‹ La cathédrale de ReimsChapitre 1 sur 13 · La cathédrale de Reims · texte numérisé non relu

La cathédrale de Reims

Quelques semaines seulement avant la guerre, je publiais un recueil d'images formé en parcourant une à une toutes les églises de chez nous comprises dans l'arrondissement de Soissons. En le présentant au public appelé à le feuilleter, j'écrivais alors, d'une plume vaguement inquiète : « Souhaitons que cet album demeure longtemps encore un livre d'actualité ; mais il n'échappera pas quelque jour à sa destinée fatale. Son but est de rappeler alors des choses transitoires, ravies à la contemplation de nos descendants. » Les ruines prévues dans ces lignes involontairement prophétiques n'ont pas tardé à se produire. Combien de sanctuaires parés d'archaïque beauté et de charme poétique ont succombé sous l'ouragan de mitraille. Vailly, Missy, Pontarcv et tant d'autres ne

sont plus que des noms évocatcurs. Soissons lui-même agonise.

Certes, je ne soupçonnais point, au printemps dernier, que les Allemands bombarderaient nos églises. J'appréhendais pour elles d'autres dangers. J'en avais vu certaines s'écrouler faute d'un léger entretien. J'en savais d'autres menacées du même destin par l'incurie des populations peu à peu détachées des pratiques religieuses et du foyer moral de leurs ancêtres. Combien de nos concitoyens ont désappris le chemin du lieu que hante encore le rêve de tant de siècles ! Or, comme Jacques Bonhomme se pique d'économie, il peut pleuvoir dans son église : il ménage ses deniers. Voilà pourquoi je tremblais en songeant à l'avenir de nos vieux monuments. J'avais peur aussi pour eux des amis trop zélés. Les restaurateurs m'épouvantent. Les pierres qui ont beaucoup vécu veulent des ménagements qu'ils oublient trop souvent de garder avec elles. L'homme excède étrangement ses pouvoirs en s'efforçant d'opérer des résurrections. C'est un don que le ciel ne lui a pas départi. Aussi, l'apparition d'un échafaudage au flanc d'un antique édifice me cause-t-clle une douloureuse angoisse. Je redoute d'instinct la besogne qui se trame au bout de ces madriers.

Depuis bien des années, notre chère cathédrale de Reims portait, attaché à son auguste personne, un parasite de boulins et de planches, dont je souffrais avec elle toutes les fois qu'il m'arrivait de la revoir. La fatalité en a fait le complice des bombes incendiaires. Mais, loin de moi l'idée de décharger les coupables du poids de leur forfait. L'opprobre leur en incombe tout entier. Il pèse sur toute la race germanique, solidarisée avec l'artilleur qui pointa ses canons sur le Parthénon de la France.

Nous sommes fixés, à l'heure qu'il est, sur la valeur morale d'un peuple capable d'assouvir sa rage sur une des merveilles du génie humain et de l'attaquer de propos délibéré, sans excuse plausible, pour le plaisir d'écraser la beauté et de bafouer l'idéal. J'avoue qu'en ma qualité d'homme élevé dans les souvenirs de 1870, j'éprouvais pour les Allemands une sympathie fort médiocre. Toutefois, je ne m'attendais point à pareille sauvagerie. Une rafle au profit des « pinacothèques » et des « glyptothèques » d'outre-Rhin, savamment organisée et conduite par un état-major de docteurs et de professeurs, n'aurait pas dérouté ma conception de leur humeur et de leur « culture ». Avant la guerre, leur fanatisme pour les œuvres d'art me faisait frémir. Au fond de leurs prunelles ardentes d'envie, je devinais un élan de rapt, tout prêt à bondir sur nos trésors convoités. Mais, qui aurait pu imaginer le délire vindicatif de la passion inassouvie ? Reims, abîmé sous les obus, paie pour le Louvre sauvé de leurs griffes.

Qui ne ressent encore le poignant émoi de cette soirée de septembre où le premier acte de l'horrible attentat nous fut révélé ? On a pu dire sans exagération qu'en ce jour-là, « ceux qui pleuraient un fils trouvèrent encore des larmes pour la sainte église » (1). En cette minute tragique, la France, touchée au cœur, a reçu une blessure qui saignera toujours. Le Germain maudit s'est entaché d'un sacrilège impardonnable. Encore, le début du drame permettait-il quelques illusions sur son dénouement. Le hasard m'ayant conduit le 19 au matin sur le parvis du monument, je contemplai une dernière fois son radieux frontispice indemne de tout outrage. Du

(1) La Cathédrale de Reims, par Emile Mâle. Paris, 1915.

haut de son piédestal fleuri, la Vierge à la large couronne laissait tomber tranquillement son doux regard maternel sur une demidouzaine de petits soldats, tapis contre la porte du sanctuaire confié à leur garde. L'autre Marie, en conciliabule avec l'ange du Seigneur, que l'imagier d'antan a placée aussi au seuil de son temple, toute aux confidences de son céleste compagnon, regardait avec une sereine indifférence la pointe acérée des baïonnettes déposées à SCS pieds. Cependant, depuis plusieurs jours, les projectiles plcuvaient sur la ville. La veille, deux bombes s'étaient abattues sur la nef de l'église, où gisaient des blessés, et plusieurs de ces malheureux avaient été achevés. Je distinguai, dans la pénombre d'un bas-côté, les cadavres des victimes ; je donnai un coup d'œil furtif aux captifs invalides étendus sur une épaisse couche de foin, dont j'aperçois encore la mine penaude de bêtes traquées. Après quoi je m'éloignai de l'infortunée cité. Il était six heures trois quarts. A sept heures et demie, les obus incendiaires tombaient en masse sur le vaisseau que je venais de quitter. Le lendemain, les journaux annonçaient que le toit était consumé par les flammes et que l'un des portails, qu'enveloppait le malencontreux échafaudage, avait souffert de graves dommages par suite de son écroulement sur les sculptures. Le crime était accompli. Notre pays était atteint dans son patrimoine le plus sacré.

