‹ La cathédrale de ReimsChapitre 2 sur 13 · QUELQUES DATES, QUELQUES NOMS · texte numérisé non relu

QUELQUES DATES, QUELQUES NOMS

Précisons d'abord quelques notions historiques effleurées dans les pages précédentes.

L'église que nous avons sous les yeux est la troisième qui s'est élevée sur le même emplacement. Une première, déjà dédiée à la sainte Vierge, avait été bâtie par saint Nicaise vers l'an 400. Ce sanctuaire primitif n'occupait guère que la moitié de l'espace couvert par celui d'aujourd'hui. A peine sorti de terre, il avait été imprégné du sang de l'évêque son auteur. Saint Nicaise avait été massacré par les Vandales à la porte même de la basilique élevée par ses mains.

L'édifice du martyre durait encore au ix* siècle, mais sa caducité commandait son remplacement. L'archevêque Ebbon y

procédait. Il entreprenait, en 820, une nouvelle église, que terminait, en 862, son successeur, le fameux Hincmar. Charles le Chauve en personne présidait à la dédicace. Le monument ne manquait point, paraît-il, de somptuosité. Riche dallage de marbre, fenêtres garnies de vitraux, voûtes resplendissantes de peintures : voilà pour l'intérieur. La toiture était de plomb. Une centaine d'années après son achèvement, en 976, l'archevêque Adalbéron allongeait la nef, jusque-là de dimensions restreintes, bâtissait une tour sur le portail, transformait, en un mot, le monument. Sous Louis VII, en 1152, nouvelle transformation, due à l'archevêque Samson. La cathédrale carolingienne devenait méconnaissable, avec un portail neuf, flanqué dedeux tours, pour remplacer l'unique clocher d'Adalbéron. C'était presque déjà une troisième église. Mais sa durée fut éphémère.

Le 6 mai 1210, le feu la consumait entièrement. Reims avait alors un archevêque nommé Aubry de Humbert, auquel nous devons l'érection de la cathédrale actuelle. Il en posait la première pierre un an tout juste après la catastrophe. Le plan, grandiose, était d'une exécution coûteuse. Mais, la papauté, intéressée à l'entreprise, mettait à son service le trésor des indulgences. Des émissaires du chapitre rémois parcouraient le royaume et faisaient la quête. Des confréries, fondées sur leur initiative, contribuaient par des cotisations annuelles aux frais de la construction. Les bienfaiteurs ainsi recrutés bénéficiaient des grâces libéralement distribuées en retour par Rome. Le travail marcha avec activité, et nous savons pertinemment, par la mention qu'en fait une chronique, que le 7 septembre 1241, les chanoines s'installaient dans le chœur de leur église. On ne s'arrêtait pas en si bonne voie.

Deux bulles du pape Innocent IV nous apprennent qu'en l'année 1251, où elles furent lancées pour réchauffer le zèle des fidèles, de grosses dettes accablaient les constructeurs rémois, obligés de faire face à de lourdes charges. Pendant tout le xni' siècle, on ne cessait de travailler au grand ouvrage ; et une charte de Robert de Courtenay, donnée par cet archevêque en 1299, l'année même de son intronisation, concerne le chantier, alors encore en pleine activité.

C'est l'époque où celui-ci avait apparemment pour chef le fameux architecte auquel on a longtemps attribué le principal rôle dans la création de la cathédrale, et dont Viollet-le-Duc parle comme s'il n'y avait aucun doute à cet égard (1). J'ai nommé Robert de Coucy. Le xvui* siècle a encore connu sa tombe, qu'on voyait alors à Reims, dans l'abbaye de Saint-Denis. Son épitaphe, qui le dénommait « maistre de Notre-Dame et de Saint-Nicaise », donnait l'année de son décès. Il est mort en 1311. Comment a-t-on pu en faire le créateur initial d'un édifice déjà centenaire à cette époque-là ? On a attribué ce rôle avec plus de vraisemblance à Hugues|Libergier, dont la pierre tombale (Fig. 1), autrefois dans l'église Saint-Nicaise, a été transportée, après la destruction de ce sanctuaire, dans la cathédrale elle-même. L'épitaphe de Libergier dit qu'il était l'auteur de Saint-Nicaise, commencé par lui en" 1231, et qu'il est mort en 1263. Comme Saint-Nicaise présentait de frappantes ressemblances avec Notre-Dame de Reims, il était plausible de supposer que l'architecte du premier de ces édifices n'avait pas été étranger à l'autre. Cette hypothèse

(1) Dictionnaire raisonné de l'architecture française, t. Il, p. 315 et smvantes.

paraît toutefois devoir être abandonnée. M. Louis Demaison a mis en lumière l'importance documentaire d'un « labyrinthe » (Fig. 2) qui décorait primitivement le pavage de la nef, et autour duquel étaient représentés, chacun avec son nom, les « maîtres d 'œuvre » de l'édifice. Or, Libergier ne figure pas parmi eux.

Ce labyrinthe a été détruit au xviu* siècle; mais un artiste rémois du xvi*, nommé Jacques Cellier, en avait pris un dessin (1) ; puis, ses légendes avaient été relevées au xvu* par un certain chanoine Cocquault, qui nous les a transmises. Dans ses mémoires manuscrits, conservés à la Bibliothèque de Reims, ce Cocquault le décrit comme un « dédale » composé de dalles noires qui dessinaient sur le sol des méandres compliqués, destinés à arrêter quelque temps les pèlerins, occupés à les parcourir tout en récitant certaines prières commandées pour l'obtention d'indulgences particulières. Après quoi, il ajoute :

« Au milieu dudit dédale, y a un rond large de six pieds et demy, dans lequel est insculptée la représentation de celuy qui l'a faict, avec quelque escripture à l'entour, laquelle ne se peut cognoistre.

