RUE DE TOURNON
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L’Allemagne a vécu, depuis un demi-siècle, d’un double orgueil, l’ambition militaire et le pédantisme intellectuel, l’un engendrant l’autre ; l’estime, l’admiration de soi-même poussées au degré le plus aigu, jusqu’à se croire et se dire, la nation hors de pair, le peuple-type dont la place est marquée à la tête de l’humanité et qui se fait soldat pour réaliser son rêve : le militarisme au service de la Pensée allemande ! Devenir, être « la plus grande Allemagne », s’étendre toujours plus loin, monter toujours plus haut, par la force des armes, par le rayonnement de sa culture : Deutschland über ailes ! l’Allemagne avant tout, au-dessus de tout, pour dominer partout et régir le monde !
Elle avait réussi à mettre sur pied un outil de guerre formidable. Elle était arrivée à donner l’illusion, l’impression d’une certaine supériorité scientifique, pesante et massive comme ses soldats, mais forte comme eux. Elle s’en glorifiait avec un
tel aplomb, uns telle morgue, un tel accent de superbe arrogance, qu’elle imposait aux autres sa conviction.
Et voilà que ces deux orgueils s’effondrent, tout à coup, dans la même catastrophe : l’orgueil militaire est brisé, non sans gloire, en des combats de géants comme l’humanité n’en avait point vu encore ; l’orgueil intellectuel a sombré misérablement en des orgies de cruautés, de vilenies, de stupide malfaisance qui s’en vont rejoindre, dans les temps les plus ingrats de l’Histoire, les pires excès des hordes barbares.
La puissance énorme des armées allemandes avec leurs engins monstrueux, a étonné le monde ; leurs crimes l’ont écœuré, au point qu’on ne sait dire lequel des deux sentiments l’emporte : la surprise pour la résistance opiniâtre des soldats du Kaiser ou l’indignation pour leurs sauvages destructions.
On n’oubliera jamais les dévastations injustifiées de Malines et de Louvain, d’Ypres, d’Arras, de Senlis et de Soissons, de la Somme,... jamais on ne leur pardonnera le bombardement et l’incendie de la Cathédrale de Reims.
C’est cc le Crime allemand », le forfait qui se détache en relief sur tous leurs forfaits ; non pas le pire, peut-être — ils en ont tant commis et de tels î — mais le plus ignoble parce qu’il est à la fois sacrilège et stupide et qu’il révèle, par son
inutilité, le fond le plus noir de la malfaisance allemande,
Que cette idée ait germé dans l’esprit du Maître responsable ou qu’on la lui ait suggérée ; qu’elle ait pu être formulée tout haut et discutée dans des Conseils ; qu’elle ait pu cheminer ainsi, à travers des cerveaux allemands, jusqu’à la main, qui ne raisonne plus, des artilleurs prussiens, jusqu’à la gueule des canons de Berru, sans que des protestations indignées lui barrent la route ; qu’elle ait été réalisée froidement, méthodiquement, avec persistance; qu’elle n’ait pas ensuite révolté l’opinion de l’autre côté du Rhin ; que pas une voix, sur les cimes du savoir germanique, n’ait osé crier sa réprobation, pour l’honneur au moins d’une élite, c’est plus qu’il n’en faut pour attester la faillite de cette culture et mettre ce peuple au ban de la civilisation.
L’incendie de la Cathédrale de Reims est autre chose qu’un incident de guerre ; c’est un événement de premier plan qui a eu sa répercussion, en colère et en indignation, dans le monde entier : il importe donc, pour la honte de l’Allemagne et pour la piété de nos souvenirs, de lui conserver sa physionomie intacte.
Les récits trop précipités et mal documentés de la Presse ont été forcément incomplets et souvent
fantaisistes : ils ne concordent pas ; ils se contredisent.
Il ne suffit pas, en effet, pour mettre au point une scène de cette nature, comme d’aucuns l’ont essayé avec une désinvolture déconcertante, de collationner, à distance, quelques articles de journaux, quelques informations recueillies au hasard des rencontres ; ni même, en une visite rapide, de palper, après coup, les pierres calcinées et de compter, à vue d’œil, les plaies du monument : la lave refroidie qu’on ramasse aux flancs de la montagne ne donnera jamais l’idée du volcan. Il faut avoir suivi, minute par minute, comme nous l’avons fait, toutes les phases du drame ; avoir gardé dans ses yeux cette vision, avoir vécu sur place ces heures sinistres, pour en reconstituer la trame, pour en redire, avec la précision voulue, la poignante émotion.
Or, le 19 septembre et les jours précédents, nous étions seuls, curé et vicaires, ceux du moins qui n’étaient pas à l’armée, avec les blessés allemands, dans la Cathédrale.
C’est donc à nous que s’impose l’obligation de rassembler et de coordonner les documents %
^ Un tiers au moins des photographies reproduites dans cet ouvrage ont été prises par M. l’abbé Thinot, maître de chapelle à Notre- Dame, qui avait veillé, avec une sollicitude émue et passionnée, sur la Cathédrale, jusqu’à son départ pour l’armée, en janvier iqiS.
Il était exempté du service, mais il lui répugnait de bénéficier de
comme en un procès-verbal, pour faire Thistorique de ces tragiques journées, afin de rectifier tant d'inexactitudes, de couper court à tant de malentendus : quod scimus loquimur ; quod {^idimus testamurl (Joan III, ii).
La prolongation de la guerre, la position de la ville de Reims sur la ligne de feu, qui, pendant quatre ans, maintint la Cathédrale sous les coups des batteries allemandes, les rigueurs aussi de la censure militaire, ont retardé la publication de ce livre dont les premiers chapitres étaient écrits dès le mois de janvier iqiS.
Il était d’ailleurs indispensable d’attendre jusqu’au bout et de savoir en quel état le dernier bombardement laisserait notre Cathédrale, pour tracer, dans son ensemble, un tableau complet de la catastrophe.
M. Landrieux.
cette situation. Il avait sollicité avec insistance et obtenu un poste d’aumônier militaire à la 34® division du 17® corps.
Sa nature ardente, sa bravoure presque téméraire, son zèle apostolique le prédestinaient à cette mission. Il s’y consacra sans réserve ; car, dès le premier jour, il avait fait le sacrifice de sa vie.
Le 16 mars, il tombait, en i*’® ligne, frappé d’une balle à la tête, méritant cette citation à l’ordre du jour de l’armée :
Abbé Remy Thinot, aumônier :
« Etant allé dans la tranchée au moment d'une attaque pour l'ac- « complissement de son ministère^ y a été frappé mortellement pence dant qu’il se portait au secours des soldats ensevelis sous les débris « d’une explosion de mine et qu’il exhortait les hommes à faire leur « devoir, »
Ce livre ^ écrit au cours des événements^ est un livre de bonne foi. J'' ai dû faire état bien souvent des informations de la presse au jour le jour. Je les ai prises pour ce qu^ elles valent., prêt à rectifier., si des documents plus précis en dé-montrent., sur un point quelconque., V inexactitude.