‹ La case du Père TomChapitre 89 sur 200 · CHAPITRE XVÎII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÎII

les ténèbres alarma les puissances de la domesticité, et il y eut à l'office des murmures contre les dames du Nord. La vieille Dinah, cuisinière en chef, fut surtout exaspérée de ce qu'elle considérait comme une atteinte à ses privilèges. Elle fut saisie d'une rage pareille à celle que les empiétements de la couronne auraient pu faire éprouver, du temps de la grande Charte, à un baron féodal.

Dinah avait un caractère original, et ce serait manquer de respect à sa mémoire que de ne pas en donner une idée à nos lecteurs. Elle était née cuisinière, comme la mère Chloé, comme un grand nombre de femmes de la race africaine ; mais Chloé était une femme méthodique qui accomplissait sa tâche avec une invariable régularité; Dinah était une femme d'inspiration, sujette à l'erreur, entière dans ses opinions. Comme certains philosophes modernes, elle avait un souverain mépris pour la raison et la logique ; elle n'écoutait que son intuition. Il n'y avait point de talent, d'autorité, d'explications capables de lui persuader qu'un autre système fut meilleur que le sien, ou que le sien pût être modifié. Son ancienne maîtresse , la mère de Marie , s'était inclinée devant cette conviction inébranlable ; et miss Marie, pour nous servir du nom que Dinah lui avait conservé, même après son mariage, aima mieux céder que de combattre.

Dinah possédait à fond cet art diplomatique qui consiste à unir la plus complète soumission apparente à la plus grande inflexibilité. Elle ne manquait jamais d'excuses; elle établissait comme un axiome que la cuisinière en chef ne peut jamais avoir tort; et elle était entourée d'assez de pécheurs pour les rendre responsables de tout égarement et se maintenir immaculée. Si quelque partie du dîner venait à manquer, elle avait pour se justifier cinquante raisons irréfutables; et c'était incontestablement la faute de cinquante autres personnes dont elle cherchait en vain à stimuler le zèle. Mais il était rare qu'on eût à se plaindre des résultats définitifs du travail de Dinah. Elle suivait des routes sinueuses, détournées; elle dédaignait les unités de temps et de lieu; on aurait dit qu'un ouragan s'était chargé en passant d'arranger sa cuisine; elle avait pour chaque ustensile autant d'emplacements divers que l'on comptait de jours dans l'année ; et pourtant, pour peu qu'on eût la patience d'attendre, le dîner était servi avec un ordre parfait, et tous les mets étaient de nature à ravir un épicurien.

C'était l'heure où commençaient les préparatifs du dîner. Dinah, qui avait besoin de repos et de réflexion, et qui cherchait toujours ses aises, était assise sur le plancher de la cuisine. Elle fumait un vieux tronçon de pipe, auquel elle tenait beaucoup, et qu'elle allumait comme une sorte d'encensoir toutes les fois qu'elle éprouvait le besoin d'inspiration. C'était de cette manière que Dinah invoquait les muses domestiques.

Autour d'elle étaient assis divers membres de cette florissante jeunesse qui abonde dans les habitations de l'Amérique du Sud. Ils travaillaient à écosser des pois, à peler des pommes de terre, à ôter le duvet des volailles; pendant ces préparatifs, Dinah interrompait par

intervalles ses méditations pour donner un coup de cuiller à pot sur la tête d'un de ses jeunes éoadjuteurs. Dinali les tenait tous sous une verge de fer; eile croyait qu'ils n'étaient venus au monde que pour lui épargner de la peine. C'était là la base du régime dont elle avait vu l'application dans son enfance, et dont elle avait poursuivi le développement.

Après avoir fait sa tournée de réforme dans les autres parties de l'établissement ■ miss Ophélia parut à la cuisine. Dinali, ayant appris ce qui se passait, avait résolu de se tenir sur la défensive, de se mettre à la tète du parti conservateur, et d'opposer à toute mesure nouvelle une force d'inertie.

La cuisine était une vaste pièce carrelée en briques, dont l'antique cheminée garnissait lout un côté. Atîacliéc à tout ce qui était incommode mais consacré par le temps, Dinali avait obstinément refusé d'échanger contre un fourneau moderne l'àtre construit à la vieille mode. Quand Saint-Clarc était revenu des Etats du Nord, sous l'impression de l'ordre admirable qui régnait chez son oncle, il avait abondamment pourvu la cuisine d'armoires et de buffets. Il se figurait que Dinali en tirerait parti; mais il aurait moins perdu son temps en important du JNord une pie ou un écureuil. Plus on augmenta le nombre des tiroirs, plus il y eut de cachettes où Dinali enfouit des chiffons, des savates, des peignes, des rubans, des fleurs artificielles et autres objets de fantaisie.

A l'apparition de la surintendante , Dinali ne daigna pas se lever. Elle continua à fumer avec une tranquillité sublime, feignant de surveiller les préparatifs culinaires, et suivant miss Ophélia du coin île l'œil.

s Ophélia commença ses investigations.

— Que met-on dans ce buffel ? dit-elle.

— Toutes sortes de choses, missis.

Celle assertion était exacte, à ci! juger par ce que renfermait le susdit 1 » Ophélia y prit d'abord une belle nappe damassée, tachée de sang et qui avait évidemment servi à envelopper de la \ i; :,(!(■ crue.

— Qu'est-ce que cela, Dinali? Est-ce que vous avez l'habitude

r votre viande dans les plus belles nappes?

— Mon Dieu, non, missis, mais je n! dé serviettes ; j'ai pris <t Lie nappe ci je i'.i mise là pour l'envoyer au blanchissage.

— Étourdie! se dit miss Ophélia; e1 furetant de nouveau dans le buffet, elle y trouva deux muscades, un recueij d'hymnes méthodi i' déchirés, un paquet de tabac et une pi; i I un dé à c udre, quelques pétards, deux sau-

porcelaim t< qj ni de la pommade, des escarpins,

-. blancs soigneusement enfermés dans un morceau de

le, des loi chons , plusieurs serviettes damassées , des aiguilles à

pes de papier d'où s'échappaient des herbes

odoriféri ntes.

Page 1