La cathédrale de Reims, c'est l'âme de l'histoire de France. Sur le sol même qu'elle occupe, s'est dressée la primitive basilique où saint Rémi fit de Clovis un chrétien. C'est là que l'eau du baptême, versée par la main du prêtre, a consacré la rupture du roi des Francs avec la barbarie germanique et l'entrée de son

peuple dans le giron de la civilisation latine. La défaite des Alamans, origine de cette conversion mémorable, marque une heure capitale de nos annales : celle où les lointains ancêtres de notre nation brisèrent le lien qui les rattachait à leurs frères d'au delà du Rhin, pour longtemps encore adonnés à un paganisme sans grâce et rebelles à la noble culture apportée au monde par Rome avec le concours de son alliée, l'église du Dieu fait homme. Le jour du baptême de l'époux de sainte Clotilde, les rudes compagnons du « fier Sicambre » avaient rapporté qu'au moment solennel, une blanche messagère du Très-Haut était descendue à tire d'aile des célestes séjours, porteuse d'une ampoule d'huile. L'évêque en avait fait usage pour la consécration du chef rallié à la foi du Christ. Le miraculeux cadeau demeura le bien de la métropole rémoise et, la coutume ayant imposé aux rois des Francs une onction sainte renouvelée des usages bibliques, les mêmes voûtes abritèrent à chaque sacre la traditionnelle cérémonie. Mais, nul n'ignore quelle autorité précaire conféra la main de l'évêque tant que de puissants rivaux disputèrent au titulaire de la royauté son influence et son pouvoir. Il appartenait aux Capétiens du xn* siècle de conduire l'hégémonie royale au triomphe définitif.

Il leur appartenait également de présider à un fécond renouveau des arts sociaux et, en particulier, de l'architecture. L'âge précédent couvrait ses édifices de voûtes basses et timides, lorsqu'il ne se contentait pas de vulgaires plafonds de bois à solives horizontales. Il tâtonnait pour résoudre le problème de la stabilité des murs porteurs de lourdes charges. Les procédés architectoniques légués par les Romains interdisaient au constructeur les grands élans vers le ciel. L'invention de l'ogive en ouvrit le chemin.

L'ogive, prise comme support d'une voûte et chargée de distribuer, quel qu'il soit, le poids de cette calotte de moellons, telle est la trouvaille dont s'honorent les maçons de l'Ile-de-France à l'heure où la royauté de Louis VI et de ses descendants asseoit sa domination sur des bases solides et inébranlables. C'est à cette révolution dans l'art de bâtir que nous devons nos belles cathédrales. Il n'a pas fallu moins de cinquante ou soixante ans pour perfectionner depuis les premiers tâtonnements cette création indigène, cet « opus francigenum », que nous continuerons d'appeler, puisque le pli en est pris, l'architecture gothique. La France a pour roi Philippe-Auguste lorsque, dans ses grandes villes, s'ouvrent les grands chantiers. On travaille, à la fois, à Laon, à Chartres, à Paris, à Amiens, à Reims. A Reims, la cathédrale construite au ix" siècle sur l'emplacement du vieux sanctuaire où Clovis avait été baptisé, venait de brûler accidentellement le 6 mai 1210. Un an, jour pour jour, après la catastrophe, l'archevêque Aubry de Humbert approuvait les plans du vaisseau qui a survécu jusqu'à nous. Qu'on se souvienne du péril qu'étaient à la veille de connaître nos ancêtres, menacés déjà, eux aussi, en ce temps-là, d'une invasion germanique. C'est le 27 juillet 1214 que les miUces bourgeoises des communes françaises, ralliées par le roi et serrées contre lui, se précipitaient au-devant du farouche Othon et de ses hordes exécrées, pour les arrêter net au pont de Bouvines. Sous quels auspices renaissait la glorieuse église des sacres ! La France venait de remporter sa première victoire nationale.

Aussi Notre-Dame de Reims fut-elle par excellence une cathédrale nationale. Son rôle dans la transmission du pouvoir monarchique lui conférait ce caractère. Le maître d'oeuvre chargé de la

rebâtir l'affirmait dans son plan ainsi que dans sa décoration. A Chartres, à Laon, à Soissons, à Amiens, à Paris même, l'importance du chœur prime celle de la nef. L'auditoire est sacrifié aux acteurs du drame liturgique. D'autres vues ont présidé à la confection du vaisseau de Reims. C'est la maison où le peuple salue son roi de ses premières acclamations publiques. Une longue nef s'imposait. Celle-ci dépasse les dimensions de toutes ses congénères. Quant à l'imagerie, vous y trouverez les mêmes figurations symboliques qu'ailleurs. La nature et les textes sacrés, la légende et la vie s'y reflètent comme dans un vaste miroir. C'est l'encyclopédie plastique que cette époque, curieuse d'images parlantes, réclame de l'artiste, et dont l'érudition scolastique lui fournit la matière. Mais, en outre, la destinée particulière qui attend le monument dans les fastes du pays sera rappelée d'une façon éclatante sur son frontispice. Clovis trônera à son faîte, entre l'épouse qui l'a conduit au baptême et l'évêque qui le lui administra. Un imposant cortège de rois, au nombre d'une cinquantaine, se déroulera autour des illustres fondateurs de la France chrétienne, et les souverains de Juda, au nez crochu et à la longue barbe frisée, symboliseront en ce lieu la prédilection divine transmise à la fille aînée de l'Eglise. Ce n'est pas tout. Les modernes aussi trouveront place dans le panthéon patriotique. Voici Philippe- Auguste, voici Saint Louis, dressés en pendant de Pépin le Bref et de Charlemagne sous les pinacles qui couronnent les contreforts du transept. N'est-ce pas à ces généreux paladins qu'aboutit l'histoire de la grande famille chrétienne en train, grâce à leurs prouesses, de reconquérir son berceau et de renouer le fil de ses origines hébraïques, comme la statuaire a rapproché sur le pignon du temple la Nouvelle Loi de

l'Ancienne ? L'imagier va plus loin. 11 se met en quête du Paradis Terrestre, en fait sortir nos premiers parents et les convie à figurer en compagnie de leurs si fameux descendants. Adam et sa trop faible compagne ne se sont pas fait prier ; mais, ils eussent éprouvé quelque honte à se montrer dans leur costume biblique parmi une société si choisie. L'artiste a eu pitié d'eux. Il leur a concédé des vêtements et, à les voir ainsi transfigurés, Philippe le Bel put s'imaginer que l'Eden s'habillait, comme les gens de sa cour, avec du bon drap de Reims.

