L'ABSIDE
Reste à voir l'abside. Croupe ailée de la cathédrale des anges, prête, dirait-on, à prendre comme eux son essor. Huit ailerons, s'articulant sur l'échiné de pierre, se soulèvent de terre dans l'esquisse d'un vol. Les arcs-boutants du chœur (PI. 120) appartiennent au même type que ceux de la nef. Seulement, ils se dédoublent en deux arceaux successifs, séparés par un contrefort intermédiaire entre le support extérieur et le mur du chevet. La première ligne des contreforts se dresse entre les chapelles absidales (PI. 121). Comme leurs pareils de la nef, ce sont des demeures d'anges. Chacun possède le sien, qu'abrite l'édicule à pinacle fleuronné qui couronne son faîte. En outre, il s'en est collé d'autres contre leur paroi inférieure. Debout,
les pieds joints, les grandes plumes de leur membrure d'oiseau étalées autour d'eux, ils reposent sur une console adhérente à l'extérieur du pilier. Leur tête bouclée, qu'un dais protège, touche presque à la corniche d'où émergent les gargouilles.
La pile qui forme relai entre ce premier soutien et la poussée des voûtes a son point de départ à l'intérieur. C'est un faisceau de colonnes que nous avons rencontré à l'entrée de chacune des chapelles rayonnantes, au point où celles-ci se soudent au déambulatoire. Son développement extérieur n'est pas accidenté. Un fût rectangulaire tout droit, terminé par un pinacle analogue à ceux des autres contreforts et amorti, comme eux, par une croix. Sur la face externe, deux colonnes superposées reçoivent, comme au long de la nef, les deux révolutions d'arceaux. Le même système de points d'appui se répète à la rencontre de la seconde rangée d'arcs-boutants avec le chevet, dans l'intervalle des fenêtres hautes du chœur. Cet étayage à deux degrés est parfaitement bien compris.
Toutefois, la prudence voulait qu'on lui donnât un renfort complémentaire. C'est à quoi pourvoient cinq couples de petits contreforts appliqués contre les cinq chapelles absidales. Au sommet de chacun trône encore un ange aux ailes étalées (PI. 122 et 123), pareil à ceux des autres contreforts et, comme eux, abrité par un dais attenant à la corniche. C'est aux anges que le chevet appartient presque sans partage. Cependant, il reste une petite place pour le Maître au milieu de ses serviteurs. Au long d'un des gros étais de la chapelle centrale, c'est Jésus lui-même qui a trouvé place. C'est lui qui commande à la légion céleste rassemblée en ce lieu, tel portant une croix, tel un sceptre, un livre, un
bénitier ou une navette. Il paraît qu'autrefois leur robe fut dorée. Le brillant de leurs atours a passé, et la pierre elle-même commence à s'user. Mais, ce qui ne passe point, ce que les siècles n'ont point terni et ce qui survivra longtemps encore, espérons-le, aux outrages des éléments ainsi qu'à celui des hommes, c'est la sérénité de leur doux visage ; c'est l'ineffable beauté de leur sourire. Louons-le encore une fois; louons-le ici en particulier, pour le charme qu'il répand sur cette abside. C'est à lui qu'elle doit la meilleure part de son lustre.
Une balustrade à claire-voie, composée d'une suite de hautes arcades ogivales, règne sur le bord des combles des chapelles entre lesquelles veille cette garde ailée et riante. Elle a été presque entièrement reconstruite par VioUet-le-Duc, qui a cru bon de l'agrémenter d'une rangée d'animaux fantastiques, sortis pour la plupart de sa fertile imagination. A la base du grand comble, une autre galerie ajourée provient aussi d'une invention du même architecte. Il l'a substituée à un mur plein décoré d'une arcature aveugle, dont il subsiste encore une partie sur la face nord entre le chevet et le transept. La corniche sur laquelle cette galerie repose a pour supports, au niveau des arcs-boutants, des cariatides analogues à celles qui remplissent le même office au faîte de la nef (PI. 124). Douloureuses représentations d'une humanité écrasée par le poids de ses fatigues, elles symbolisent la dure condition des enfants d'Adam. Une quantité de visages, surgissant d'une encoignure à la retombée des arcatures qui encadrent les fenêtres, animent un peu plus bas l'ossature du chevet et de ses étais. L'imagier y dépensa souvent le meilleur de sa verve. Sa fantaisie s'y ébat la bride sur le cou. Son cœur aussi, j'imagine, a choisi ce lieu discret pour y loger la ressem-
blance de physionomies tendrement aimées. Aussi, quelles rencontres émouvantes dans ces culs-de-lampe au regard fascinant (PI. 125) : jeunes frimousses éveillées de fillettes mutines; prunelles vaporeuses de garçonnets pensifs; humanité cinq fois centenaire qui semble née d'hier; portraits d'antan qu'on dirait de Carpeaux ou de Rodin. Pure sève de France, épanouie dans une fleur éternellement fraîche sur le tronc béni du vieil arbre national.
Depuis l'incendie du xv' siècle, la cathédrale n'a plus de grande flèche. Celle qui se dressait à l'entrée du choeur, sur la croisée du transept, n'a pas été reconstruite. Les projets formés à cet égard n'ont jamais abouti. L'emplacement est occupé par une plate-forme sur laquelle, depuis 1772, il existe un carillon en plein air. Les grosses cloches logent dans les tours de la grande façade. Mais, ces tours, on le sait, n'ont jamais vu leurs clochers terminés. La seule flèche qui se dresse dans les airs, c'est l'abside qui la porte (PI. 126). Elle date de l'année 1485 environ. C'est une pointe octogonale, reposant sur une base ajourée. Huit baies trilobées sont reliées à un balcon à huit pans par autant d'arcs-boutants fleuronnés : le tout en bois couvert de plomb et supporté par des cariatides de même matière, égales en nombre aux côtés de l'édifice. Ces cariatides très originales portent le costume populaire du temps de Louis XI (PI. 127). Leur mine piteuse de condamnés au pilori a donné lieu à des interprétations fantaisistes, et d'aucuns ont voulu y voir la flétrissure d'un groupe de bourgeois coupables d'une sédition. Mais il faut rejeter cette hypothèse sans fondement, dont Louis Paris, un des plus clairvoyants commentateurs de la cathédrale, a
depuis longtemps fait justice (1). Il ne faut voir dans ces pauvres hères au col tordu qu'un caprice d'artiste sans intention satirique ni vengeresse. Au bout de cette flèche, les anges de Reims avaient encore un représentant. La girouette ailée, qui tournoya quatre siècles sur sa pointe, a quitté depuis cinquante ans son pivot. Cependant, l'édifice a gardé le nom qu'il lui devait et continue de s'appeler le clocher à l'ange.
(1) L. Paris, La Chapelle du Saint-Laict dans la cathédrale de Reims. Reims, Michaud, éd., 1885, p. 46 et stiiv.