‹ La case du Père TomChapitre 98 sur 200 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

exemple , s'établit à Vermont, dans une ville dont tous les habitants sont libres et égaux; il devient diacre de l'église, entre dans une société abolitionniste, et nous regarde presque comme des païens : et pourtant c'est, sous bien des rapports, le double de mon père. J'ai vu maintes fois percer en lui la même énergie , la même arrogance , le même esprit de domination. Il est tombé au milieu d'une population démocratique , il a embrassé des théories démocratiques; mais il est au fond du cœur aussi aristocrate que l'était mon père , qui tenait sous ses lois cinq ou six cents esclaves.

Miss Ophélia allait se récrier , et mettait de côté son tricot pour répondre; mais Saint-Clare lui coupa la parole :

— Je devine ce que vous allez m'objecter; je ne prétends pas qu'ils fussent positivement semblables. L'un, se trouvant dans un ordre de choses en opposition constante avec les tendances naturelles, devint un implacable tyran. L'autre, dans une condition conforme à la nature, s'est rangé sous le drapeau de la démocratie. Si tous deux avaient possédé des plantations à la Louisiane, ils auraient été aussi semblables que deux balles fondues dans le même moule.

— Que vous êtes peu respectueux envers vos parents ! dit miss Ophélia.

— Ce n'est pas mon intention, reprit Saint-Clare, quoique le respect ne soit pas mon fort. Pour en revenir à mon histoire , quand mon père mourut, ses biens furent partagés entre mon frère et moi : il n'existait pas d'homme plus noble, plus désintéressé qu'Alfred avec tous ceux de sa caste ; nous nous entendîmes à merveille sur les questions de propriété. Nous entreprîmes d'exploiter ensemble la plantation ; et Alfred, qui avait deux fois plus d'activité que moi, devint un planteur enthousiaste, et réussit admirablement.

Deux années d'expérience me convainquirent que je ne pouvais m'associer utilement à ses travaux. Avoir à gouverner sept cents esclaves que je ne connaissais pas, dont aucun ne m'inspirait d'intérêt spécial; les faire travailler, manger ou dormir avec une précision militaire; les conduire comme un troupeau de bêtes; leur mesurer le repos et les jouissances ; employer toujours le fouet comme dernier argument : quel métier intolérable et révoltant ! Il m'effrayait même, quand, me rappelant les paroles de ma mère, je songeais au prix d'une âme humaine.

Je ne puis entendre sans indignation certains philosophes de nos Etats du Nord, animés de l'envie de nous excuser, parler du bonheur des esclaves. Je sais à quoi m'en tenir. Peut -il exister un homme heureux de travailler tous les jours, depuis l'aube jusqu'à la brune, sous l'œil d'un maître irresponsable ; de poursuivre incessamment Je même labeur triste et monotone; de n'avoir pour salaire que deux pantalons et une paire de souliers par an; d'être à peine abrité; de n'avoir que juste assez de nourriture pour ne pas succomber sous le poids de la fatigue ? Je voudrais que quiconque s'imagine qu'un homme peut s'accommoder d'un pareil régime, y fut soumis en personne. Je l'achèlerasC" lo- ferais travailler sans scrupule.

— J'ai toujours supposé, dit miss Ophélia , que vous autres, habitants du Sud, vous approuviez l'esclavage comme conforme aux textes saints.

— Erreur! nous n'en sommes pas réduits là? Alfred, qui est un despote déterminé, n'adopte point ce mode de justification. Non; il s'appuie fièrement sur ce vieux principe : le droit du plus fort. Il dit, avec assez de raison, que les planteurs américains l'ont, sous une autre forme, la même chose que l'aristocratie et les capitalistes anglais; c'est-à-dire qu'ils approprient à leur usage les classes inférieures. Il ajoute qu'il n'y a point de grande civilisation sans asservissement des masses. Il doit y avoir, dit-il , une basse classe condamnée au travail matériel et une classe supérieure qui jouisse d'assez d'aisance et de loisir pour développer son intelligence. C'est ainsi qu'il raisonne, parce qu'il est né aristocrate, et c'est ce que je ne crois pas, parce que je suis naturellement démocrate.

— Est-il possible, dit miss Ophelia, de comparer l'Angleterre à l'Amérique ? L'ouvrier anglais n'est pas vendu, séparé de ses enfants, battu de verges!

— Il dépend de celui qui l'emploie, presque autant que si celui-ci l'avait acheté. Le propriétaire d'esclaves peut les faire périr sous le fouet, le capitaliste peut faire mourir de faim le prolétaire. Vous dites qu'il jouit en paix de sa famille ; mais cst-il plus pénible de voir vendre ses enfants que de les voir mourir de faim à la maison?

— Mais vous ne justifiez pas l'esclavage en prouvant que ses résultats ne sont pas plus désastreux que ceux d'une autre institution également mauvaise.

— Je n'ai pas la prétention de le justifier ; je dirai seulement que nous enfreignons avec plus d'audace les droits de l'humanité. Ici, on achète un homme connue uri cheval; on lui regarde les dents, on lui fait craque I les articulations, ou essaye son allure, et on le paye.

3 avons des spéculât* urs , des éleveurs, des usuriers, qui ; (jiifiit de la chair humaine. Le mal se présente donc, a:iv yeux, du monde civilisé, sous une forme plus palpable, mais en définitive il est essentiellement le même. Ici comme ailleurs, on sacrifie une partir du genre humain au bien-ôtre d'une autre partie.

— Je n'avais jamais envisagé la chose à ce point de vue, dit misa Ophélia.

— J'ai voyagé en Angleterre, el j'ai rc< ueilli bon nombre de docit-

t les classes inférieures de ce | b vérité qu'Al-

fred a raison quand il dit que ses csi I mieux traités que la

majorité des travailleurs angli voyez par là qu'on ne saurait

mettre Alfred au nombre des maîtres barba ri ;. îi est sans pitié pour l'insubordination , il tuerait un < selave rÊbelIc c mime un daim, sans plù.8 de remords, mais en général il se l'ail \\]\ point d'honneur d'avoir des esclaves bien nourris et convenablement installés. Quand je demeurais avec lui , je le priai de faire quelque chose pour leur instruction, fl consentit à leur donner un chapelain , c]tii faisait le catéchisme tous lés dimand il pCrtsail intérieurement, je crois,

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