‹ La cathédrale de ChartresChapitre 8 sur 30 · SURVIVANCES DU PAGANISME · texte numérisé non relu

SURVIVANCES DU PAGANISME

auprès du puits, ont mis au jour les substructions de murailles gallo-romaines sur lesquelles ont été établies les fondations des plus vieilles basiliques. Cette découverte fournit un solide point d’appui à l’opinion suivant laquelle la cathédrale de Chartres aurait été, à l’exemple de tant d’autres églises, élevée sur l’emplacement d’un sanctuaire païen*. Quant à la statue de la divinité honorée en ce sanctuaire, si elle ressemblait à l’image de la Vierge devant enfanter, c’est qu’elle appartenait vraisemblablement au groupe de ces déessesmères gallo-romaines, dont certains spécimens font songer à un simulacre de la Mère de Dieu assise et allaitant l’enfant divin.

Or, il n’est pas douteux que, dans sa lutte contre le paganisme, l’Eglise, pour extirper de l’âme du peuple les croyances superstitieuses, ait employé la persuasion bien plus que la violence. Dès le principe, l’apôtre saint Paul avait, en cette matière, tracé aux missionnaires chrétiens leur ligne de conduite, lorsqu’étant à Athènes, devant l’Aréopage, il cherchait à persuader aux Athéniens que l’autel, élevé par eux au Dieu inconnu^ témoignait qu’ils adoraient le Christ sans le connaître

‘ Au sujet de ces temples, construits par les païens auprès des sources sacrées, je citerai un texte curieux, écrit vers l’an i5a après Jésus-Christ, et qui m’a été signalé par mon savant confrère, M. de Manteyer. Voici comment s’exprime Justin dans sa première Apologie vers le milieu du ii® siècle de notre ère : « On élève auprès des sources « la statue de la Vierge qu’on appelle Coré et dont on fait la ûlle de « Zeus ; c’est là une invention des démons... » (Justin, première Apologie, LXIY, I, édition Pautigny, Paris, Picard, 1904).

la la cathédrale de CHARTRES

[Act. Apost.^ XVII, 22-23). Ce que l’apôtre disait aux Athéniens a pu, sous une autre l'orme, être répété plus tard aux Ghartrains par les propagateurs de la foi chrétienne : « Cette divinité que « vous adorez depuis tant de siècles n’est autre que « la Vierge, mère du Christ. »

Qui ne voit, en effet, qu’entre l’autel dressé a Athènes au Dieu inconnu et celui qui fut érigé à Chartres à la Vierge devant enfanter, un rapprochement s’établit qui fait naître dans l’esprit une association d’idées toute naturelle? Le culte de Notre Dame, patronne de la cité chartraine, aurait donc succédé à celui de la divinité tutélaire, et, si Chartres a été pendant toute la durée du moyen âge le centre d’un pèlerinage très illustre, si sa cathédrale est l’une des plus belles qui soit en France, il faut sans doute en chercher la cause première dans l’antique renom du sanctuaire païen et dans la dévotion du peuple carnute à l’idole et à la source sacrée.

Premières cathédrales du IV* au IX® siècle. — L’introduction du christianisme à Chartres n’est pas antérieure au iii* siècle de notre ère; du moins, dans l’état actuel de nos connaissances, on ne saurait l’attribuer à un temps plus reculé. Mais les progrès de la religion nouvelle durent être rapides en cette ville, devenue au siècle suivant siège d’un évêché, dont les limites ne tardèrent pas à s’étendre jusqu’aux extrémités du pays des Garnutes. Le premier évêque chartrain, Adventus, fut le con-

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temporain de l’évêque d’Orléans, Diclopetus, qui signa en 343 les actes du concile de Sardique. C’est approximativement de cette époque que date la fondation de la première église épiscopale, bâtie à l’intérieur et au pied des murs d’enceinte de la cité gallo-romaine.

