CONSTRUCTION DU CLOCHER-SUD ET DU NARTHEX
calculées avec art L’immense pyramide octogO' nale en pierre qui lui sert de flèche, loin d’écraser les parties inférieures, semble leur donner plus de hardiesse; elle s’élance majestueusement, contrebutée par une ceinture de hautes lucarnes, qui, tout en maintenant l’équilibre, satisfont parfaitement la vue.
Mais, si ce clocher a subi quelque préjudice du voisinage trop immédiat de la cathédrale gothique, combien faut-il regretter que, conformément au plan de 1 145, le narthox ne soit pas demeuré dans son état primitif! De ce narthex, il ne reste qu’une partie de la façade. Le porche à trois travées, qui était au rez-de-chaussée, n’est plus représenté que par les trois portes d’entrée, désignées habituellement sous le nom de Portail royal; quant à la tribune, qui était au premier étage, son existence est simplement attestée par les trois grandes fenêtres qui sont au-dessus des portes.
Il est aisé de se rendre compte de prime abord que, resserrée entre les clochers, cette façade du XII® siècle semble n’être pas à sa vraie place; l’ornementation des portes et des fenêtres ne se développe pas naturellement; on dirait qu’elle a été comprimée en quelque sorte afin de pouvoir tenir tout entière entre les tours. A cette première observation viennent s’ajouter d’autres remarques d’ordre technique. En étudiant attentivement les
* Depuis la réfection de la pointe de la flèche, opérée en 1904, le clocher-sud mesure io5®,66de hauteur.
raccords des deux portes latérales avec les clochers, on constate que l’on a été obligé d’entailler un contrefort du clocher-nord sur une hauteur de plus de IG mètres pour gagner en largeur o“,i2 environ; du côté sud, on n’a pas entaillé de contrefort, mais on a diminué la largeur de la porte de o“,io comme le montre l’état actuel du tympan, où l’on voit deux personnages qui ont été sciés par le milieu du corps. Cette façade avait donc à l’origine une plus grande superficie ; sa largeur excédait l’espace compris entre les tours, et, si l’on eut tant de peine à l’établir en cet endroit, c’est évidemment qu’elle avait été apportée d’ailleurs.
Le principal mérite des savantes fouilles, exécutées dans la cathédrale en 1901 et 1908 par M. Eugène Lefèvre-Pontalis, a été de faire apparaître la preuve indiscutable de cette translation de la façade du narthex*. En mettant au jour, à 2 mètres environ en arrière des clochers, les fondations premières des trois portes d’entrée, il a trouvé la solution définitive d’un problème archéologique des plus intéressants.
Rien ne saurait donner une idée du spectacle qu’offrait cette façade avant qu’elle eût été trans-
* C’esl, suivant toute vraisemblance, quelques années seulement après son achèvement que l’on démonta pierre par pierre la façade du narthex et qu’on la transporta à l’endi-oit où elle est aujourd'hui. On fut obligé d’opérer ce transfert à cause de certains désordres qui s’étaient produits dans la construction. Les lézardes, observées par M. Lefèvre-Pontalis dans les fondations primitives de la porte centrale, suffisent à expliquer la singulière cassure qui se remarque actuellement dans le linteau et le tympan de cette porte.
CONSTRUCTION DU CLOCHER-SUD ET DU NARTHEX iS
portée à la place qu’elle occupe aujourd’hui, lorsque, au fond d’un vaste péristyle, elle se déployait
Photo Lefèvre Pontalis.
Façade de l’ancien Nartuex (xii*^ siècle) devenue l’entrée principale de la cathédrale actuelle.
sans entrave et que, dans la pénombre produite par les clochers qui formaient avant-corps, les
longues statues adossées contre les portes semblaient regarder avec une mystérieuse douceur ceux qui pénétraient dans le temple. Mais tel qu’il se présente à nos yeux, malgré les injures du temps et malgré les mutilations qu’il a subies, le portail Royal est encore un des plus précieux spécimens de l’art roman.
