‹ La cathédrale d'AnagniChapitre 45 sur 51 · INVENTAIRE DE BONIFACE VIII · texte numérisé non relu

INVENTAIRE DE BONIFACE VIII

L' « Inventaire », dont le texte va suivre, appartient à la cathédrale d'Anagni. Kcrit sur vélin en belle gothique minuscule, il date des premières années du xiv* siècle. Lorsque j'en fis la découverte dans les archives, il gisait méconnu et abandonné, en compagnie d'une foule de bulles et de documents relatifs à la France et à l'Angleterre; ses abréviations avaient effarouché sans doute les savants de la ville, qui se vengeaient par un injurieux dédain de n'avoir pas pu le lire. Pour moi, qui ai eu le bonheur de le posséder quelque temps entre les mains, je lui attribue une haute valeur liturgique, une importance réelle au point de vue de l'archéologie; aussi, lorsque je le fis copier sous ma dictée par l'abbé Sibita. élè\e du séminaire diocésain, je ne crus pas pouvoir apporter trop de surveillance . trop de soins pour en avoir une transcription exacte.

I.e nom seul de Boniface VIII, si généreux pour la cathédrale qui l'élcva et où, jeune chanoine, il chanta les louanges de Dieu, rendrait intéressante cette longue liste de cent et un articles; mais, au détail, qui ne saisira la pompe et l'éclat des fonctions sacrées dans la basilique de Sainte-Marie, quand il saura qu'aux richesses acquises de son trésor s'ajoutèrent dix-sept chasubles, seize dalmatiques, sept tuniques, seize pluviaux, vingt-cinq parements, six touailles, deux orfrois, deux aubes, quatre pièces de tentures, quatre calices, deux chandeliers et une croix d'autel, une burette, un pectoral, une statuette et deux triptyques ?

J'ai laissé subsister le moins possible d'abréviations , car elles embarrassent inutilement. Je n'ai respecté que l'orthographe, gardant scrupuleusement à leur place les lettres u, v, j. y , e, que le temps a modifiées, dans les mots

donauit, vna, alijs, ymaginibus, ccclcsie >» et autres. Le latin de I' « Inventaire » est si facile et si clair, que je me suis abstenu d'en donner en regard une traduction; c'eût été double emploi et allonger démesurément mon travail, sans grand profit pour le lecteur. Cependant j'ai mis en tète une introduction An\gm. I*

«6 CATHÉDRALE DANAf.NI.

qui résume les observations saillantes. générales, qui rossortent naturellement du texte; puis j'ai fait suivre les articles qui en avaient besoin d'une note complémentaire qui explique, interprète les passages où se fait sentir l'influence locale, symbolique et artistique.

OfUKVitKRiK. — L'orfèvrerie est représentée dans cet •< Inventaire u par des calices, des chandeliers, une croix d'autel, un pectoral et une burette. Rarement elle se montre seule : l'art du lapidaire et celui de l'émailleur concourent à l'embellir. A l'instar d'Anastase le Bibliothécaire, le chanoine. - sacriste d'Anagni paraît fort préoccupé du poids du métal, or. argent et vermeil, du nombre et de la qualité des gemmes, saphirs, grenats, topazes et perles de nacre.

laïui-i-ERiE. — L'émailleur ne s'exerce que sur de petits objets; à son art n'est assigné qu'un rang secondaire, soit qu'il mêle des émaux aux tissus brodés, soit qu'il choisisse pour récipient le métal des vases sacrés.

Sci i.pti ni', sik ivoiiik. — Cette branche si délicate et si fine de l'art gothique, qui a fourni au Musée du Vatican ses plus jolis ehefs-d\ruvre. nous olTre une statuette de la Vierge, de grande dimension sans doute, puisqu'elle devait orner la cathédrale, et un triptyque historié.