De cette basilique primitive, il semble qu’on n’ait encore retrouvé aucun vestige, et l’on ignore en quel état elle se trouvait quand elle fut brûlée et détruite par le duc d’Aquitaine, Hunald, en l’année 74^. J’ajouterai simplement pour mémoire que, si l’on faisait des fouilles méthodiques dans le terre-plein inexploré qui s’étend entre les deux murailles romaines, marquées en B et GG' sur le plan ci-joint de la crypte, on aurait chance de découvrir quelques restes de l’église d’Adventus, de celle reconstruite après l’incendie de 743, et aussi du monument païen dont dépendait le puits des Saints-Forts

Crypte et cathédrale du IX® siècle. — A partir du IX® siècle l’histoire de la cathédrale de Chartres est beaucoup mieux connue. L’édifice, qui avait remplacé la basilique détruite par Hunald, fut à son tour incendié le 12 juin 858 par une bande de pirates danois venus des rives de la Seine. L’évêque Gislebert s’employa aussitôt à réparer le désastre. Profitant de la brèche faite par les pirates dans l’enceinte romaine, il agrandit son

• Un auteur chartrain du xvi® siècle rapporte que de son temps on découvrit en cet endroit « des vestiges des anciens autelz desidolles i»

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église du côté de l’orient et jeta les fondations de l’abside au delà des remparts. La configuration du terrain, qui formait une pente rapide en cet endroit, l’obligea à établir sous l’hémicycle du sanctuaire une sorte de crypte ayant plus de six mètres d’élévation sous voûte et reproduisant exactement les dispositions de l’étage supérieur. Cette crypte, éclairée à l’origine par cinq fenêtres qui sont maintenant murées, n’a subi depuis le ix® siècle que quelques modifications peu importantes. Elle est habituellement désignée sous le nom de Caveau Saint-Lubin ; anciennement on l’appelait le Trésor^ parce que c’était là que l’on cachait en temps de guerre les châsses et les objets les plus précieux.

Au cours des fouilles que j’ai faites dans la cathédrale en 1904, j’ai retrouvé le corridor voûté en plein cintre, qui mettait autrefois cette crypte en communication avec le bas côté septentrional de la basilique carolingienne. La plus grande partie du corridor était primitivement occupée par un escalier, dont il ne reste plus que les dernières marches du haut ; les autres ont été détruites au XVII® siècle h J’ai découvert également le dallage du bas côté de la cathédrale bâtie en 858 : un pilier cruciforme et un mur de clôture faisant la séparation du chœur et du collatéral, enfin une petite porte avec perron permettant de monter au chœur

* Ce corridor voûté, dont on ignorait la destination première, avait été aux XVI» et xvii» siècles, sous l’influence de la légende des Saints Forts, surnommé très improprement Prison de Saint-S avinien et de Saint-Potentien. Gomme il menaçait minç, il fut comblé en maçonnerie vers i65o.

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ont été soigneusement conservés comme points de repère pour servir aux recherches futures. Sur le plan ci-joint de la crypte toutes ces constructions du IX® siècle sont indiquées en couleur rose.

Si l’on examine ce plan avec attention, on remarquera que le bas côté de l’église de Gislebert se prolongeait jusqu’à l'extrémité du chœur et enveloppait l’abside, où il se transformait en un couloir semi-circulaire très étroit. Ce couloir, qui communiquait avec le sanctuaire au moyen de larges arcades supportées par des piliers rectangulaires, est certainement le prototype des déambulatoires à chapelles rayonnantes de l’époque romane. Nulle part ailleurs, on ne saurait constater sur place, d’une façon aussi instructive, l’évolution accomplie par l’architecture religieuse en l’espace de quelques centaines d’années. Rapprochées en effet des substructions de 858, celles de 1020 et de 1194, teintée‘3 en noir et en jaune sur le plan, montrent clairement, sans qu’il soit besoin d’autre explication, comment, du règne de Charles le Chauve à celui de Philippe Auguste, en passant par des formes diverses, le simple chevet de la basilique carolingienne est devenu l’admirable rond-point de l’église gothique.

