‹ La cathédrale de Reims;Chapitre 2 sur 25 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dès le début de la guerre,' la Cathédrale s’était associée à ce bel élan de patriotisme qui soulevait le pays et entraînait nos régiments à la frontière.

Chaque matin, jusqu’à son départ pour le Conclave, le jeudi 24 août \ le cardinal Luçon y disait la messe pour l’Armée ; et, à la tombée du jour, les fidèles s’y retrouvaient en foule pour le Chemin de Croix, avec le sentiment que là, cette imploration prenait le caractère et la grandeur d’une prière nationale.

Mais, ce sont nos soldats qui ont donné à Notre- Dame ses dernières joies.

L’office paroissial achevé, le soir, alors que déjà les teintes adoucies du crépuscule mouraient dans la magie des verrières, ils se groupaient en masses compactes au pied de la chaire. Un prêtre, un

^ Son Éminence n’a pu rentrer à Reims que le 22 septembre, trois jours après la catastrophe.

prêtre soldat souvent*, leur parlait, avec tout son cœur, des grandes vérités de la foi, des graves leçons de la guerre, de la France pour laquelle on sacrifie tout, jusqu’au sang, du Ciel, l’autre Patrie, où le sacrifice est récompensé. On priait, on chantait un cantique, on recevait la bénédiction du Saint-Sacrement; puis, contre un pilier, à même dans les nefs, des confesseurs s’installaient, les pénitents s’agenouillaient ; et, plus d’une fois, on vit ce spectacle : un soldat absolvant un officier, son licjutenant, son capitaine.

Ces réunions militaires prirent fin brusquement, à l’approche des Allemands.

Refoulés toujours plus au sud, ces exodes lamentables de populations éperdues, talonnées par la peur, qui dévalaient vers Reims, marquaient pour nous les étapes de l’invasion ; après Namur, après Gharleroi, ce fut Givet et la vallée de la Meuse, puis Charleville, et, bientôt, Rethel avec tout le Porcien. L’armée dut s’éloigner, se plier, une fois de plus, aux exigences de cette stratégie à longue échéance, de cette retraite laborieuse, raisonnée, qui nous énervait par son allure de défaite, mais qui préparait la victoire de la Marne.

^ M. l’abbé Thellier de Poncheville (i'^® section d’infirmiers) a publié sous ce titre : « Les dernières prières a la cathédrale de Reims » ses chaudes et vibrantes allocutions, à nos réunions militaires. (Paris, chez Bloud.)

Le 4 septembre au matin, le XIL corps saxon était aux portes de Reims. Les avant-gardes s’étaient présentées à FHôtel de Ville la veille au soir et y avaient passé la nuit.

Les voies étaient libres, les forts évacués; la résistance eût été pour le moins inopportune : Reims se déclara ville ouverte.

C’était le premier vendredi du mois. J’avais terminé mon allocution à la Cathédrale par ces paroles qu’on avait jugées sévères : « Dieu nous sauvera, « Autant le succès paraît rentrer dans V ordre pro- (( videntiel,, autant il faut s'attendre à le payer (( cher. . . Quand le cyclone aura passée notre pau- (( vre France se retrouvera.^ nonpas debout., le front (( haut.^ dans la gloire., mais à deux genoux., en (( deuil., sur des ruines ï » ^

Une heure après, une détonation se fit entendre qui parut étrange, puis une deuxième, une troisième, sans qu’on y prît autrement garde. Toute la population était dehors. On crut que les Allemands faisaient sauter des ponts, ou bien encore qu’ils fêtaient, par des salves d’artillerie, l’anniversaire de la bataille de Sedan, le 4 septembre 1870. Mais les sifflements, les éclatements précipités eurent tôt fait de ramener les esprits à la réalité. A la troisième explosion, un éclat d’obus vint

* Cf. Quelques prônes de guerre, p. 20.

tomber à mes pieds, place Belletour : j’étais fixé.

Sans mise en demeure, sans qu’on sache pourquoi, un bombardement sauvage s’abattait sur la ville.

En hâte, à travers des rues subitement désertes et mornes d’épouvante, portes closes partout et volets rabattus, je me rendis à la Cathédrale pour veiller sur le Saint-Sacrement. Dix fois au moins le sifflement sinistre me passa sur la tête pendant ce trajet.