Le décor intérieur, auquel concourent les vitraux, dont je n'ai pas le courage de parler encore au passé, souligne le caractère monarchique et national de l'édifice. Chaque fenêtre de la nef encadre un roi avec un évêque, et le nombre de ces doubles images concorde à peu près, paraît-il, avec celui des sacres antérieurs à l'érection du bâtiment. Dans les verrières du chœur, point de rois, non plus qu'au transept. L'iconographie sacrée revendique la place. Toutefois, elle s'accommode d'un mélange avec quelques figures contemporaines. C'est une série d'cvêques suffragants de la métropole, au milieu desquels trône l'archevêque lui-même, Henri de Braine, le successeur d'Aubry de Humbert et l'un des continuateurs de l'édifice. Le prélat est ici chez lui. Le roi lui-même n'entre dans cette maison, qui appartient au grand feudataire ecclésiastique, que comme le plus éminent de ses hôtes. Toutefois, personne ne s'y trompe, c'est la royauté l'âme du monument. C'est l'union des cœurs français, peu à peu réalisée par la monarchie, que symbolisent ces pierres soulevées par l'élan populaire. Dirait-on qu'une telle œuvre fut entreprise au milieu des pires divisions intestines qu'ait connues

une cité ? C'était l'heure où les braves bourgeois de Reims, férus d'indépendance, rêvaient d'autonomie communale et s'insurgeaient contre l'autorité de l'archevêque. On se querellait, on prenait les armes ; le sang coulait. Le roi en personne, invoqué comme arbitre, ne réussissait pas sans peine à éteindre un conflit sans cesse rallumé après d'illusoires accords. Eh bien, les travaux commandés par l'archevêque commencent et se poursuivent au milieu de cette effervescence. L'argent afflue, et les ouvriers bénévoles se multiplient. Tandis qu'au sein même de la ville, les partis se provoquent et s'écharpent, sur le chantier du parvis, le maître d' œuvre préside en paix au travail bien ordonné de ses compagnons. Les querelles se taisent à l'entrée de cette enceinte, en face de laquelle les ennemis font trêve. Guerre à l'archevêque, mais respect à l'église : telle est la consigne des mutins les plus enragés.

A ce moment où se cristallise la nation française, l'église jouit d'un immense pouvoir attractif. « L'église, a écrit Michelet, était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané. Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire : la maison de Dieu (1). » Dans cette maison divine et populaire, le clergé, héritier des antiques civilisations défuntes, règne par l'ascendant de sa culture intellectuelle et morale. Il dispense la résignation philosophique et les poétiques espérances, appelant les enseignements de la Révélation au secours de la défaillante raison humaine. Il excelle à mettre en œuvre le merveilleux où se complaisent les cœurs

(1) Michelet, Histoire de France. Levasseur, éditeur, t. III, p. 102.

simples et les foules sans malice. La musique vint à son aide. La grande voix des orgues rit avec l'humanité joyeuse ou sanglote pour faire écho à ses larmes. Au fond du sanctuaire, les proses harmonieuses s'enflent en basses profondes ou s'effilent en notes aiguës. La maîtrise donne le ton, et le chœur des gosiers dociles éclate à son tour : la nef retentit du souffle vivant échappé de mille poitrines. Michelet dit encore : « Le drame ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple. » Et il met en scène ce peuple de notre France à son aurore, « lorsqu'il entrait, innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de la cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant enfant comme le saint Christophe de la légende, brut, ignorant, passionné, mais docile, implorant l'initiation, demandant à porter le Christ sur ses épaules colossales ». Avec quelle joie ce « géant enfant » verra-t-il tailler les colonnes, gigantesques comme lui, auxquelles la hardiesse de l'architecte se flatte de faire escalader le ciel. Il a conscience que c'est pour lui qu'on prépare ces pierres à des prodiges d'équilibre aérien. Ce temple n'est pas seulement pour son Dieu et pour son roi : c'est le sien. D'avance, il s'y reconnaît chez lui à son tour.

En vérité, il ne fallait pas moins que la collaboration effective et morale de tout un peuple pour réaliser un prodige comme l'enfantement de la cathédrale gothique. La création de cette colossale merveille ressemble quelque peu à une gageure. Mais l'âge qui la vit naître est une féerie, où l'impossible se réalise avec une superbe aisance. Ces maçons à la vertigineuse audace, sont les frères du guerrier enivré d'idéal qui embarque sa vaillance folle sur le plus frêle des esquifs et risque dix fois sa royale vie

pour une épine de la couronne de Jésus. Ce monde-là est animé d'une vertu puissante : il pratique la patience. Il poursuit ses desseins avec persévérance et sans hâte. L'heure qui fuit ne compte pas pour lui ; c'est l'ouvrier de l'avenir. Aucune société n'égala celle-là en généreuse abnégation. Désintéressés et exempts d'ambition immédiate les prélats qui, pendant un siècle, se passent de main en main l'aumônière et ne se lassent point de quêter la chrétienté pour une église dont ils ne verront pas l'achèvement. Désintéressés, les chrétiens qui donnent amplement leur bien sans espoir d'apercevoir le fruit de leurs largesses. Désintéressé surtout l'artiste qui consume son cœur et sa vie dans une tâche qu'il appartient à un autre de mener à bien. On estime que l'érection du vaisseau de la cathédrale de Reims, de sa façade et de ses tours, n'a pas duré moins de deux cents ou deux cent cinquante années. Cela suppose quelque chose comme six ou huit générations d'artisans occupées au même ouvrage. Quelle discipline il a fallu pour suivre sans défaillance le sillon initial ! L'homme s'efface et se cache : l'œuvre seule s'impose, rayonnante de collective beauté. Telle fut la modestie de son créateur originel et de ses continuateurs successifs que longtemps l'oubli voila jusqu'à leurs noms. Grâce aux savantes recherches d'un érudit qui a voué au monument un culte aussi ardent qu'éclairé, Jean d'Orbais et ses émules sont aujourd'hui sortis de l'ombre; mais, malgré les ingénieuses trouvailles de M. Louis Demaison (1),