La décoration du portail Royal et les ateliers chartrains de sculpture au XIP siècle. — La pensée maîtresse, qui a présidé à la composition de cette belle page de sculpture, est d’exprimer le triomphe et le règne éternel de Jésus-Christ. Le tympan de la porte-sud semble être consacré à la Nativité, celui de la porte-nord à l’Ascension; au centre, c’est le Fils de Dieu, monté aux cieux, trônant au milieu de la cour céleste. Les scènes de la vie de Jésus se déroulent sur les chapiteaux des colonnes comme dans les vitraux du premier étage ; enfin, si la généalogie du Christ, ou arbre de Jessé, est peinte sur l’une des verrières, tout porte à croire qu’il faut également reconnaître les ancêtres et précurseurs du Messie dans les grandes statues de rois, de reines et d’autres personnages qui se dressent debout à l’entrée du monument.
On ignore à quelle école se sont formés les sculpteurs qui ont exécuté la décoration du portail Royal. 11 est très probable que quelques-uns d’entre eux avaient travaillé à l’église abbatiale de Saint-Denis avant de venir à Chartres. Mais faut-il chercher en Languedoc ou en Bourgogne les mo-
PliüLü Lel'evre-Pontalis.
Façade de l’ancien Narthex (xii® siècle)
Statues-colonnes décorant les piédroits du portail Royal,
dèles dont ils se sont inspirés ? A la vérité, on n’a pu jusqu’à présent indiquer avec précision quels auraient été ces modèles. L’hypothèse la plus vraisemblable est que les maîtres ouvriers de la région parisienne, dans le second tiers du xii® siècle, modifièrent, suivant leur instinct et leur propre tempérament, les traditions et les procédés des ateliers toulousains et bourguignons, et qu’ils créèrent eux-mêmes une école artistique, dont Chartres aurait été de ii45 à 1170 environ le centre principal. A cette vieille école nationale se rattachent une foule de sculptures qui se voient encore dans un certain nombre d’églises appartenant aux provinces ecclésiastiques de Paris, de Sens, de Reims, de Bourges et de Tours. Pour ne parler que des plus célèbres, les portes imagées de Notre-Dame d’Etampes, de Sainte-Anne à la cathédrale de Paris, celles des cathédrales du Mans, de Bourges, d’Angers et de Senlis suffisent avec le portail Royal de Chartres à nous révéler les véritables origines de la statuaire gothique, telle qu’elle apparaît au xiii* siècle, pleine de vie et de force, dans les grands édifices du nord de la France.
A l’époque où florissait à Chartres cet art primitif, l’œuvre du maître sculpteur était subordonnée à celle du maître maçon. Aussi bien les hautes figures, qui ornent les ébrasements des portes, sont-elles d’un type tout à fait conventionnel; étroites et rigides, elles ont les pieds joints et les bras collés au corps afin d’épouser plus exacte-
LA DÉCORATION DU PORtAlL ROŸAL
ment la forme des colonnes qu’elles servent à dissimuler : toute leur vie est concentrée dans le visage. Au XIII® siècle, les imagiers s’affranchiront decettecontrainte; les statues peu à peu prendront une plus grande liberté d'allures.
Peut-être ne surpasserontelles pas leurs aînées par l’expression de la physionomie, mais elles agiront davantage par touslesmouvements de leurs corps.
Toutefois il faut observer que si les statues-colonnes du portail Royal de Chartres, pour des raisons architectoniques. semblent avoir été condamnées à l’immobilité, la multitude de petits bas-reliefs, qui les surmontent et les environnent, ont été généralement traités parles artistes chartrains de l’ancienne école sinon avec plus de finesse, du moins avec plus d’aisance et de verve.
On remarquera principalement les scènes de la
Fhoto K. Martin-saDo».
Vieillard de l’Apocalypse Bas-relief (xii*siècle) dans l’une des voussures delà porte centrale de l’ancien Narthex.
3o LA CATHÉDRALE DE CHARTRES
vie de Jésus, figurées dans les chapiteaux tout le long de la façade; elles sont au nombre de trentehuit. Les sujets en sont empruntés au Nouveau Testament et aux Évangiles apocryphes. A part quelques transpositions, qui se produisirent sans doute lorsqu’on démonta et qu’on reconstruisit le portail, ces scènes se suivent dans l’ordre chronologique. Voici comment on peut les interpréter en allant de l’ébrasement gauche de la porte centrale jusqu'au clocher-nord, et en continuant depuis l’ébrasement droit de la même porte jusqu’au clocher-sud.
