‹ La Cataastrophe du Ballon L'aragoChapitre 6 sur 12 · PREMIÈRE IDÉE DU PASSAGE DE LA MANCHE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE IDÉE DU PASSAGE DE LA MANCHE

C'est le 37 mai i883, que je conçus par hasard Tidce de travei-ser la Manche en ballon, voici dans quelle circonstance. Je partis de Saint-Omer, emporté par un vent qui paraissait devoir me conduire directement sur la Manche et sur l'Angleterre, et qui me donnait les plus grandes espérances. •

J'avais quitté Saint-Omer à 7^ 3o" du soir, dans mon

(1) Cet article a également paru dans la Nature, de Al. Gaatun Tissaiidier.

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ballon r Hirondelle^ cubant 5oo". A ^^ 45" atteignant Taltitude de i5oo", je domine tous les environs, apercevant un grand nombre de cours d'eau , et remarquant à ma gauche un grand bois.

9^ 3o". J'arrive en vue de deux villes que je reconnais pour être celles de Saint-Pierre et de Calais. A ma droite se trouve Gra vélines, d'où s'élèvent les sons d'un brillant orchestre.

lo**. L'aérostat plane au-dessus des jetées de Calais. Poussé par un vent S.-E. favorable, il entre sur la Manche à une altitude de i aoo".

1 !*• 3o">. Toujours poussé par un vent favorable, je suis arrivé à 8 ou 9 milles des côtes anglaises dont je distingue tous les feux. Mais voilà que le vent change! Un courant S.-O. assez fort m'entraîne vers la mer du Nord : quelques instants après, les feux disparaissent à ma vue et je suis plongé pendant deux heures dans une obscurité complète et dans un intense brouillard. Température : 3<> au-dessous de zéro. Surpris par cette humidité et légèrement vêtu, je suis pris d'un tremblement si fort que tout mon esquif aérien en est ébranlé.

Enfin, la lune se lève..., grâce à ses faibles rayons, je puis lire mon baromètre et me rendre compte que je plane à une altitude de 2000"* au-dessus des flots. Entre deux et trois heures du matin, j'assiste à un phénomène météorologique très curieux, la lune se reflète sur les filaments du brouillard que je domine et forme tantôt des boules de feu, tantôt des serpents qui rampent sous mes pieds.

A trois heures, apparaissent les premiers rayons de l'aurore qui se découpent à l'Est. Vers quatre ^heures, le soleil se lève à l'horizon, autour de moi un immense cercle de nuages d'une blancheur éclatante qui ressemblent à de gigantesques montagnes de glace ; au-dessous de moi, à perte de vue, la mer.

A cinq heures, les rayons solaires qui dardent sur mon aérostat aspirent rapidement Thumidité qu'il a recueillio pendant la nuit.

A six heures, je suis à 3ooo", je vois au loin les côtes de la Belgique ; au-dessous de moi, un vapeur me parait se diriger vers un grand port.

A huit heures, je suis au-dessus de petites îles qui se trouvent à l'entrée de l'Escaut et autour desquelles circulent plusieurs petits voiliers.

Enfin, à neuf heures, j'atterris à Wœnsdrecht (Hollande) ; l'ancre mord dans les arbres d'une route, et l'aérostat vient se coucher sur une petite ferme. Les habitants sortent aussitôt de leurs demeures et poussent des cris d'eflroi en se sauvant à toutes jambes ; heureusement pour moi, deux personnes sachant parler le français viennent à mon secours, me servent d'interprète et m'aident à me faire comprendre pour dégonfler l'aérostat.

C'est après cette ascension que je fus convaincu que la traversée de la Manche de France en Angleterre serait possible en utilisant les différents courants, et en prenant pour point de dépai-t Boulogne-sur-Mer. Je fis partager cette idée à mon ami M. Eloy, qui avait l'intention de tenter le passage en partant de Cherbourg, et il fut convenu entre nous que nous ferions la première tentative le 5 juin, dans le but de célébrer dignement U centenaire des Mongolfierj dont le directeur de Y Astronomie a rendu compte dans le numéro de Juillet i883.

PREMIÈRE TENTAllVE

Le 5 juin, nous étions à Boulogne avec un ballon de 85o" que nous avions baptisé du nom de Pilâtre de Mozier, en rhonneur du premier aéronaute, dont nous cherchions à imiter la vaillance et dont nous espérions ne pas

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'•partager le tFkrte'sart/lIlBiB^ce jour-là le 'Wnt souffla dan» •une airection tout à \fait 'défayorâble , et le «départ fut remis au lendemain. Le 6 juin, à six heures du matin, nous nous élevions, M. Eloyet moi, ayant i bord 200*^ de lest. Quelques minutes après, nous planions à 5oo°. Bientôt nous étions enveloppés par lun brouillard humide. Nous planions au-dessus de gros iiuages gris, qui, vus par la base et de la nacelle, n^avaient aucune forme définie et constituaient un tout compact.

