ÉPILOGUE
J'ai continué de m'exprimer comme si la merveille était encore intacte. Il est temps que l'illusion cesse. Le devoir commande de promener un regard de compassion sur les blessures de la martyre. L'étendue du désastre est impossible à déterminer quant à présent ; car, nul ne l'ignore, la rage de l'ennemi n'est pas encore assouvie. Les obus tombent encore de temps en temps sur la malheureuse victime du bombardement de septembre, brisant un jour un arcboutant de l'abside, décapitant le lendemain un ange dans sa guérite fleuronnée, ou bien criblant d'une mitraille rageuse le Beau Dieu et son portail. Plus tard, d'autres que nous établiront le triste bilan des pertes définitives. D'autres compteront un à un les trous des vitraux et les éclats des sculptures. Mais, dès mainte-
nant, nous sommes à même de constater une partie des dégâts qu'on eut à déplorer à la suite de l'incendie allumé dans cette journée sinistre dont je vis l'aube se lever sur la façade encore indemne. Reims comptait de courageux citoyens, qui ont vécu des mois sous le canon. Une curiosité angoissée les poussait à examiner tout de suite les ravages du feu sur leur cathédrale. Ceux qui maniaient un appareil de photographie s'empressèrent de le braquer sur les pierres meurtries. Ils en prirent de dramatiques clichés au péril même de leur vie, sous le tir persistant de l'artillerie allemande. Cette intrépidité nous vaut des documents d'une poignante actualité, à mettre en regard des images du monument antérieures à la catastrophe.
La plupart furent prises en novembre 1914. Les débris de l'échafaudage involontairement complice de l'embrasement néfaste jonchaient encore le sol du parvis. La tour nord, qu'il enveloppait, est massacrée (PI. 128). Les niches à pinacles qui coiffaient les contreforts ont supporté les premiers assauts. Deux sont découronnées; toutes les autres, hachées d'entailles. La flamme a mangé leurs statues. Elles se tiennent encore debout; mais, dans quel état! (PI. 131.) Le Christ au bonnet de pèlerin garde toujours son visage amène ; mais son corps n'est plus qu'une ruine lépreuse. Saint Jean, son voisin, n'est pas mieux traité. Quant au Goliath vaincu, qui affaissait sa haute stature dans l'angle de la tour audessus de l'arceau qui enveloppe la grande rose, ce colosse sur lequel plusieurs générations de restaurateurs s'étaient acharnées sans en venir à bout, ce fier symbole n'est plus. Broyé aussi le grand pèlerin posté plus bas, et qu'on appelle, je ne sais pourquoi, David. Et puis, un brutal coup de faux a rasé la plupart des
petits groupes qui peuplaient la voussure au-dessus de la rose et y racontaient l'histoire de Salomon. La Crucifixion, dont les acteurs font saillie sur le fronton du portail au bas de la tour, a beaucoup pâti. Mais, le drame du Calvaire était défiguré par de nombreuses réfections : son altération actuelle sera moins douloureusement sentie. Le pylône attenant au portail que couronne cette scène a subi de plus regrettables balafres (PI. 129). L'histoire de sainte Hélène et de la Sainte Croix de Jésus est gravement compromise, je pense, dans certaines de ses parties. J'aperçois quelques éraflures sur les cariatides qui supportaient les gargouilles de part et d'autre du portail en question. Ces dernières, qui étaient en plomb, ont fondu sous l'action du brasier intense en même temps que celui-ci rongeait les pierres. En outre, la belle statue qui figurait, à droite, un des fleuves du Paradis a laissé sa tête dans l'aventure.
Quant au portail lui-même (PI. 130), ses voussures ont durement pâti. Douze ou quinze sujets environ sont détruits ou sérieusement compromis. Le linteau et le chambranle n'ont pas été entièrement épargnés. Mais, le plus gros dommage, c'est la destruction à peu près complète de quatre ou cinq des grandes statues des ébrasements latéraux et les coups portés aux autres. Le saint Rémi, placé tout à fait à l'angle du côté gauche, et son voisin, qu'on appelait saint Thierry, ne sont plus, l'un et l'autre, que des blocs informes. Leur compagne baptisée généralement sainte Célinie, dont on a fait aussi sainte Clotilde, conserve sa tête sur ses épaules; mais du corps, majestueusement drapé dans un manteau aux plis moelleux, il ne reste qu'une trompeuse apparence démolie par les heurts et rongée par la flamme. Malgré de larges
brèches dans les robes, le groupe de saint Nicaise et de ses célestes compagnons paraîtrait privilégié si l'ange de droite, celui au sourire incomparable, n'avait perdu dans la bagarre son chef radieux, où l'esprit débordait la matière. Mais, cette décapitation-là équivaut à la perte de l'ensemble tout entier. Un autre malheur immense, c'est l'anéantissement de la reine de Saba. Sa situation sur la pointe avancée de l'éperon à droite du même portail l'exposait plus que toute autre statue au choc des madriers disloqués. Elle n'y a pas résisté. L'évêque placé à droite possède encore sa tête ; mais, une érosion profonde l'a entamé depuis la poitrine jusqu'aux pieds. Les quatre autres personnages du même ébrasement se tirent d'affaire avec des mutilations moins étendues ; toutefois, chacun a plus ou moins souffert.