La place du Parvis, quand j’y arrivai, était noyée dans un nuage épais de poussière et de fumée, au travers duquel on apercevait à peine la silhouette du Palais de Justice : des bombes étaient déjà tombées là, à deux pas du portail ; d’autres explosaient sur les maisons d’alentour.

Un instant, je l’avoue, sans y céder, j’eus la pensée de reculer : je m’enfonçai alors dans le tourbillon, et, sous le porche, je remarquai déjà des débris de pierres tombés des voussures.

Je me croyais seul. Après avoir fait le tour de l’église, je me retirai près du Saint-Sacrement, dans la chapelle de la « Réserve ».

Un de mes vicaires, M. l’abbé Andrieux, m'avait devancé. Il s’était réfugié, avec un employé de l’église, M. Huilleret, et quelques personnes, dans l’escalier de l’horloge, près du petit portail.

Il vit arriver bientôt un homme essoufflé*, qui accourait de l’Hôtel de Ville, avec un drap qu’on avait cloué précipitamment sur un long bâton, le manche d’une tête de loup.

Tous les deux, très courageusement, montèrent à la tour nord ; et, sous la rafale, arborèrent ce drapeau blanc, (c La canonnade faisait rage, écri- (( vait, quelques jours plus tard^ M. Andrieux, c( L’aspect de la Cathédrale était sinistre. L’église c( était pleine de fumée. La poussière montait jus- (( qu’aux voûtes en tourbillons opaques... Les (( verres des vitraux s’écrasaient sur les dalles de (( la basse-nef... Nous nous engageons dans l’es- (( calier. Nous grimpons à perdre haleine. Arrivés (( à la base des tours, nous nous heurtons à une (( porte fermée ; nous n’avons pas la clef. Nous (( unissons nos efforts pour soulever la porte hors c( de ses gonds. Nous arrivons au sommet, et, tout (( émus, nous brandissons le drapeau blanc...

« De là-haut, le spectacle était unique. Des (( gerbes de fumée et de poussière marquaient, (( dans la ville, les endroits touchés. Deux obus (( tombèrent alors sur la maison deM. Ch. Glignet, « rue du Trésor. On voyait les flammes jaillir de (( la maison de M. J. Matot, au coin de la rue de (( La Salle. Un tourbillon de fumée marquait un

^ M. Ronné, membre de la Compagnie des Sauveteurs.

(( commencement d’incendie dans un pâté d’usines, (( du côté de la rue Houzeau-Muiron...

(( Enfin l’ouragan de fer et de feu s’arrêta. Un (( aéroplane allemand vint planer un instant au- « dessus de nos têtes, fit volte-face et regagna à c( toute vitesse les hauteurs de Pargny^ »

Entre temps, les officiers saxons, qui avaient cru d’abord à un retour offensif des nôtres, plus étonnés que personne de se voir ainsi bombardés parleurs propres canons, — il fallut leur apporter des éclats de leurs obus pour les convaincre — avaient expédié précipitamment deux d’entre eux avec un employé de la ville^, en automobile, dans la direction du tir, pour se rendre compte et faire cesser le feu.

Ils trouvèrent les batteries aux Mesneux, à sept kilomètres de Reims.

C’était un autre corps d’armée, prussien celuilà, qui ignorait l’arrivée des Saxons et qui saccageait la ville pour une histoire de parlementaires.

Partis l’avant-veille, pour Reims, deux officiers de la Garde prussienne, personnages de poids, (( qui valent mieux à eux seuls, déclara l’envoyé de

von Bulow, que vos cent mille c de Rémois »,

MM. von Arnim et von Kummer, n’avaient pas

^ Cf. Courrier de la Champagne, 8 septembre 1914*

2 M. Charlier, sous-bibliothécaire.

reparu encore. On en avait conclu qu’ils étaient prisonniers; et, sans plus ample informé, la ville en subissait les conséquences.

La vérité c’est que, arrivés trop tard, les parlementaires, après un arrêt à La Neuvillette, avaient poursuivi leur expédition par Thil, Pouillon, Merfy,... Epernay, pour gagner les lignes françaises et qu’ils n’avaient point mis les pieds à Reims \

11 y eut, ce jour-là, près de 200 victimes, dont 60 morts, et des ruines considérables dans tous les quartiers de la ville.

Elle nous a coûté cher, cc la Méprise )) de la Garde prussienne! — car ils ont prétendu qu’il y avait eu méprise.