A -sept heures, »notr^ ahitude est de i aod" ; les nuages (placés au-dessus de mous et que nous ob.9ervions »avec attention paraissaient immobiles ; au-dessous, au contraire, le brouillard avait disparu, il était remplacé par de légers nuages déchiquetés qui nous semblaient filer dans une autre direction que la nôtre, et marcher dans la direction de la mer. Nous laissons descendre le ballon, afin de nous immerger complètement dans ce courant qui nous paraît favorable. Victoire, nous sommes emportés rapidement au-dessus de la Manche !

Sommes-nous en route pour TAngleterre et avons-nous enfin trouvé im courant S.-E. ? Nous le croyons. Le baromètre indique 1 100*^ ; il importe donc de se maintenir à cette hauteur le pkis longtemps possible, nous y parvenons.

Mais le courant cesse brusquement à quelques kilomètres delà côte française. Nous sommes obliges de revenir sur nos pas. Mais en nous rapprochant du sol pour faire notre descente, nous nous apercevons que nous retrouvons le courant à une hauteur moindre. Nous nous y maintenons. Nous quittons une seconde fois la France. Une seconde fois nous croyons que nous allons gagner le large, mais une seconde fois nous sommes trahis par le vent. Quoique ramenés sur terre nous recherchons encore le courant. Nous le trouvons, mais une troisième fois il nous aban-

donne, et nous ne pouvona le: r^rouver. quoique nous allions aussi haut que possible;.

Llascension maritime se termine à midi et demi vi8-^àvis des dunes d'Etaples; c^esl; à. partir de ce point que nous nous sommes élevés dans. Tatmosphëre jusqu!à la hauteur maximum de 4100™.

Pendant une hau*e trois quarts encore, nous avons* ignoré notre route et avons, été surpris par un violent orage.

Malgré tous nos efforts pour lutter contre la pluie diluvienne qui sans pitié nous inondait, nous avons été littéralement précipités sur le sol, d'une hauteur de 700", à Lottinghen, où l'atterrissage a lieu. Loin de nous décourager, nous nous disposons à faire immédiatement une nouvelle tentative.

DEUXIÈME TENTATrVfi

Le 7 au soir, le ballon fut gonflé de nouveau et le départ fixé à minuit ; mais on reconnut que, pour s'aventurer en pleine mer, il fallait pouvoir séjourner longtemps dans Tatmosphère, et qu'il était par conséquent plus avantageux d'être seul en raison du petit volume de Taérostat.

Donc je m'élevai seul à minuit de l'usine à gaz de Boulogno-sur-Mer ; je traversai la ville à une altitude de Goo™. Le coup d'œil est féerique : à ma gauche les jetées, devant moi le cap Gris-Nez; j'entends encore les adieux des spectateurs. A une heure, je double le cap; devant moi la mer ; l'horizon se lève, la terre et la mer sont voilées d'un brouillard intense qui ne me permet de rien distinguer. A quatre heures, je suis à 2,000°" ; leballon, qui était mouillé, se sèche peu à peu ; à cinq heures, le soleil est très chaud, je suis à 3,5oo"* ; à. perte de vue aur^dessous de moi, des nuages. A six heures, mon baromètremarque 4,000°* ; le

Soleil est environné d'une auréole rose ; le ballon est entièrement sec, les cordes se tendent avec de petits craquements ; sept heures, je suis en pleine condensation^ la descente est rapide, je parviens à enrayer la chute à une altitude de Sog"". A. sept heures et demie^ désbant savoir où je suis, je laisse descendre Taérostat dans le brouillard inférieur, et à quelques mètres de terre j'aperçois une grande ville ; ma première pensée est que je suis en Angleten'c ; je file mon guide-rope, qui est saisi par des hommes ; mais j'apprends bientôt que je suis sur la place de TEsplanade, à Dunkerque !

On m'entoure aussitôt ; les officiers supérieurs du 1 1 o" de ligne, dont le régiment rentre, musique en tête, viennent à moi ; ils m'assurent que le vent est S.-E. Alors, voyant qu'il m'est encore possible d'atteindre les côtes anglaises, je crie lâchez tout ! Je m'élève de nouveau avec I ôo" de lest à bord ; deux minutes après, je perds la terre de vue ; elle est enveloppée, ainsi que la mer, d'un épais brouillard.

Neuf heures. Je suis à 3,ooo", le soleil est chaud; à neuf heures et demie, 4jOoo", je vois à ma droite les côtes belges, je distingue même un grand port ; au loin j'entends le roulement du tonnerre dont les détonations font vibrer l'aérostat. A dix heures, je suis à 4,800" ; le ballon monte avec une rapidité vertigineuse, et, me trouvant au-dessus (le la mer, je n'ose ouvrir la soupape.