Endommagée une première fois par les flammes le 5 août 962 b la cathédrale du ix* siècle fut

‘ On a généralement exagéré l’importance de l’incendie du 5 août 96a. L’architecte de la cathédrale se nommait alors Teudon : dans la notice nécrologique que lui ont consacrée ses contemporains, il est dit simplement que Teudon refit la couverture et la façade de la

détruite de fond en comble par un autre incendie dans la nuit du 7 au 8 septembre 1020. L’évêque de Chartres était alors Fulbert. Cet illustre prélat consacra son génie, son activité et son argent à réédifier depuis les fondations le monument écroulé; il fit sa nouvelle église d’une grandeur et d’une beauté extraordinaires et il la laissa à peu près achevée lorsqu’il mourut, le 10 avril 1028. Dès le mois de décembre 1024, comme il nous l’apprend lui-même dans une lettre adressée au duc d’Aquitaine, il avait terminé la construction de l’immense crypte, qui aujourd’hui encore excite la curiosité et l’étonnement des touristes et des archéologues.

Crypte et cathédrale du xr siècle. — Cette crypte se compose de deux longues galeries parallèles, l’une au nord, l’autre au midi, ayant onze travées chacune et couvertes par de fortes voûtes d’arêtes, dont les retombées portent sur des pilastres peu saillants à tailloirs chanfreinés. Un vaste terreplein sépare les deux galeries qui sont reliées entre elles du côté de l’orient par une allée semi-circulaire sur laquelle s’ouvrent trois chapelles ahsidales.

Ces différentes parties de la crypte se reprodui-

basilique ; ce qui semblerait bien indiquer que seules les parties hautes de l’église du ix* siècle avaient eu à souffrir de l’incendie. Ce Teudon, architecte laïque, était aussi un habile orfèvre, car il avait composé lui-même, vers 970, la Sainte Châsse, dans laquelle jusqu’en 1793, fut conservé le Voile ou chemise de la Vierge, insigne relique d’origine orientale, donnée à l’église de Chartres au ix* siècle, proba blement par le roi Charles le Chauve.

CBYPTE ET CATHÉDRALE DU Xl“ SIÈCLE

saient identiquement à un étage plus élevé. Au-dessus du terre-plein était la nef principale; au-dessus des deux galeries et de Tallée semi-

circulaire s’étendaient les collatéraux et le déambulatoire de l’église supérieure. Une précieuse miniature, conservée dans un manuscrit de la bibliothèque municipale de Saint-Etienne et exé-

Photo Aubert.

Bas côté sud de la crypte du xi® siècle Au premier plan, fonts baptismaux (xiie siècle). — Peintures murales (xix® siècle).

entée en l’année 1028 par le moine André de Mici, donne une idée assez exacte de l’aspect que présentait à l’extérieur la basilique de Fulbert On y voit que l’édifice était dépourvu de transept, que le sanctuaire était, à ce qu’il semble, éclairé par les fenêtres du déambulatoire, qu’il y avait enfin deux clochers, l’un au nord, près du chevet, l’autre à l’extrémité du bas côté méridional. Les dimensions du monument étaient considérables pour l’époque : en largeur, 34 mètres, et en longueur, io5 mètres environ.

Bien qu’elle ne fût pas voûtée et que sa charpente ait été incendiée le ii septembre io3o, cette cathédrale, dont la dédicace fut célébrée le 17 octobre 1087, demeura debout pendant près de deux cents ans^ Dans le cours du xi* siècle, elle reçut diverses modifications et additions, telles que trois porches^ une tour, et deux croisillons marqués en PP' sur le plan de la crypte. Mais ce qui la transforma plus sensiblement, ce fut l’érection, à son extrémité occidentale, de deux clochers et d’un narthex, qui presque tout entiers subsistent maintenant encore.