Artiste. — Nulle part les noms d'artistes ne sont plus communs qu'en Italie. S'ils ne signent pas leurs o uvres, il se trouve quelque chroniqueur qui ne laisse pas périr leur nom. Ici les deux se rencontrent à la fois, et I' « Inventaire >i note qu'un brodeur, qui mérite certainement nos éloges par le peu qui a survécu de ses œuvres, avait écrit au bas d'une chasuble : « ...cum

litteris PENNE FIT ME.

Vêtements ecclésiastiques. — Les vêtements ecclésiastiques, décrits et énumérés par I' « Inventaire de Boniface VIII ». sont : la chasuble, la dalmalique, la tunique, l'aube et le pluvial.

L'i chasuble est constamment nommée « pianota ». On y distingue le devant (>. ante .) et le dos (« tergum »). l'un et l'autre parés d'un orfroi, (ofrisium, aurifrisium »). En avant, sur la poitrine, se place le pectoral (<• pectorale »). qui , comme sur les chasubles actuelles d'Italie et sur quelques-unes de France, au moyen âge. termine en tau l'orfroi destiné à figurer la hampe de la croix.

La dalmatique. » dalmatica ». que revêt le diacre, et la tunique, « tuniea ». réservée au sous-diacre , diffèrent moins entre elles pour la forme que pour la couleur et l'ornementation. J'ai déjà fait observer qu'elles ne concordent pas davantage avec la chasuble du célébrant. Je compte quatorze dalmatiques et sept tuniques. Pourquoi celte différence? .Serait-ce à cause des offices pon-

LE TRÉSOR

tificaux où les chanoines-diacres devaient faire cercle, « cireulus », avec les chanoines-prêtres, autour de leur évoque, chacun dans l'habit de son ordre ? Les dalmatiques sont en général plus riches, plus .< parées » que les tuniques, parce que le « Cérémonial •> établit une juste différence entre le diacre et le sous-diacre, qui. hiérarchiquement parlant, lui est inférieur d'un degré.

Comme les chasubles . les dalmatiques ont une partie antérieure et une partie postérieure, un pectoral et des orfrois; mais, de plus que celles-ci, des manches, des épaulières. des parements, des cols, des franges , de la passementerie , toutes choses que I' « Inventaire » détaille en ces termes : « Ex parte anle, à tergo in pcetorali , cum aurifrisio. manicis, brachialibus , spatulis, ad paraturas. ad collum, cum fimbriis ».

L'aube, suivant une loi invariable au moyen âge, est « parée » d'une étoffe brodée aux manches, « in manicis »; au bas de chaque côté. « in fimbriis », et au pectoral . « cum pcetorali ».

Enfin le pluvial, « pluviale ». que nous nommons « chape » en France, quoique ce vêtement soit différent de la ■< cappa ». pour laquelle il ne nous reste (pie le nom latin, se parc aussi d'orfrois, s'agrafe sur la poitrine avec des boulons, « quatuor bottonibus ». ou un pectoral, » pectorale », d'argent doré serti de pierres précieuses. « saphirs, grenats et grosses perles de nacre ». Le « Cérémonial desévêques, » livre il , chap. i, autorise l'usage du pectoral aux vêpres solennelles: ( pluviale cum pectorali in coujunclura illius».A Rome, il est porté par les eardinaux-éveques et le pape. Celui des cardinaux, le même pour tous et pour tous fort laid, a l'apparence d'une plaque de métal, découpée en ellipse, rehaussée de trois mamelons de perles superposées et appliquées sur une patte d'étoffe, au lieu de servir à rapprocher les deux bords du pluvial.

l*.\m:\u: vis d u m. et de sié<;e. Toi \iu.es. — Le mot « dossale » a trois significations : il vent dire dossier du siège épiscopal , dossier des bancs du clergé, et draperie pendante au ciborium , aux termes mêmes de Guillaume Durand, de S'eot et de la chronique de Saint-Théofmid : « Dorsalia sunt panni in choro pendent ia a dorso clericorum » ( Cuill. Durand., Ration, divin, officie, lih. i. cap. m). « Ubi vero Episcopi sedebant, dorsalia pallia pendebant » (Marian. Scotus in Chronic. an. 1064). « l num dorsale ejusdem operis , quod totum solebat ambirc ciborium » (Tabular. monast. S. Theo- Iredi ) . lue quatrième signification nous est révélée par la survivance, à 1' « Inventaire », d'un de ces dossiers, dont l'emploi, d'après les dimensions, devail être d'un parement d'autel, et par cette expression : « dossale pro altari ».