Le voisinage de la zone dangereuse par l'accumulation des lourdes pièces de bois a valu quelques accrocs aux figurants de la Présentation au Temple, et surtout à leur voisin, l'énigmatique gaillard à la barbe bouclée et au petit bonnet pointu, qui nous est apparu comme un lointain cousin du divin Ulysse. A part ces légers accidents, le portail central est à peu près sauf. Celui de droite et la tour qui le domine n'accusent de même que des dégâts secondaires. Je parle de la façade du monument. Malheureusement, il n'en va pas de même à l'intérieur. On se rappelle que des tambours en menuiserie enfermaient les portes latérales en cachant une partie des sculptures de leur cadre. Le feu a trouvé en eux de déplorables auxiliaires. Les flammes ont profondément mordu les prophètes qui habitaient là, la parure végétale qui garnissait l'entourage de leur logis, les colonnes qui le limitaient, et jusqu'à la paroi interne des ébrasements des portes
(PI. 132). Le portail central (PI. 133), autour duquel le brasier ne rencontra pas le même aliment, ne paraît pas avoir été atteint d'une façon aussi grave. Mais, il n'est que trop probable que l'ardeur de l'incendie l'a également éprouvé.
L'élément dévastateur, contre lequel aucun effort ne pouvait être tenté dans les circonstances tragiques où il s'est rendu maître de l'édifice, en a naturellement dévoré les combles. La charpente a flambé tout entière. Le clocher à l'ange s'est écroulé avec le toit de l'abside. Seuls, les pignons du transept et celui de la grande façade, épaulé par ses deux tours, pointent au-dessus du bâtiment entièrement décoiffé (PI. 134 et 135). Le feu a fait table rase. La carcasse reste debout, et voilà tout. Telles sont les images que la photographie met sous nos yeux. Le cœur se serre là devant. Mais l'angoisse est encore plus forte quand on redescend. Cet ange et cette reine décapités, ces évêques écrasés ou hideusement meurtris, les plaies béantes de si nobles corps et de visages si éloquents, ces coups de marteau de l'aveugle destin qui ont frappé à tort et à travers, brisant tant de beauté, souillant tant de souvenirs, voilà le spectacle le plus poignant de ce champ de carnage. Voilà celui qui hante la mémoire de quiconque en approche les yeux. Voilà la blessure irréparable, qui fera du plus robuste et du mieux constitué des organismes un étemel mutilé.
Hélas, les mutilations ne se comptent plus au sein de l'humanité souffrante depuis que balles et obus multiplient journellement sur notre sol envahi les sanglantes hécatombes. Un élan de profonde commisération réunit tous les cœurs émus par ce révoltant outrage de
la guerre à la plus parfaite création de Dieu. Les victimes de chair réduites à traîner dans la vie un corps désormais incomplet et des membres tronqués sont des Benjamins que la sollicitude de leurs frères entoure de prévenances. Défigurée, à son tour, par les coups qui lui furent portés par un implacable ennemi, la pauvre cathédrale, qui appartient dorénavant à la douloureuse famille des estropiés, entraîne de même vers elle un ardent courant de sympathie nationale. Cette tendre pitié, elle la doit aux plus cruelles de ses blessures ; à celles dont elle ne guérira jamais. Le col tranché d'un ange, la poitrine béante d'un évêque ou la tête écrasée d'une reine ont rallié autour de ses pierres calcinées des Français qui n'avaient jamais tourné leurs pensées vers elle. Ces cœurs-là lui sont désormais acquis pour toujours. Pour ces nouveaux amis comme pour ses fervents de la veille, le sanctuaire de Reims est, à l'heure que nous vivons, le touchant symbole de notre pays tout entier, meurtri et saignant, mais resplendissant dans l'auréole du martyre.
Il fut un temps, déjà très lointain en apparence bien que quelques mois seulement nous en séparent, où les hommes de chez nous, las des douceurs de la paix, dont ils ignoraient encore le prix, se regardaient mutuellement de travers et se toisaient en ennemis. L'odeur de la poudre étrangère et le sifflement des balles ont guéri ces fous, qui, la main dans la main, marchent à présent au feu dans les plis du même drapeau. Confondus sous la livrée glorieusement poudreuse du « poilu » des tranchées, ils ont ouvert leur cœur à la grande fraternité des armes. Combien de ces soldats citoyens, pour qui la patrie n'évoquait hier qu'une idée trouble, repris par les liens étroits de la famille française, se sont sentis
frappés au cœur par les coups infligés à la basilique de Clovis. Pour ces héros des armées de la République, la doyenne des mutilés apparaît comme l'emblème des souffrances endurées en commun. Ses reliques sont saintes. Saccagée et dolente, la cathédrale du sacre s'identifie mieux qu'à aucune heure de notre histoire passée avec l'âme du peuple de France. Sa Passion est intimement unie au miracle de notre résurrection nationale.