‘ Celle miniature, éludiée par M. l’abbé Glerval et par moi, a été reproduite dans notre ouvrage, Un manuscrit chartrain du XI» siècle, Chartres, Garnier, 1893, in-40.

* L’archilecte de la cathédrale de Fulbert se nommait Bérenger. Il mourut le 28 octobre, en io5o environ. C’était un laïque, auquel, dans le nécrologe de l’église de Chartres, les chanoines ont décerné le titre à! artifex bonus.

* Les fondations de deux de ces porches sont indiquées en KK' et en VL sur le plan de la crypte. On retrouverait sans doute les sub* structions du troisième porche en faisant de» fouilles dans le croisillon méridional du xiii» siècle.

CONSTRUCTION DU CLOCHER-NORD EN Ii34 19

Construction du clocher-nord en 1134. - ^ Voici à quelle occasion se firent ces importants travaux d’agrandissement. Le 5 septembre 1 134, un de ces terribles incendies si fréquents au moyen âge détruisit la plus grande partie de la ville de Chartres; mais, comme par miracle, l’église Notre- Dame fut préservée des flammes qui l’environnaient de toutes parts. Les bâtiments de THotel- Dieu, contigus à la cathédrale du côté sud ouest, furent totalement anéantis par le feu ; aussi bien le porche et la tour du xi® siècle *, qui faisaient saillie sur la façade occidentale et qui touchaient presque aux murs de l’Hôtel-Dieu, ne furent-ils pas sans souffrir de cet incendie. C’est ce qui explique pourquoi, dans les premières années qui suivirent le désastre, on se mit à bâtir un nouveau clocher, complètement isolé, à quelques mètres en avant de la façade principale.

Ce clocher, que couronne actuellement la grande flèche du xvi® siècle était en pleine construction pendant l’année ii45 : — en raison de la place qu’il occupe, je l’appellerai le clocher-nord. — Achevé vers ii5o, il se composait alors de la salle du rez-de-chaussée, voûtée sur croisée d’ogives, et de deux étages de pierre, l’un voûté comme aujourd’hui en coupole, l’autre surmonté par une charpente et une simple toiture. Les contreforts

* Le porche et la tour avaient été édifiés dans le cours du xi* siècle, le premier aux frais du chanoine Raimbaud, vers io5o, l’autre à l’instigation du doyen Adalart, vers 1090.

• Il mesure de la base à la pointe ii5 mètres de hauteur.

oxlérieurs, qui tous vont en s’amincissant à partir du premier étage et qui s’aplatissent complètement à la hauteur du second, attestent suffisamment que cet édifice n’était pas destiné à recevoir un couronnement en pierre ; aussi faut-il admirer sans réserve la hardiesse et l’habileté du maître maçon Jean Texier, dit de Beauce, qui, au commencement du XVI* siècle, n’hésita pas à appuyer sur cette base, qui n’avait point été faite pour le supporter, et à lancer dans les airs à une hauteur prodigieuse la belle flèche de style flamboyant, si finement sculptée et d’une architecture si savante.

Mais, faisant abstraction de l’œuvre de Jean de Beauce, si l’on examine les étages inférieurs de la tour, on se persuade aisément qu’ils constituaient déjà au XII* siècle un monument, qui avait nécessité de la part des ouvriers un eflort considérable et de la part du clergé et des fidèles de lourds sacrifices pécuniaires. Les chroniqueurs contemporains signalent avec insistance l’activité qui, en l’année ii45, régnait dans les chantiers chartrains, et cette activité s’accroissait sans cesse grâce au zèle enthousiaste des pèlerins désireux de contribuer à embellir la basilique de la Mère de Dieu.

Construction du clocher-sud et du narthex en 1145. — On s’aperçut alors que le nouveau clocher n’était plus en harmonie avec la vieille façade de la cathédrale de Fulbert, et l’on résolut de dissimuler cette façade derrière des constructions faites à la mode du jour. Après avoir hésité entre plusieurs

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