Aux chapelles papales de la Sixline ou des basiliques, des draperies formant

CATHÉDRALE DANAGNÏ.

dossier sont encore tendues, comme au xm* siècle, sur le trône du pape et les sièges des cardinaux et de la prélature. Telles sont les prescriptions du « Cérémonial des évêques, » lib. i, cap. xni : « Forma sodis erit, prealta et sublimis, sive ex ligno, sive ex marmore. aut alia materia fabricala in modum cathedra^, et throni immobilis, qualcs in multis eeclesiis anliquis videmus : quaï débet tegi et ornari aliquo panno serico ». La pierre, le bois et le marbre ont en effet été employés à la confection de ces sièges. Celui d'Agnani, sculpté en bois, date du vin' siècle; ils ne sont pas rares de cette époque à Rome. Qu'il me suffise de citer les plus beaux que conservent respectueusement les basiliques de Latran, de Saint -Césairc, de Sainte-Balbine et de Saint-Laurent-hors-lcs-murs. Les « Annales Archéologiques » en ont signalé en pierre dans les cathédrales de Toul (t. 11, p. 174) et d'Arras (t. vin, p. 184).

La nappe d'autel se nommait touaille, « tobalea •> ; et le parement brodé qui retombait a la partie antérieure, fïonsal ou frontal , «fronsale, frontale». Lindwod, cité par Ducangc, la définit très-exactement, « apparatus, pendens in fronte altaris ».

Tentires et ta ris. — Quand on veut célébrer dignement une fête, on accroche des tentures à ses murailles et l'on étend des tapis sous lesquels disparaissent les dalles de l'édifice. Je ne soupçonne pas une destination différente à ces nombreux « panni », que l'Italie ne néglige dans aucune de ses sol e n n i t és rel i gi euses .

CoiLEins LiTtHGiQi es. — Sept couleurs, peut être par symbolisme, sont désignées par 1' « Inventaire » pour l'accomplissement des fonctions sacrées: le blanc, l'or, le rouge, l'azur, le vert, le violet et le noir. Or le noir, emblème de tristesse, ne se combine pas avec le blanc, trop joyeux, mais avec l'or, ainsi que l'a prescrit, dans une décision récente, la Sainte-Congrégation des Rites, k l'exclusion formelle du blanc.

Etoffes, tissls, points de broderie, doibmres. — Je remarque, parmi les étoffes, le samit, le sennat, le diaspre, le tartaire et la pourpre; parmi les tissus, la soie rayée (« serico virgato •>) . les tissages d'or, d'argent et de soie, ou simplement d'or et de soie, ainsi qu'à l'or trait, le tartaire rouge en dehors et vert en dedans. Enfin, parmi les points de broderie, le travail à l'aiguille et l'ouvrage allemand. « laboratum cum acu. de opère theotonico ».

Deux doublures seulement sont mentionnées : sennat et pourpre.

lM\r.F.RiE. — Dans la trame de ces étoffes sont tissés ou sur leur partie lisse se détachent en broderie les thèmes variés de l'iconographie chrétienne : la généalogie du Sauveur ou l'arbre de Jessé, le Christ, la Vierge et les Apôtres, l'arbre de vie, l'histoire du Fils de Dieu et de sa Mère depuis l'Annonciation

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jusqu'à l'Assomption, celles de saint Nicolas et de saint Eustache, l'Agneau de Dieu et les Èvangélistes , les Anges et les Saints, Samson, et, pur une de ces fantaisies ordinaires au moyen âge, « Alexandre élevé dans les airs par des griffons ». Pour compléter cette vie, ce mouvement, qui est celui de l'humanité glorifiant Dieu, d'autres voix, d'autres accords partent des créatures animées qui, lions, perroquets, griffons, cerfs, aigles, oiseaux, courent, passent, voltigent , gazouillent au milieu des feuillages, des arbres, des rinceaux, des lis et des roses, des perles et des pierres précieuses.