(1) Notice historique sur la cathédrale de Reims, avec un album de 300 planches. Reims 1899. — Les Maîtres de l'œuvre de la cathédrale de Reims et leurs collaborateurs (Travaux du Congrès archéologique tenu à Reims en 1911, 1. 1, p. 151-169). — La Cathédrale de Reims (dans les « Petites monographies des grands édifices de la France ». H. Laurens, éditeur), etc.

assigner à chacun sa part exacte dans la tâche commune demeure encore fort malaisé. Et puis, quel mystère que la vie du chantier où s'élabora la merveille ! Qui nous initiera à la machination qui joue avec la pierre et se plie à toutes les exigences de celui qui la dresse en l'air comme un défi? Qui nous promènera sur l'échafaudage pour nous faire pénétrer dans l'intimité de la famille de sculpteurs en train d'animer le bloc inerte suspendu dans l'espace ?

Il a des façons d'artisan, cet homme qui fait parler la matière. Il ne mène pas grand train et fraye plutôt avec les petites gens, habituées à ouvrer comme lui de leurs mains, qu'avec les oisifs de bel air. J'imagine qu'il hante volontiers les cabarets proches du parvis, où se vident les pichets de vin clairet, et où la plaisanterie un peu libre assaisonne la bonne chère. Mais, le métier de cet ouvrier en fait surtout un spectateur passionné et toujours attentif de la représentation permanente et gratuite qui s'appelle la vie. Il a fait son apprentissage avec un maître qui lui a appris tout ce qu'un homme peut enseigner à un autre. A présent, il n'a plus de leçon à recevoir que du grand livre de la nature ; mais, dans ce livre-là, un artiste peut étudier jusqu'à son dernier souffle. Entrez dans le modeste logis de ce pétrisseur d'idéal. C'est la tradition qui vous accueille ; mais, c'est aussi l'humanité vivante. Naguère encore l'imagier, timide et alourdi d'érudition plutôt que nourri d'observation substantielle, hésitait à regarder autour de lui pour y chercher ses modèles. Désormais, il ouvre les yeux tout grands, et son œuvre s'en ressent. L'art grandit et rivalise de perfection avec l'ouvrage du Créateur.

Nulle cathédrale n'offre une plus nombreuse réunion d'images

diverses que Notre-Dame de Reims. Ce vaste musée conduit la sculpture depuis le commencement du xm' siècle jusqu'au xv', et même jusqu'au début du xm*, si l'on tient compte des pignons du transept, rebâtis avec la toiture après un incendie qui dévora celle-ci en 1481, De la façade à l'abside, pas un coin où le ciseau ne se soit donné carrière. C'est bien l'immense « livre de pierre » dont parle Victor Hugo à propos de Notre-Dame de Paris. Livre anonyme puisque, de ses auteurs, pas un seul n'a triomphé de l'oubli. Livre bien malaisé à lire également ; car, non seulement la vue a des limites dont ses auteurs ne semblent pas s'être souciés ; mais encore, plus d'une page se trouve-t-elle dérobée à toute investigation visuelle. Nouvel exemple de l'abnégation qui caractérise cette génération de producteurs sublimes. Ne dirait-on pas qu'il leur a suffi de créer des chefs-d'œuvre pour la douce joie d'animer la pierre, sans le souci de faire partager à autrui l'émotion dont ils furent étreints? L'échafaudage qui les porte est un nid grouillant qui domine de très haut la terre et les mesquines ambitions humaines. Nul n'y songe à la vaine gloriole de briller au sein d'une société étrangère aux secrets du métier. L'artiste se suffit à lui-même et n'a cure des Philistins. C'est une nichée d'oiseaux rares qui vit dans ces aires perchées au bout des hauts madriers et caressées plus ou moins doucement par le vent. Rien ne lui chaut que sa propre chanson. Chanson bénie qui n'engendre point la névrose et les idées noires. Ecoutez la joyeuse clameur de ces rossignols de muraille. Ecoutez le rire des compagnons invités par un camarade à reconnaître dans une cariatide ou sur quelque cul-de-lampe, ici les grimaces ou les tics d'une physionomie caricaturale ; plus loin, les contorsions d'un maraud

pittoresque, saisi sur le vif et étalé comme un papillon dans la boîte du naturaliste. A ces hauteurs-là, notre homme jouit de ses coudées franches. Le clergé lui-même n'échappe point à ses sarcasmes : la bande s'amuse à ses dépens. Honni soit qui mal y pense.

La cathédrale entière respire la bonne humeur d'une société sans morgue et sans contrainte. Point de mines renfrognées et revêches. Toute cette famille de pierre a le sourire sur les lèvres. Souriante la Vierge qui fait les honneurs de son temple avec une grâce familière et gentille. Souriants les saints personnages qui gardent à ses côtés la porte de sa demeure et l'aident à recevoir. Mais, rien n'égale en charme le sourire des anges confondus dans cette humaine réunion. C'est le plus doux mélange d'ingénuité et de malice qu'on puisse rêver. Des frères de ces personnages candides et mutins se sont éparpillés dans tous les coins de Timmense ruche d'images. Des voussures du portail ils ont gravi le fronton. Ils montent la garde, vigilante rangée de sentinelles, dans les guérites ajourées dressées tout le long delanef ; etil en resteencore assez pour veiller sur l'abside, collés au mur avec leurs ailes de grands oiseaux divins éployées contre la paroi du chevet. Nul autre sanctuaire ne possède une garnison aussi nombreuse de la céleste milice. Nul n'en connut une plus séduisante élite. C'est, par excellence, la cathédrale des anges. Une maison habitée par de tels hôtes n'est point faite pour les pensers moroses. Le diable lui-même y tortille de moins féroces grimaces. Son rictus s'adoucit et prend un aspect bonasse. D'ailleurs, le doux ciel laiteux delà Champagne apaise les éclats de la colère, comme la pétillante liqueur de son vignoble dilate les cœurs et guérit la mélancolie.