Dix heures quinze, je suis à 5, 000" ; à cette altitude, je me sens pris d'un bourdonnement d'oreilles qui ne permet plus de rien entendre ; pendant deux heures; je plane dans les hautes régions, afin d'éviter le contact des nuages inférieurs qui se déposeraient, sous forme de pluie, sur Tétoffe de mon ballon et m'obligeraient à descendre; pourtant vers midi, je laisse descendre l'aérostat dans les couches inférieures ; il arrive ce que j'avais prévu, je parviens à m'équi-

librer à 800" ; malheureusement, après une grande dépense de lest j'aperçois par intervalles les vagues qui percent à travers les nuages.

A deux heures, il m'est complètement impossible de me rendre compte de la route suivie par Taérostat, car je n'ai pour point de repère que le brouillard inférieur qui marche dans un sens et les nuages supérieurs dans un autre.

Il est trois heures. Le lest s'épuise, je n'ai plus que deux sacs ; de temps en temps j'appelle, dans le but de savoir si l'écho m'indiquera que la terre est proche ; à trois heures et demie, j'entends distinctement le bruit des vagues qui viennent battre la falaise et l'écho rapporte rapidement ma voix, mais le brouillard m'empêche de rien distinguer ; à quatre heures, je suis à bout de lest, l'extrémité de ma corde touche les flots. J'en profite pour faire le point, et je m'aperrois que lèvent inférieur est N.-E. Je jette à la mer tout ce qui ne m'est pas indispensable et je m'élève de nouveau à 5oo". En me relevant, j'aperçois au-dessous du brouillard un vapeur, et plus loin un vo'lier ; à quatre heures et demie, la corde vient toucher de nouveau le flot ; cette fois, je n'sd plus rien à jeter, il me faut attendre du secours. La nacelle vient toucher aussi les flots elle est aussitôt renversée et entièrement submergée. Je me soulève dans le cercle pour éviter le brisant des vagues, mais le ballon, sous la traction, se courbe sur l'eau avec un bruit et un froissement d'étoffes qui me font croire à chaque instant qu'il va s'entr'ouvrir. A cinq heures, j'aperçois à ma droite une voile qui perce à travers le brouillard ; aussitôt j'appelle, je hèle, à plusieurs reprises, le capitaine m'entend, et apercevant mon ballon comme une ombre à travers un brouillard, il se figure qu'il a devant lui un navire en feu ; aussitôt il fait virer, il met le cap sur moi, mais, étant poussés par le même vent, nous marchons aussi vite l'un que l'autre.

Je parviensr pourtant, malgré ma. poakion critique, à amaiTerà l'arrière de manaceile, le. cône-ancre, qui, offrant une plus grande résistance, fit pencher le ballon et enfoncer davantage la nacelle; je fus alors entièrement submergé. A cinq heures et demie, le brouillard étant moins intense, le capitaine reconnut que c'était un ballon; aussitôt il fit mettre le canot à la mer., et, faisant force de rames, pamnt à me rejoindre.

Quelques instants après, sans avoir lâché mon ballon, je prenais place dans le canot, qui, entraîné par cette voile d'un nouveau genre, marchait avec rapidité. On embarqua, non sans peine, la nacelle et le ballon, qui, venait de se déchirer sous Teffort du vent, on se dirigea à la rame vers le lougre, où, aidé des hommes de l'équipage, on hissa pêle-mêle le matériel sur le pont. Quelle joie ! Je venais d'être sauvé, et sauvé par des Français!! Le navire qui m'avait recueilli était le lougve Xoémie, du port de Nantes, commandé par le capitaine (lauzic. Il venait de Tinamayor, petit port de la province de Santander, où il avait pris un chargement de minerai, de zinc et de nickel. Alore le capitaine (iauzic m'apprit que nous nous trouvions à 5 i**i5' de latitude et à lo milles de la pointe anglaise Nord-Foreland. Il me dit aussi qu'il faisait voile pour Anvers, avec son chargonient de minerai, ce qui me priverait de donner de mes nonvelles à mes parents pendant plusieurs jours.

Voilà comment s'est terminée ma deuxième tentative de la traversée de la Manche. Après une navigation aérienne de dix-huit heures, je suis venu échouer à lo milles des côtes anglaises. Le navire était petit et son équipage n'était composé que de cinq hommes. .

Ces braves gens, ayant éprouvé un vent contraire, avaient épuisé presque toutes leurs provisions ; il leur restait à peine leur strict nécessaire.

Malgré cela, ils m'accueillirent avec une cordialité que

je n'oublierai jamais. Si jamais ces quelques lignes tombaient sous les yeux de l'un d'eux, je serais bien aise qu'ils vissent par elles combien ma reconnaissance est \ive.

Ils firent, ces excellents cœurs, déjà exténues par une traversée on ne peut plus pénible et laborieuse, tous leurs efforts pour protéger le matériel et me donnèrent leurs propres vêtements pour que je m'en revêtisse à la place des miens qui étaient absolument mouillés.

Pendant trois jours, je restai à leur bord, pensant à l'inquiétude qu'on devait avoir sur mon sort.

Enfin, à force de louvoyer, nous arrivâmes à Flessingues, puis à Anvers, où je pus débarquer, et envoyer des nouvelles à ma famille.

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