CHAPITRE XIX. lf
jouait sur l'orgue ces vieux airs grandioses de l'Eglise catholique, en chantant d'une voix qui se rapprochait de celle des anges; je posais alors nia tête sur ses genoux, je pleurais, je rêvais , j'éprouvais des sensations indéfinissables, que le langage ne saurait exprimer.
A cette époque la question de l'esclavage n'avait pas été abordée* personne ne songeait à l'attaquer.
Mon père était né aristocrate. Peut-être , dans une existence antérieure, avait-il occupé une position élevée, et il avait conservé toute l'arrogance des vieilles cours, quoiqu'il fût de famille pauvre et roturière.-Mon frère était sa fidèle image.
Un aristocrate, vous le savez, n'a point de sympathies pour les hommes qui vivent en dehors d'une certaine classe. La ligne de démarcation varie suivant les pays; mais on ne la dépasse jamais. Aux yeux de mon père , c'était la couleur qui la déterminait. Juste et généreux avec les blancs , il regardait les nègres , métis, mulâtres et quarterons, comme des êtres qui tenaient le milieu entre l'homme et les animaux, et il basait sur cette hypothèse toutes ses idées d'équité. Dans le cas où on lui aurait demandé s'ils avaient des âmes , peutêtre aurait-il répondu affirmativement; mais il ne se mêlait guère de spiritualisme. Il n'avait point de sentiments religieux; seulement il vénérait Dieu comme le chef des classes supérieures.
Mon père avait environ cinquante nègres à mener; inflexible, exigeant, vétilleux, il voulait que tout marchât chez lui avec une précision et une régularité infaillibles. Si vous réfléchissez qu'il avait pour agents des travailleurs indolents, hébétés, pleins de mollesse, vous concevrez qu'il se passait sur sa plantation beaucoup de choses de nature à faire gémir un enfant sensible comme moi.
Le gérant de l'habitation était un fils renégat de l'Etat de Yermont, grand gaillard de mauvaise mine, qui avait fait un long apprentissage de la brutalité , et avait pris ses degrés avant d'être admis à la pratique. Ma mère ni moi ne pouvions le souffrir; mais il avait acquis sur mon père un ascendant complet, et gouvernait en despote absolu.
J'étais bien jeune alors ; mais j'avais déjà une sorte de passion pour l'élude de l'humanité. On me voyait souvent dans les cases et dans les champs de cannes; j'étais aimé des noirs ; je recevais leurs plaintes, et les transmettais à ma mère; car nous avions formé à nous deux une sorle de comité pour le redressement des torts. Nous étions parvenus à réprimer bien des cruautés; nous nous félicitions d'avoir fait quelque bien; mais trop de zèle nous perdit; Stubbs déclara à mon père qu'il n'était plus maître des esclaves, et qu'il était forcé de donner sa démission. Mon père était un mari bon et intelligent; mais il ne cédait jamais sur les points qu'il jugeait nécessaires, et il mit une barrière insurmontable cuire nous" et les ouvriers des champs. 11 dit à ma mère, sans lui manquer xie respect et de déférence, qu'elle avait sur les esclaves de la maison une autorité absolue , mais qu'elle ne devait s'occuper en rien de ceux qui travaillaient au dehors. 11 Ja
plaçait au-dessus de toutes les femmes; mais il aurait fait une déclaration pareille à la Vierge même, si elle avait contrarié son système.
J'entendais parfois ma mère discuter avec lui , et l'implorer en termes pathétiques en faveur des nègres. Il lui répondait poliment, mais avec une désespérante froideur. « Toute la question est là , disait-il : dois-je me séparer de Stubbs ou le garder ? Stubbs est exact, honnête, expérimenté, et aussi humain qu'il peut l'être ; on ne saurait prétendre à la perfection : si je le garde, il faut que je soutienne son administration dans son ensemble quand même elle serait entachée de quelques sévérités inséparables de tout gouvernement. Les règles générales dominent les cas particuliers. » Cette dernière maxime semblait , aux yeux de mon père, justifier les moins excusables barbaries. Quand il l'avait émise, il s'élendait sur un canapé, comme un homme qui a terminé un différend , et se mettait à faire un somme ou à lire un journal.
En réalité, mon père avait les talents qui conviennent à un homme d'Etat. Il aurait partagé la Pologne aussi facilement qu'une orange, et opprimé l'Irlande avec une magnifique impassibilité. Ma mère finit par renoncer à ses projets. On ne saura jamais, jusqu'au compte définitif, ce qu'ont souffert des natures nobles et sensibles comme la sienne , jetées dans un abîme d'injustice et de cruauté , dont elles seules apprécient la profondeur. Il y a pour elles de longues et poignantes douleurs dans ce monde voué a l'enfer. Tout ce que pouvait faire ma mère, c'était d'inspirer à ses enfants ses idées et ses sentiments; mais, malgré ce qu'on dit de l'éducation, les enfants restent ce que la nature les a faits. Alfred , dès le berceau , inclinait vers l'aristocratie; il conserva son caractère en grandissant, et suivit sa route en dépit des exhortations maternelles. Pour moi, je les recueillis avidement. Ma mère ne contredisait jamais ouvertement ce que disait mon père, elle ne lui faisait point d'opposition directe; mais elle imprimait en traits de feu dans mon cœur l'idée de la dignité de l'âme des plus vils humains. Je la contemplais avec une pieuse vénération , quand le soir elle me disait en me montrant les étoiles : « Voyez, Augustin ! les âmes des plus pauvres vivront encore lorsque ces astres se seront éteints ; elles vivront autant que Dieu ! »
Elle avait de beaux tableaux anciens, entre autres un Jésus-Chrùt guérissant un aveugle. « Songez-y, me disait-elle, l'aveugle était u]\ misérable mendianl , aussi le Sauveur ne voulut-il pas le guérir de loin; il l'appela, et lui imposa les mains. » Si j'avais grandi sous ses ailes, elle aurait excité en moi un incroyable enthousiasme ; je serais devenu un saint, un réformateur, un marlyr !... Mais, hélas! hélas! je lui fus enlevé à L'âge de treize ans, et je ne l'ai jamais revue!
Saint-Clare appuya la tête sur ses mains, et devenant silencieux pendant quelques minutes :
— Qu'est-ce que la vertu humaine? reprit-il : souvent un hasard, un accident, une affaire de position géographique, de latitude et de longitude, combinés avec les dispositions natives. Votre père, par