Voilà ce que n'ont point les Allemands. Voilà ce qu'ils nous envient ; voilà ce qui aiguise leur féroce jalousie. Il faut franchir les mers et gagner les rivages bénis de l'Hellade pour retrouver le sourire de Reims. Les Vierges du parvis ont des aïeules en Grèce, douées de la même beauté grave et du même charme avenant. Ces parentes ont dormi vingt-cinq siècles sur le plateau de l'Acropole athénienne. Un barbare ennemi avait brûlé aussi leur demeure sacrée. Ce sont les divines korai d'Athéna, qui habitaient le temple anéanti par la rage de Xerxès. Exhumées par nos contemporains du sol où leur angélique sourire se cachait depuis si longtemps, elles offrent la même image de sérénité placide et douce que leurs sœurs en infortune du portail bombardé. J'ai eu naguère le bonheur de contempler ces filles du génie hellénique sous le ciel qui les a vues naître. J'ai parcouru les ruines des temples frères du leur : Égine, Corinthe et, encore, ce qui reste des sanctuaires de la ville sainte que fut Delphes. Partout, en foulant ces débris vénérables, j'ai retrouvé le frisson secret qui fait tressaillir les fibres intimes de mon être sous les voûtes bien-aimées des vieilles églises de mon pays. Certes, il y eut une heure dans l'histoire où la France fut une nouvelle Hellade. Le développement du sentiment national ne paraît point y avoir été étranger. Incarné dans la royauté et fortifié par la religion, il était naturel qu'il s'épanouît à Reims. De même que le Parthénon de Phidias se dressa sur les restes fumants du sanctuaire profané par le Perse abhorré, dont la haine avait réalisé l'union du monde grec, de même aussi Notre-Dame de Reims renaît au lendemain de Bouvines, cette première journée de la patrie française. La coïncidence ne saurait être entièrement fortuite. Malgré moi, quand je lève les yeux vers

le défi du jeune David et vers son héroïque victoire commémorés sur la façade de la cathédrale, j'incline à y reconnaître une figuration symbolique dictée par le loyalisme du prêtre qui a fourni à l'imagier son thème décoratif. Pour moi, Goliath, c'est Othon. Le petit berger à la fronde hbératrice, c'est le roi de France ou son peuple.

Quoi qu'il en soit, le grand livre de pierre, écrit à la gloire de l'un pour la joie de l'autre, reste la maison commune des âmes. Ce n'est pas seulement le jour du sacre que la nef, trop exiguë en dépit de ses vastes proportions, déborde et rejette le flot qui l'envahit. Reims a des foires, qui conduisent dans son sein des visiteurs innombrables. Son église neuve n'est pas la moindre des attractions que la cité leur réserve. Le marchand, qui aune son drap ou met ses tonneaux en perce dans les ruelles qui confinent au parvis, a épié, soir et matin, pendant des années, les progrès du miraculeux labeur. Lorsque le grand jour a paru, lorsque les Rémois la tiennent enfin, leur nouvelle cathédrale, quelle bousculade, quelle cohue! La rue envahit l'édifice; la foire déferle jusqu'au saint des saints, dans un violent remous humain. Qui peindra cette houle tapageuse de paysans et de bourgeois, cette marée de bonnets et de hoquetons mariant sa bigarrure pittoresque aux blancheurs de la pierre neuve et aux rutilantes dorures des autels, exubérants de pompe sacerdotale? On se pousse, on se piétine ; on s'étouffe. Personne ne cède sa place ; personne ne se lasse d'écraser son voisin et de se faire écraser soi-même. C'est que nul n'excelle dans les fêtes comme cet incomparable metteur en scène qu'est le clergé catholique. Nul ne sait monter comme lui un spectacle. Ses offices sont des drames qui s'agrémentent

journellement d'attractions nouvelles. Les processions éclatent en somptuosités pompeuses, sans cesse embellies et variées. Nouvelles Panathénées, elles répondent au même besoin populaire d'expansion théâtrale. En France comme en Grèce, le théâtre a couvé dans le sein de la religion. Les cérémonies rituelles se sont agrémentées de spectacles symboliques propres à divertir l'assistance. Un élément profane y a pris pied. Des acteurs imprévus par la liturgie se sont introduits dans la troupe sacrée. L'humble témoin de la naissance du Sauveur, dont le souffle compatissant l'a réchauffé dans la crèche, dont les épaules l'ont porté avec sa mère en Egypte, et qui l'a conduit triomphant à Jérusalem, l'âne, en qui Michelet, auquel il faut toujours revenir quand on loue le moyen âge, distinguait tant de vertus chrétiennes, l'âne, dis-je, fait son entrée à Noël dans le saint lieu. L'officiant lui fait révérence ; on lui demande à genoux un chant de sa « belle bouche », et la bonne bête, dressée d'avance à l'enfantine comédie, ne ménage pas ses « hinham », joyeusement acclamés par les fidèles en liesse. Le jour de la Pentecôte, c'est un vol de pigeons blancs qui s'élève de l'autel parmi les traditionnelles langues de feu, tandis que du haut de la nef s'abat une pluie de fleurs odorantes. Écoutons l'admirable visionnaire de notre passé décrivant encore d'autres spectacles féeriques. « Qu'on se représente, dit-il, l'effet des lumières lorsque le clergé, circulant par les rampes aériennes, animait de ses processions fantastiques les masses ténébreuses, passant et repassant le long des balustrades, ces ponts dentelés, avec les riches costumes, les cierges et les chants; lorsque la lumière et la voix tournaient de cercle en cercle et qu'en bas, dans l'ombre, répondait l'océan du peuple. C'était là pour ce temps le vrai drame, le vrai

mystère, la représentation du voyage de l'humanité à travers les trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de la réalité passagère pour la fixer et l'éterniser dans la Divina Commedia. »