« Autant y a aux quatre coingts d'iceluy dédale, où sont représentations et escripture. Premier, en celui qui est près de la chaire du prédicateur, en ladite église, qui est en entrant à main gauche, est l'image d'un maistre Jehan Le Loup, qui fut maistre des ouvrages d'icelle église l'espace de seize ans et commença les portaux d'icelle,

« En l'autre du même costé, est l'image d'un Gaucher de

(1) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, 9152, fol. 77.

Fig. 1. — Pierre tombale d'Hugues Libergier.

Reims, qui fut maistre des ouvrages l'espace de huict ans, qui ouvra aux vossures et portaux.

« En l'autre qui est d'autre costé, vis à vis et opposite de cestz ci, est l'image d'un Bernard de Soissons, qui fit cincq voûtes et ouvra l'O, maistre de ses ouvrages l'espace de trente-cinq ans.

« En la dernière, qui est à l' opposite de la chaire du prédicateur, est l'image d'un Jehan d'Orbais, maistre des dits ouvrages, qui encommença la coiffe de l'église... »

Les termes de ce document ont suffi à M. Demaison pour établir une chronologie des architectes qu'il mentionne. D'après cet érudit, le premier en date serait Jean d'Orbais. Cet initiateur aurait bâti le chœur. Viendraient ensuite Jean Le Loup, puis Gaucher de Reims et, enfin, Bernard de Soissons. Ces quatre ^ maîtres d'œuvre » auraient conduit le travail jusque vers 1290. Le grand portail et la grande rose seraient l'œuvre du dernier, qui aurait également achevé la nef. A sa mort, la façade aurait atteint le niveau de la galerie des rois. Que reste-t-il, après cela, pour Robert de Coucy? Pas grand'chose. Toutefois, on s'est demandé si le personnage « insculpté » au milieu du labyrinthe et « qui l'a faict;», que Jacques Cellier n'a pu reproduire convenablement parce qu'il n'était déjà plus visible de son temps, et dont le chanoine Cocquault a renoncé à lire le nom, n'était pas Robert de Coucy en personne. On a pensé aussi à Libergier, voire à Villard de Honnecourt, autre architecte contemporain de la construction de la cathédrale, connu par un album de croquis où figurent quelques détails du monument (1). Mais, M. Demaison estime que le grand

(1) Bibliothèque Nationale. Manxiscrits français, 19.093.

« rond » en question appartenait ici, comme dans le labyrinthe similaire d'Amiens, au promoteur de la construction ; que c'était la place de l'évêque Aubry de Humbert.

Il n'est douteux pour personne que la guerre de Cent Ans

Fi^. 2- — Le labyrinthe. (Dessin de Jacques Cellier.)

arrêta assez longtemps les travaux, quel que fût, à son début, leur degré d'avancement. On s'est fondé sur deux dates inscrites sur la façade pour soutenir que son achèvement jusqu'à la hauteur du premier étage ne remonte qu'à 1381, et que l'étage de la rose ne

fut lui-même terminé qu'en 1391. M. Demaison déclare ces dates apocryphes et se montre résolu à n'en point tenir compte. Il est vraisemblable, toutefois, que l'accalmie dans les hostilités entre la France et l'Angleterre consécutive à la mort de Charles V, survenue en 1380, favorisa une nouvelle activité du chantier. Aucun document ne nous renseigne à cet égard; aucun ne précise non plus l'époque où furent érigées les tours, la galerie qui les réunit entre elles et le grand fronton qui termine la façade. Mais, il est probable que la cathédrale ne prit guère son aspect définitif avant le milieu du xv' siècle.

Elle était complète à l'exception des flèches des tours, restées à l'état de projet, lorsque le 24 juillet 1481, un incendie accidentel consuma la toiture. Il détruisit avec elle un grand clocher qui se dressait alors sur l'entrée du chœur, quatre autres, de moindre élévation, qui surmontaient les tours du transept, et un dernier qui couronnait l'abside. Il fallut, encore une fois, faire la quête. Le chapitre rencontra beaucoup d'empressement à l'aider. Le roi lui-même vint à la rescousse, en concédant d'importants prélèvements sur les gabelles du royaume. Dès le mois de mars 1484, les chanoines étaient en mesure de passer un traité avec un charpentier de Cambrai, nommé Colard Le Moine. Ce charpentier couvrait l'abside et érigeait l'élégante flèche qu'elle portait encore hier. Il commençait aussi la couverture de la nef, qui s'achevait en 1492. Restait le comble du transept, dont les pignons, calcinés par l'incendie, exigeaient une réfection complète. L'exécution des frontons fut confiée à trois maîtres maçons de la ville et conduite avec rapidité. Dans les premières années du xvi» siècle, qui virent l'exécution de ce travail, on étudiait aussi les plans d'un nouveau

clocher central, qu'on voulait élever, à la place de l'ancien, sur la croisée du transept. Mais l'argent fit défaut et, après avoir construit une cuve et une plate-forme destinées à le soutenir, on n'alla pas plus loin.

Depuis cette époque déjà reculée, point de modifications essentielles à signaler. Au xvu' siècle ainsi qu'au xvm', on se borne à des réparations provoquées par l'usure de la pierre. Au XIX* siècle, sous Arveuf (1845) et sous VioUet-le-Duc (1860), chargés, l'un après l'autre, de veiller à la durée de l'édifice classé parmi les monuments historiques de la France, sont engagées d'importantes restaurations. Celles-ci se sont poursuivies, d'une manière à peu près continue, sous les architectes qui leur ont succédé jusqu'à l'heure de la catastrophe.

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