Pourquoi alors le colonel von Rœder commandant la batterie, aux Mesneux, a-t-il parlé au maire, M. Brûlé, (( de tir d’intimidation?

i M. Léon de Tassigny, maire de La Neuvillette, à qui ils s’étaient adressés, le 2, s’offrit alors, avec M. Kiener, pour aller à leur recherche à travers les lignes allemandes, afin d’épargner à la ville les représailles dont on la menaçait encore. Le duc de Mecklembourg les accompagna jusqu’à Montmirail.

Ils ne rentrèrent à Reims que le i5 octobre, après une odyssée de 70 jours, où vingt fois ils ont frôlé la mort.

MM. von Arnim et von Kummer, qui n’ont jamais pu établir suffisamment le caractère officiel de leur mission, avaient été retenus et cantonnés à Orléans. On leur rendit la liberté vers le milieu d’octobre.

Il a prétendu aussi n’avoir tiré que 60 coups ; mais il est tombé en réalité 182 obus sur la ville, dont 56 n’ont pas éclaté. Cf. Le Martyre de JReirns, p, 80.

Méprise ou non, le mal était fait, et, déjà, la Cathédrale avait reçu des coups.

Rejoint, vers lo heures et demie, par M. Tabbé Thinot, nous fîmes ensemble une rapide exploration pour compter les plaies et constater les dégâts.

Dans l’église, une buée épaisse chargée de poussière monte jusqu’aux voûtes. Les verres cassés, éparpillés sur les dalles, crissent sous les pieds ; des paquets de plombs tordus gisent à terre, avec des morceaux de fer arrachés à l’armature des fenêtres : car, sur la rue Robert-de-Goucy, les verrières basses sont en piteux état ; trois sontéventrées ; des panneaux entiers ont sauté. La toute dernière, près de l’escalier de la tour, la seule où se retrouve encore un vestige des anciens vitraux du XIII® siècle, la rose qui coiffe le meneau, juste ce qu’il faut pour faire regretter le reste, a été atteinte dans cette partie précieuse.

Le vitrail qui ajoure le tympan ogival du porche, au-dessus du tambour, a été entamé d’un côté. La grande rosace est perforée en quelques endroits. Plus bas, les vieux vitraux de la galerie, à l’étage du triforium, ont été secoués ; celui de gauche est en pièces. La petite rose (xviii® siècle) est criblée, surtout dans le haut.

Nous avons beau chercher, il n’y a pas traces

d’explosion dans Féglise, comme nous l’avions craint. C’est à l’extérieur qu’il nous faut continuer notre enquête.

La lice du portail est jonchée de menus débris de pierres, de sculptures. Nous ramassons le sommet d’une tête et deux fragments d’une guirlande de feuillage.

Un éclat a frappé la Vierge du trumeau, Notre- Dame de Reims ; il a déchiré le bas de sa robe. Un autre a blessé, au-dessus du genou, la Vierge de la Visitation. Un troisième a effleuré la lèvre inférieure de l’Ange Gabriel, ce Lange qui rit », et l’expression si fine et si vivante de cette figure délicate entre toutes, est gâtée. (PL i.)

La scène de la Présentation, vis-à-vis, a été protégée par l’échafaudage.

Dans les voussures, en trois endroits, les cordons de feuillage ont été rompus.

Les belles statues dont les savants discutent entre eux l’identification, qui font face à la place, en éperon à l’avancée des contreforts, et qui relient le porche central aux deux autres, ont eu leurs vêtements endommagés : Salomon, son manteau ; la Reine de Saba, sa robe et sa couronne.

Au portail de droite, vers l’Archevêché, le personnage mitré, voisin de Salomon, saint Sinice, croit-on, a été touché à la main et au menton. On relève aussi quelques déchirures à la draperie, au-

dessus du soubassement, et, plus loin, des trous à l’arcade pleine du dernier contrefort.

Le portail de gauche compte quelques victimes : la première des grandes statues, celle qui tient un livre et que l’on prend pour saint Maur, n’a plus toute sa chevelure ; la troisième a une blessure au pied droit ; en face, saint Nicaise, entre ses deux anges, a reçu quelques éraflures ; au milieu du linteau, saint Paul est légèrement balafré à la joue; dans les voussures, un personnage a toute la calotte du crâne enlevée; un autre assis est décapité.