Telles sont les suggestives splendeurs pour lesquelles était né le cadre grandiose imaginé par Jean d'Orbais. Les archéologues ne se sont pas montrés d'accord sur l'âge du monument. Certains prétendent que la nef, inachevée à la fin du xni^ siècle, ne fut terminée et la grande façade élevée qu'à la fin du xiv*, après une suspension commandée par la première période de la guerre de Cent Ans. D'autres soutiennent qu'à la mort de Philippe le Hardi, en 1285, il ne manquait plus grand'chose pour parfaire l'ensemble. C'est l'opinion qu'a développée notamment le dernier et plus compétent des historiens de la cathédrale, M. Demaison. Sans prendre parti dans le débat, nous sera-t-il permis d'avancer que le caractère de la statuaire milite souvent en faveur du rajeunissement de l'édifice? Ce rajeunissement admis, ce n'est plus Othon que personnifie le symbolique géant du fronton. Le destin avait dressé contre la France un autre ennemi propre à concentrer les énergies de la nation et à lui faire prendre une conscience définitive d'ellemême dans une lutte désespérée pour l'existence. Le péril avait sauvé son peuple de lui-même. Et c'était à Reims, sous l'œil de Jeanne d'Arc, que le mystère s'était opéré. C'est pourquoi, sortant naguère du sanctuaire où il avait conduit la Pucelle, M. Anatole France rencontrait un jeune clerc en méditation, la Bible à la main et les yeux levés vers le haut de la façade. « Alors, dit l'historien poète, le clerc, qui méditait les paroles du Livre, songeait que, toujours semblable à lui-même, le Seigneur qui sauva Israël et

abattit Goliath par la fronde d'un berger enfant, avait suscité la fille d'un laboureur pour la délivrance du très chrétien royaume et l'opprobre du Léopard (1). »

Hélas, elle a déjà beaucoup vieilli, la cathédrale qui accueille Jeanne d'Arc et son roi. Le monde a fait du chemin depuis deux cents ans qu'elle est sortie de terre. Suivant l'expressive image de Victor Hugo, « le soleil gothique va bientôt se cacher derrière la gigantesque presse de Mayence ». L'âge de la pierre didactique touche à sa fin. Le livre s'apprête à tuer l'image. Le peuple ne regarde déjà plus des mêmes yeux cette amie d'antan. Du fond de la Germanie, Luther va bientôt se lever pour conduire une monstrueuse croisade contre la radieuse floraison de beauté éclose au sein de l'église catholique. Le briseur d'idoles de Wittemberg s'apprête à déchaîner sur le monde le crime des marteaux iconoclastes. La France résistera victorieusement à cette guerre contre l'idéal. Son génie atavique, imprégné de rêves souriants et trempe d'indépendante fantaisie, répugne au rationalisme étroit et pesant, bon pour des yeux prisonniers et des âmes sans ailes. Le xvi* siècle se présente sous des allures moins naïves que le moyen âge; cependant, quelle riche sève en lui ; quelle fécondité substantielle sous des dehors un peu frivoles. Il panse et fleurit les blessures infligées à notre pauvre France par cent années de guerre et par le fléau dévastateur que fut l'occupation étrangère. Le besoin de réparer les ravages de l'invasion compte pour beaucoup dans les origines de la Renaissance monumentale sur notre sol. Je l'ai constaté formellement dans mes pérégrinations à travers les

(1) Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc, i. I, p. 528.

églises de chez nous. Aussitôt débarrassé de son trop long cauchemar, le pays réveillé s'est remis au travail, et il a tiré de son fond propre les éléments de son renouveau. Le contact pris avec le monde classique, grâce aux expéditions d'Italie, en fournira bientôt d'autres. Ce nouvel apport se fondra alors avec le principe indigène dans une union féconde, comme, au temps des Croisades, la Grèce et l'Orient ont exercé une influence bienfaisante sur le premier épanouissement de notre art national.

Reims n'avait pas trop souffert de la période néfaste où l'étoile de la France clignota et sembla à la veille de s'éteindre. Un accident, indépendant de la malignité des hommes, infligea à la cathédrale une épreuve que la guerre lui avait épargnée. Un incendie fortuit dévora sa toiture et découronna son chœur du clocher qui surmontait ses abords. Il fallut rebâtir les pignons du transept. Ce fut l'œuvre de trois artistes rémois du temps de Louis XII et de François I*'. Suivant l'heureuse habitude d'alors, ils ne se condamnèrent point à un fade pastiche de ce qui avait disparu. Leurs créations, dans le style fleuri à la mode de leur temps, s'harmonisèrent ingénieusement avec le reste du bâtiment. Il en fut de même d'une galerie ajourée réédifiée sur les combles de la nef. Pourquoi faut-il que, sous couleur de restauration, nos contemporains nous aient gâté tout cela ? Nos aïeux s'étaient déjà permis pas mal de libertés cavalières avec le monument hérité du passé. Les voussures et les frontons du triple portail, si magnifiquement décoré par nos imagiers d'autrefois, avaient été gratifiés par les artisans du temps de Louis XIII ainsi que par leurs émules du rvin* siècle, d'une quantité de morceaux d'un archaïsme fade indignes de cette sublime façade. On nous dit aussi qu'un certain

chanoine Godinot, qui vivait sous Louis XV et à qui la fortune avait dispensé ses biens avec usure, les employa à rajeunir, avec un zèle intempestif, le chœur et le sanctuaire au détriment de leur parure moyenâgeuse et, notamment, d'un admirable jubé érigé au XV* siècle. J'avoue que je me sens enclin à une certaine indulgence pour ce contemporain de Voltaire qui, comme ce dernier, osa préférer l'art de son temps à tout autre et ne l'estima point indigne de collaborer à l'embellissement de son église en rénovant son maître-autel. Cette manière de voir, qui fut celle de toute une génération, a créé une atmosphère propice aux chefs-d'œuvre. Si Notre-Dame de Reims n'en fournit point d'exemple marquant, combien, parmi les sanctuaires dont elle est la métropole, conservent une décoration ou bien quelque parcelle de mobilier qui en témoignent avec éclat. Ce siècle exquis excella dans la parure du cadre de la vie. L'église elle-même fut largement tributaire de ses largesses. Qu'il lui soit pardonné, à ce producteur fécond, d'avoir fait fi de ses devanciers. Le propre du génie n'est-il point de se suffire à lui-même?