Armoiries. — Les armoiries jouent un grand rôle dans l'histoire nobiliaire de l'Italie. Est-ce par pure vanité qu'elles s'étalent sur les vêtements destinés au culte? Oui, peut-être, mais aussi pour ne pas tenir dans l'oubli les noms des donateurs généreux que la postérité doit connaître. Le blason, apposé au pectoral d'une chasuble et d'une dalmatique. au fermail ou au bas de chaque orfroi du pluvial , à droite et à gauche du parement de l'autel *, tissé même dans l'étoffe des tentures, ce blason , dis-je, quelle qu'en soit l'origine, plaît à l'ccclésiologiste qui y lit , comme dans le sceau en cire appendu aux châsses, un nom, un titre, une date et une donation. Cette coutume par elle-même ne nous choque pas ; mais l'abus qui s'en fait de nos jours dépasse les bornes de la convenance, et il est aussi puéril que ridicule de broder des armoiries sur un vêtement dont on exclut systématiquement toute décoration, pour ne laisser qu'une surface unie.

Je m'arrête, car je m'aperçois qu'il est enfin temps de laisser le lecteur apprécier lui-même, à sa guise, I' « Inventaire » latin et manuscrit de la cathédrale d'Anagni.

IN NOMINE DM. AMEN. HF.C SUNT PARAMENTA QUE DONAUIT ECGLESIE ANAGNINE SANCTISSIMUS PATER DNS BONIFATll'S*, PAPA OCTAUUS. DR'ERSIS TEMPORIBUS.

In primis vna planeta de samito rubco, cum frisio de auro cum pernis J . et ymagine Saluatoris in pcctorali et tredecim alijs ymaginibus *.

I. Voyez « Notice sur l'état do Saint-Louis-des-Franr.ais, a Rome, au wtf siècle », p. 56 et 60. i. « Bonifatius » est écrit par un t et non par un comme eût tait le moyen âge français.

3. Perles de nacre. V. a Glossaire de Ducange », v* » perna ».

4. Les » treize images », qui accompagnent ici le Sauveur, ne sont pas autres probablement que la Vierge on saint Jean-Baptiste et les douze apôtres.

Item vna plaueta de samilo rubeo cum aurifrisio amplo diuersis laborcrijs laborato.

Item vna plancla de sciniato rubeo infortiato », cum aurifrisio, de auro ». amplo. laborato de serieo ad arbores et aucs. et cum alijs laborcrijs.

Item vna planela de samito uiridi cum aurifrisio, de auro; ad ymagines Salualoris et Virginis in pedorali . et sex Apostolorum, et beati Cregorij ex parte ante et iioucm yiiiagincs a tergo.

Item vita plaueta de suniiln uiridi in herba 5 eum aurifrisio de auro amplo. laborato de serieo ad arbores et aues.

Item vna plaueta de diaspero 6 cum aurifrisio de auro amplo ad arma ipsius Dni l'apc. t t alio opère.

Item viiiL plaueta de samilo albo cum aurifrisio de auro amplo laborato ad gemmas arbores de série»».

Item vna plaueta de samito albo cum aurifrisio amplo de auro et serieo.

Item vna plaueta de samito laborato de auro cum acu, ad Icônes, pappagallos 8 , grifos. et aquilas cum geminis capitibus, et aurifrisio de samilo laborato de auro. ad ymagines Geneologie 9 Salualoris , cum pernis et lapidibus prctiosis 10 .

Item vna plaueta de panno tartarico ,l ad aurum, cum aurifrisio de

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