1° Joachim et Anne, se présentant au Temple, sont repoussés par le grand prêtre parce qu’ils sont sans enfants. — 2® Joachim et Anne se retirent. — 3® Apparition d’un ange à Joachim. — 4° Rencontre d’Anne et de Joachim à la Porte Dorée. — 5® Naissance de Marie. — 6® Joachim et Aiine décident de présenter Marie au Temple. — 7* Ils conduisent Marie au Temple. — 8® Présentation de Marie. — 9° Retour de Joachim et d’Anne. — 10® Fiançailles de Marie et de Joseph.
— 1 1® Mariage de Marie et de Joseph. — 12® Joseph emmène Marie. — i3® L’Annonciation. — i4° Da Visitation. — i5® La Naissance de Jésus. — 16® L’Adoration des Bergers. — 17® Les Mages chez Hérode. — 18® L’Adoration des Mages. — 19® La Fuite en Égypte. — 20® Le Massacre des Innocents. — 21® Jésus au milieu des Docteurs.
— 22® La Circoncision. — 23® Présentation de Jésus au Temple. — 24° Voyage de Jésus à Jérusa-
Photo Lefèvre-Pontalis.
lem. — 25° Retour à Nazareth. — 26° Baptême de Jésus. — 27° Sa Tentation. — 28° Pacte de Judas.
— 29° La Gène. — 3o° Baiser de Judas et prise de Jésus. — 3i° Entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. — 32° Sa Sépulture. — 33° Sa Résurrection. — 34® Le Lavement des pieds. — 35° Les disciples d’Emmaüs rencontrent Jésus ressuscité.
— 36° Ils dînent avec lui. — 3^° Ils reviennent à Jérusalem. — 38° Dernière apparition de Jésus à ses disciples.
Sur ces chapiteaux historiés viennent s’appuyer les voussures et les linteaux des portes, garnis eux aussi d’intéressants bas-reliefs. Aux voussures de la porte centrale, ce sont les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse et douze anges, qui, avec les Apôtres groupés trois par trois sur le linteau et avec les quatre symboles des Evangélistes, forment le cortège d’honneur du Christ dans sa gloire. A la porte-nord, la grande scène de l’Ascension, qui se voit au tympan, est encadrée par les signes du zodiaque et par des personnages occupés à des travaux rustiques correspondant aux douze mois de l’année Dans les voussures de la porte-sud sont représentés les sept arts libéraux, personnifiés par des femmes qu’accompagnent sept des plus illustres savants de l’antiquité. Sur le linteau de cette même porte apparaissent de nouveau l’Annonciation, la Visitation, la Nativité, l’Adoration des Bergers et la Présentation de Jésus au Temple; quant au bas-relief de la Vierge et de l’enfant Jésus, qui orne le tympan, c’est un don de
Photo Neurdein.
Façade occidentale (xii‘^-xiii'^ siècles). Clocher-sud (Xll'^ siècle). — Clocher-nord (XH'^-Xtlf XVl" siècles ).
l’archidiacre de Gliâteaiidiin, Richer. L’artiste, qui vers II 55 exécuta cette image de la Vierge, s’est manifestement inspiré de l’antique statue en bois de la Madone vénérée dans la crypte.
Je ne saurais terminer cette brève description du portail Royal sans dire un mot des belles verrières décorant les trois grandes fenêtres qui sont au-dessus des portes et qui éclairaient autrefois la tribune du narlhex. Elles ont été peintes dans le temps où furent faits les statues et les bas-reliefs dont je viens de parler. En les comparant aux vitraux du xiii® siècle qui sont à l’intérieur de la cathédrale, on constatera, non sans étonnement, que, par l’exécution du dessin comme par l’éclat des couleurs, elles sont supérieures à toutes les productions similaires de l’époque gothique. L’art du peintre verrier était donc à son apogée vers le milieu du xii® siècle, différant en cela de l’art du sculpteur qui n’en était encore qu’à ses débuts.
Le vitrail de la fenêtre centrale renferme en vingt-neuf panneaux les principaux événements de la vie de Jésus-Christ; celui de la fenêtre méridionale contient quatorze scènes ayant trait principalement à la Passion du Sauveur; enfin dans le troisième vitrail, dont le coloris est véritablement merveilleux, est figuré un arbre de Jessé.
La façade occidentale actuelle. — Il ne reste plus trace du pignon qui surmontait, au xii® siècle, la façade du narthex; à sa place, on aperçoit à droite et à gauche, au-dessus des trois fenêtres, une ran-