenant sur les rideaux blancs et sur les figures qui glissaient sans bruit dans la chambre.

.Nous le laisserons momentanément dans cette situation pour retourner auprès du père Tom.

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