Sous les Bourbons, Reims est une ville cossue de marchands riches sans ostentation tapageuse. Ses chanoines s'étalent avec bonhomie dans une grasse opulence. C'est un lieu où il fait bon vivre ; car la vie y coule avec douceur et sans heurts.

Il n'est point de cité que je préfère à Reims,

déclare ce finaud de La Fontaine, qui connaît les bons coins. A la vérité, on n'y mène pas grand bruit. Les attractions ne vont pas solliciter le passant sur la chaussée. Elles ne se révèlent qu'à huis clos. « Les rues de la ville ont généralement un aspect triste »,

écrivait en 1739 un compagnon d'Horace Walpole, qui notait ses impressions de voyage. Mais, ajoutait cet étranger, « les plaisirs que ce pays refuse à la vue, il les accorde au palais : on y boit le meilleur Champagne du monde, et l'on y trouve toutes sortes de friandises délicieuses (1) ». Ce séjour un peu morne de sybarites casaniers ne s'éveille que dans le brouhaha du sacre. Ce jour-là, Reims ne se reconnaît plus. La cathédrale elle-même subit une métamorphose qui en fait un palais plutôt qu'une [église. Déjà, pour Louis XIII, une mise en scène théâtrale avait transformé le chœur et 'une partie de [la nef. Deux rangs de galeries, formant de vastes loges, s'étaient élevés devant les piliers, et les stalles des chanoines elles-mêmes avaient disparu pour faire place aux splendeurs profanes. |« L'église Notre-Dame, relate un témoin, estoit partout tapissée tant hault que bas... N'y fut jamais aultant de tapisserie pour une fois, et la plus part faict très richement, tout d'or, d'argent et de soye (2). » Le branle était donné. A chaque nouvelle onction, le vaisseau disparaissait sous un luxe débordant d'atours. Le décor du sacre de Louis XVI, reproduit dans une estampe contemporaine, cache entièrement le cadre gothique où la scène se passe. Après la tourmente révolutionnaire, la monarchie restaurée ira plus loin encore dans sa désinvolture à l'égard du monument, où elle se fera consacrer en la personne de Charles X. Le jour du sacre de ce roi, qui renouera la tradition séculaire en se présentant sur le parvis historique, des tentures envelopperont

(1) Lettre de Th. Gray.dtée par H. Bazin dans Une vieille cité de France : Reims, Rdnu, 1900, p. 410.

(2) Mémoires de J. Passot, cités par l'abbé Ccrf.dans son Histoire de Notre-Dame de Reims, t. I, p. 314.

le portail et son peuple de radieuses figures, remplacées provisoirement par une banale imagerie de circonstance. Le passé sera impitoyablement banni de la fête. Imprudente proscription : n'équivaut-elle pas à écarter du même coup l'âme de la France ?

L'âme de la France, elle n'a cependant pas quitté ces pierres battues du vent et de la pluie, rongées par la mousse, et où l'oiseau fait son nid, devant qui tant de genoux se sont ployés, tant d'yeux se sont mouillés de tendresse et d'émoi. Elle n'a pas quitté la nef géante où, pareille à un vol de blanches colombes, tant de prières candides, sorties de bouches à jamais closes, se sont élancées à tire d'aile vers l'infini des cieux. Appelez-la, si l'humilité vous charme, Saint Louis ou Jeanne d'Arc; plus enclin au faste, baptisez-la François I'' ou Louis XIV. Mieux encore : honorez-la d'un salut anonyme. Elle vit là, et c'est elle qui vous accueille sur le seuil de la demeure que les ancêtres ont bâtie pour elle. C'est une aïeule qui a beaucoup vieilli. Plus d'un Français d'aujourd'hui s'étonne de se reconnaître en elle. Combien des nôtres ont perdu l'ingénuité des foules courbées autrefois sous le mystère et fortes d'une résignation confiante? Combien ont oublié le sens du drame sacré auquel les convie un théâtre dont le public s'est dispersé, attiré par la concurrence d'autres scènes. Pour ces hommes-là, la cathédrale et son profond symbolisme parlent une langue morte. Vous les voyiez naguère l'aborder en touristes curieux, épris d'histoire ou d'art, quand un vain snobisme ne guidait point uniquement leurs pas. Mais l'explosion d'indignation qu'a soulevée l'affront lancé contre elle par les premiers obus ne dit-elle pas clairement que ces visiteurs d'apparence trompeuse rapportaient de leur pèlerinage quelque

chose de plus qu'une vaine jouissance de l'esprit et des yeux ? Leur patriotisme avait vibré et, dans leur promenade à travers l'altière maison, inondée par l'éclat multicolore de la lumière captée par les joyaux chatoyants de ses verrières, sous le regard câlin des anges et des vierges, leur cœur s'était dilaté du bonheur d'être Français. Dans l'art chrétien du vaisseau gothique, ils avaient senti palpiter la France. L'étranger lui-même ne s'y trompait point. C'est à Notre-Dame de Reims qu'il demandait le suprême enseignement de notre pays. C'est à elle que nos amis d'au delà des frontières venaient offrir leur plus déférent hommage. Il est un jour où cet hommage, descendu de haut, a pris le caractère d'un événement historique. Ce jour-là, qui fut, étrange coïncidence, un 19 septembre comme celui du néfaste bombardement, le 19 septembre 1901, c'est dans la cathédrale qui porte sur son front l'image de Clovis que les souverains de la Russie, notre alliée, venaient sceller, sous le regard de la Jeanne d'Arc de bronze placée devant elle comme une vigilante sentinelle, l'union bienheureuse de leur vaillant pays avec le nôtre. Heure solennelle dans les fastes de notre République, que celle où cette alliance providentielle fut consacrée dans le temple national par excellence, et le passé de notre race intimement associé à ses vues sur l'avenir.

