CHAPITRE XVIII
tentations. 11 se croyait astreint à une fidélité d'autant plus scrupuleuse, qu'il avait la libre disposition des denier;.
Adolphe avait un caractère tout différent. Irréfléchi , personnel, gâté par un maître qui trouvait plus commode de tolérer que de diriger, il établissait entre le mien et le sien une confusion dont Saint- Clare lui-même s'inquiétait parfois. Son bon sens lui disait qu'il montrait à l'égard de ses esclaves une indulgence dangereuse. Il était poursuivi d'une espèce de remords chronique, qui n'était pas toutefois assez fort pour amener une révolution dons l'économie domestique. Il excusait les fautes les plus graves, parce qu'il comprenait que ses serviteurs n'y seraient point tombés s'il eut rempli convenablement son rôle.
Tom éprouvait pour son jeune maître un étrange mélange de dévouement, de respect et de sollicitude paternelle. Saint-Clare ne lisait jamais de livres de piété, n'allait jamais à l'église, plaisantait librement sur tous les sujets qui se présentaient. Il passait les soirées du dimanche à l'Opéra, fréquentait les clubs, assistait à des soupers où l'on buvait outre mesure. De toutes ces circonstances, Tom avait conclu que son maître n'était pas chrétien; aussi priait-il souvent Dieu de le convertir. Il osait même, avec le tact qu'on remarque chez les nègres, dire à l'occasion sa façon de penser.
Ainsi, huit jours après le dimanche dont nous avons parlé, Saint- Clare, à la suite d'un festin prolongé, fut reporté chez lui vers deux heures du matin dans un état où la matière dominait évidemment l'intelligence. Tom et Adolphe l'aidèrent à se coucher; ce dernier trouvait l'aventure très-plaisante, et riait de la simplicité de son compagnon, qui manifestait une profonde horreur.
Le lendemain, Saint-Clare , en robe de chambre et en pantoufles, était assis dans son cabinet, il venait de charger Tom de diverses commissions, et le voyant immobile devant lui, ii lui dit :
— Eh bien; Tom? qu'attendez-vous encore? Tout n'est-il pas en règle?
— J'ai peur que non , mon maître.
Saint-Clare posa sa tasse de café sur la table, et regarda fixement l'esclave.
— Qu'y a-t-il, ami Tom? vous êtes grave et solennel comme un tombeau.
— J'ai de la peine, mon maître; j'avais toujours cru que vous étiez bon pour tout le monde.
— Né le suis-je pas? Allons, que voulez-vous? vous avez quelque chose à me dire, et c'est la préface.
— Monsieur a toujours été bon pour moi ; je n'ai pas à me plaindre sous ce rapport; mais il y a quelqu'un pour lequel monsieur n'est pas bon.
— Qu'cnlcndez-vouspar là? Quelle lubie vous prend? Expliquezvous.
( — Celte nuit, sur les deux heures, j'ai fait mes observations; j'y ai réfléchi depuis. Mon maître n'est pas bon pour lui-même.
En disant ces mots, Tom tourna le dos et mit la main sur le bouton de la porte. Saint-Clare rougit jusqu'aux oreilles, mais il se mit à rire en même temps.
— Est-ce là tout? dit-il gaiement.
— Tout! répondit Tom , et il se retourna brusquement pour tomber à genoux. — Oli! mon cher jeune maître, je crains que vous n'alliez à votre perte corps et âme. Le bon livre l'a dit : « Le péché mord comme un serpent et pique comme une couleuvre, » mon cher jeune maître!
Les sanglots étouffèrent la voix de Tom.
— Pauvre insensé! dit Saint-Clare, qui avait lui-même les larmes aux yeux. Levez-vous, Tom! je ne vaux pas la peine qu'on pleure pour moi.
Mais Tom refusa de se lever, et prit un air suppliant.
— Je ne veux plus partager leurs folies, reprit Saint-Clare; je ne sais pourquoi j'en ai été si longtemps complice. J'ai toujours méprisé ces débauches, et je m'en suis voulu d'y prendre part. Consolez-vous, Tom, et allez vous acquitter de vos commissions. Je vous donne ma parole d'honneur que vous ne me reverrez plus dans cet état.
Tom s'essuya les yeux, et sortit enchanté.
— Je lui tiendrai parole, se dit Saint-Clare resté seul.
Jamais en effet Saint-Clare ne manqua à sa promesse; le sensualisme grossier n'était pas son défaut prédominant.
Occupons-nous maintenant des nombreuses tribulations de miss Ophélia, qui était entrée dans l'exercice de ses fonctions de gérante.
11 y a une différence sensible entre les esclaves des établissements du Sud, suivant le caractère et la capacité des maîtresses de maison. Dans les Etats du Midi comme dans ceux du Nord, certaines femmes, douées d'une aptitude extraordinaire, soumettent à leur volonté, sans rigueur, avec une facilité apparente, les divers membres de leur domesticité. Elles savent établir entre eux l'harmonie, utiliser leurs spécialités, compenser l'inexactitude des uns par le zèle des autres. Si elles ne sont pas communes dans les Etats du Sud, c'est qu'elles sont rares dans le monde entier; maison les y rencontre aussi souvent que partout ailleurs, et l'organisation sociale particulière à ces Etats offre à ces maîtresses de maison une occasion brillante de développer leurs talents domestiques.
Telle était madame Shelby; telle n'était pas Marie Saint-Clare. Indolente et puérile, sans esprit de conduite et sans prévoyance, celle dernière ne pouvait avoir que des serviteurs semblables à elle. Le tableau qu'elle avait fait à miss Ophélia de la confusion qui régnait au logis était de la plus complète exactitude , mais Marie s'était bien gardée dédire qu'elle était la cuise première du désordre.
Le premier jour miss Ophélia se leva a quatre heures, et après avoir fait sa chambre elle-même, au grand étonnement de la femme de chambre , elle se mil en devoir d'inspecter les armoires, les cabinet,, le garde-manger, la cuisine, la cave, la buanderie, les maga- ÛDfl dont elle avait les clefs. La découverte de mystères cachés dans