Tout cela provient de la bombe voisine, là devant, à huit ou dix mètres, tout près de Jeanne d’Arc.

Un obus est tombé dans l’enclos du Palais de Justice, bien proche encore, à douze pas exactement, dans l’alignement du portail. 11 a couvert d’éclats la face en retour du contrefort extrême et la base de la tour, jusqu’au premier étage.

Nous n’avons pas de peine à trouver, rue Robertde-Coucy, celui qui a brisé les vitraux de la nef. En plein milieu de la chaussée, à trois mètres de la grille, il a crevé la bouche d’incendie et creusé une large cuvette qui est remplie d’eau. Nous y plongeons la main : l’eau est encore tiède, réchauffée par les éclats brûlants d’acier. L’éclaboussement de la mitraille a monté jusque dans les arcsboutants des contreforts.

C’est celui-là qui tout à l’heure nous a fait trembler pour la Cathédrale, tant le vacarme de l’explosion, répercuté et amplilié par la puissante sonorité du vaisseau, au milieu des chutes de vitres, de ferraille et de platras, avait été effroyable. Le sol avait été secoué ; les murs avaient frémi sous la commotion et M. Andrieux nous a dit que, dans l’escalier de l’horloge, une violente poussée d’air les avait mis littéralement à genoux, lui et ses compagnons.

Nous avions l’illusion de clore là notre triste inventaire ; car les deux obus qui, au bout de la même rue, ont mis à mal l’Imprimerie de V Eclaireur de rEst^ n’ont pas atteint les chapelles de l’abside ; et, de l’autre côté, sur l’Archevêché, il n’y avait rien.

Nous n’en oublions qu’un, le seul qui ait porté sur l’édifice.

C’est le 9 septembre seulement que nous l’avons découvert, au croisillon nord du transept, à la base du grand fronton de l’Annonciation, au niveau de la galerie supérieure : il a fait sauter un gros bloc de pierre. (PI. i.)

Les personnages grotesques qui ornent le rampant du gable sont frappés : celui qui descend à califourchon sur l’arête, avec un homme sur le dos, a la moitié de la figure emportée ; la chimère qui grimpe à sa rencontre a reçu une balle dans

les reins ; un des compartiments de la décoration flamboyante du haut, sur la face, est écorné; le clocheton qui abrite saint Michel est ébréché ; ailleurs, c’est une colonnette, un larmier, un crochet, un oiseau, puis la croix d’un pinacle de contrefort.

Après cette nomenclature peut-être trop détaillée des blessures de Notre-Dame, la réflexion du commandant d’armes, le lieutenant-colonel von Kiesenwetter pourra paraître quelque peu ironique : (( SI votre belle Cathédrale n a pour ainsi (( dire pas été effleurée^ est que nos canonniers (( avaient reçu^ de V autorité supérieure^ V ordre (( formel de la respecter^ »

Les Allemands ont plaidé la maladresse : accident, erreur de tir !

Qu’ils n’aient pas visé spécialement la Cathédrale, c’est assez vraisemblable, car, à 7 kilomètres, un pareil colosse, qui domine, de sa masse imposante, toute la ville, (c qui émerge comme (( Gibraltar, de la mer, et, du désert, les Pyramides », constitue un objectif sur lequel tous les coups doivent porter. (PL 2.)

Mais qu’ils aient pris, comme ils le prétendent,

^ Courrier de la Champagne^ du 6 septembre.

des précautions pour l’épargner, on n’arrive point à le croire, et, pour les mêmes raisons.

Puisqu’ils avaient l’ordre formel de la respecter, — un officier de l’état-major m’a affirmé avoir eu en main cette note et Tavoir lue, — il faut avouer qu’ils n’en ont pas fait grand cas ; car, ce n’est pas respecter un monument que de le cerner, de le frôler avec des obus, comme les jongleurs japonais enserrent entre deux jets de poignards la tête de leur patient. Or, il suffit de relever, sur un plan, les points de chute, en avant, en arrière et dans les rues adjacentes, pour avoir l’impression qu’ils s’y sont essayés.

J’ai mis le croquis sous les yeux de l’officier : il a dû se rendre à l’évidence.

Mais, passons. On n’ergote pas sur des égratignures, quand il s’agit d’un meurtre. Si, le 4 septembre, ils avaient l’intention de la ménager, ils ont, avant la fin du mois, changé d avis.

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