Depuis quelques années, une invasion pacifique menaçait l'individualité de la vieille cité de Colbert, en train de glisser progressivement entre des mains allemandes, sans qu'elle osât ouvrir les yeux pour constater le péril. Mais le danger lui-même réveille les énergies sommeillantes. Le patriotisme n'avait pas attendu l'appel du canon pour se dresser dans un bel élan et convier la jeunesse à s'entraîner, à la barbe de nos ennemis implantés sur

notre sol, aux luttes inéluctables contre leur insatiable cupidité. La ville du Parthénon chrétien avait partagé avec Athènes la gloire de former des athlètes. Digne émule de l'hellénisme, elle enviait à la Grèce ses fêtes olympiques. Elle en poursuivait la résurrection, et la récente conquête de l'air nous dotait d'une « semaine de Champagne » comparable, pour la popularité, à la fois"aux réunions gymniques de l'antiquité et aux foires de notre moyen âge. Familières avec les grands oiseaux de Bétheny, les tours de la cathédrale tiraient un lustre imprévu d'avoir été rapprochées par le destin, témoins grandioses et paisibles de ces nouveaux jeux pour la patrie. La foule cosmopolite accourue à ce rendez-vous sportif remportait la vision symbolique de l'historique merveille intimement associée une fois encore aux prouesses des enfants de la France.

Avait-il vu ce spectacle, l'artilleur maudit du kaiser ? Son envie haineuse s'alluma-t-elle à contempler le paradoxe magnifique du multiforme génie de notre race, dont le besoin d'idéal, toujours inassouvi, visait hier les cieux avec la pointe d'un clocher et s'abandonne aujourd'hui à travers l'espace sur l'aile d'un avion ? Toujours est-il qu'en écrasant la divine nef, en mutilant le sourire des anges, il a manqué son coup. Déjà le bruit se colporte que la victime ne fut jamais plus belle. La flamme l'aurait habillée de dorures inouïes. Ses blessures elles-mêmes exalteront notre culte pour elle. De toutes parts, on proclame à l'envi que les cicatrices vengeresses doivent rester sous les yeux du monde, comme un opprobre étemel pour le criminel. Personne ne commettra l'impiété d'y toucher. Vivant témoin des souffrances nationales douloureusement partagées, la face meurtrie de l'édifice dira plus

éloqucmmcnt son étroite union avec la patrie. Le sanctuaire glorieux n'y perdra point en attrait. La tâche réparatrice qui s'impose à l'art de demain n'est point au-dessus des ressources dont dispose la France. Ce ne sera pas une nouveauté, on le sait, de voir les dévastations de l'envahisseur provoquer sur notre sol une féconde renaissance de l'architecture nationale. Au lendemain de l'épreuve, quand le pays se ressaisira et qu'il rebâtira celles de ses églises que la tourmente aura atteintes, nous laisserons, espérons-le, à nos rivaux la science pédantesque qui s'attarde à^^de vaines reconstitutions archéologiques. De la terre de France, arrosée du sang de ses enfants et engraissée des cendres de ses édifices, surgira, une fois de plus, la sève qui nourrit les créations spontanées et durables.

Attendons avec confiance le nouvel échafaudage qui escaladera les voûtes de la cathédrale martyre, pour l'aider à durer et à traverser de nouveaux siècles. Je n'aurai pas l'intransigeante sévérité de flétrir son aîné et les besognes auxquelles il se prêtait. Mieux vaut ne se souvenir que des services éminents dont nous lui sommes redevables, et dont la catastrophe actuelle permet d'apprécier l'importance. Les plates-formes aériennes, sur lesquelles sévissait le maquillage du passé, se sont rachetées en favorisant les pérégrinations des photographes à travers un peuple d'images inaccessibles au commun des mortels. Qui n'a parcouru autrefois CCS ateliers suspendus, attachés aux flancs de la merveille, ne soupçonne point la richesse des trésors cachés là-haut. Je garde dans le meilleur coin de ma mémoire le souvenir d'une excursion effectuée dans ce séjour miraculeux voilà une vingtaine d'années. On accédait alors jusqu'aux contreforts du transept qui regarde

l'archevêché, et l'on pouvait toucher de la main la figure imposante des rois qui dressent leur fière stature dans une chapelle aux colonnes graciles adossée à la robuste muraille : j'eus un tête-à-tête de quelques minutes avec celui qu'on appelle Charlemagne, puis avec Louis le Gros en personne. Je me promenai, à vingt ou trente mètres du sol, sous les arcs-boutants de la nef, et j'eus le ravissement de découvrir à tout bout de champ quelque visage expressif, embusqué au coin d'un chapiteau ou bien rencogné au pied d'une archivolte. Ces découvertes, qui m'enchantèrent alors, la lentille des photographes les a faites également. Grâce à elle, Téchafaudage descendu, les morceaux qu'il faut renoncer à aborder apparaissent quand même à nos regards délectés. Grâce aux opérateurs avisés et experts qui se sont appelés Trompette, Rothier, Lajoye ou Doucet, le voyage à travers tant de chefs-d'œuvre invisibles s'exécute avec aisance. La cathédrale tout entière se mire dans l'œuvre de ces habiles artistes, auquel les ravages que nous déplorons aujourd'hui donnent un prix inestimable. Les documents recueillis par leurs soins se comptent par milliers. Déjà M. Demaison a tiré des clichés de M. Lajoye la matière d'un album fort instructif. L'heure actuelle a paru commander un nouvel appel aux archives photographiques, constituées de la façon que j'ai dite, pour en composer une iconographie substantielle, quoique restreinte aux limites d'une publication populaire. L'homme qui a accepté la mission de la présenter au public et d'y ajouter quelques explications ne se dissimule pas la hardiesse qu'il y a à aborder un pareil sujet sans l'érudition spéciale qu'il comporterait. Son livre vit d'emprunts à ses devanciers, notamment aux savants ouvrages de l'abbé

Cerf (1), de l'abbé Tourneur (2), et de M. Demaison (3), L'auteur ne se donne pas pour un grand clerc ; mais une ardente tendresse l'attache aux vieilles pierres. Il les sait éloquentes et vient de le proclamer. Il n'aspire qu'à s'effacer et à leur laisser la parole.

(1) L'abbé Cerf, Histoire et description de Notre-Dame de Reims. Reims, 1861, 2 vol.

(2) L'abbé V, Tourneur, Description historique et archéologique de Notre-Dame de Reims, 7« éd. Reims, 1907.

(3) L. Demaison, ouvrages cités, p. 11.

Page 1