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LA CATHÉDRALE DEPUIS LA RÉFORME JUSQU'A LA RÉVOLUTION

n racontant l’histoire de la Cathédrale, nous avons passé rapidement sur deux périodes qui méritent d’être traitées avec plus de développements, car elles ont joué un grand rôle dans cette histoire, nous voulons parler de la Réforme et de la Révolution.

On ne s’attendra pas à ce que nous écrivions ici l’histoire générale de la Réforme, ni même celle de son établissement à Strasbourg; serrant de plus près l’histoire de la Cathédrale et de son clergé, nous étudierons les rapports que les événements du XVIe siècle ont pu avoir avec les transformations si profondes que nous avons signalées au XIIIe siècle dans l’organisation de l’Église, et nous rechercherons dans quelle mesure ces transformations ont pu amener la nouvelle révolution qui se produisit sur le terrain religieux.

Nous avons déjà parlé, dans un chapitre précédent intitulé « Qui a bâti la Cathédrale •», du déclin progressif de la puissance des évêques et de l’accroissement continu de celle de Strasbourg. En même temps nous avons fait remarquer 1 influence prépondérante acquise dans l’Église par l’aristocratie et la bourgeoisie naissante, et le changement radical qui en résulta dans l'organisation du clergé. Nous allons voir comment l’action de ces diverses causes s’était traduite au bout de trois siècles, et ce qui en était résulté au moment où le catholicisme se trouva engagé dans une des plus grandes luttes qu’il ait eu à soutenir depuis son origine.

Constatons tout d’abord que, comme toutes les révolutions qui d’ordinaire sont imprévues du moins quant au moment de leur explosion, celle du XVIe siècle eut pour premier effet de jeter un profond désarroi dans l’Église comme dans la société politique. Nul ne prévoyait les effets que produirait en fin de compte l’éclatante fanfare jetée aux échos de tout le monde chrétien par l’obscur moine augustin qui s’appelait Luther,

mais on voyait encore moins ce qu’il y avait à faire. Au moment d’agir, on put constater tout d’abord combien les temps étaient changés, et reconnaître ce qui, spécialement en Allemagne, faisait défaut à l’Empire et à l’Eglise. De part et d’autre manquait également une autorité centrale forte et respectée, capable de se faire obéir d'une extrémité de l’Empire à l’autre

On sait pourquoi cette autorité n'existait pas dans l’État, nous allons voir pourquoi elle manquait aussi dans l’Église, car ce que nous dirons du diocèse de Strasbourg, s’applique plus ou moins à toute l'Église surtout en Allemagne, les conditions étant, dans les grandes lignes, à peu près les mêmes partout.

L’évêque de Strasbourg siégeait aux diètes de l’Empire et était prince souverain d’un vaste domaine, mais au point de vue religieux sa puissance était extrêmement restreinte. Les abbayes et les couvents échappaient à son autorité, et relevaient immédiatement du Saint-Siège. Les Chapitres ne lui étaient guère soumis que de nom, et son influence sur eux était à peu près nulle. Les bénéfices du diocèse, notamment les paroisses, étaient pour la moindre partie :i sa nomination : ils dépendaient soit des Chapitres, soit des couvents auxquels ils étaient incorporés, ou bien des patrons laïques qui avaient à présenter à l’évêque un sujet auquel il ne pouvait refuser son agrément, sauf le cas d’indignité absolue.

Par une mesure excellente en elle-même, l’Église avait depuis longtemps rendu inamovibles les titulaires des bénéfices, qui en étaient en quelque sorte propriétaires comme l’officier l’est de son grade ou comme autrefois le vassal féodal l’était de son fief. Pour les en priver, il fallait une sentence juridique, qui naturellement entraînait une série d’appels au métropolitain et à Rome. Or alors l’art de la chicane avait été poussé au comble de la perfection, et on savait à fond comment il fallait s’y prendre pour traîner en longueur les procès, au grand détriment de la discipline. Toute cette organisation, bonne en elle-même pour sauvegarder le droit de l’individu dans les temps calmes, devenait dangereuse et gênante dans les temps troublés, et avait en tout cas le défaut de paralyser l’autorité. On n’avait pas encore inventé alors l’état de siège dans les affaires ecclésiastiques.

Si l’évêque rte pouvait, ni choisir ceux qui devaient l'aider dans le gouvernement de son diocèse, ni destituer les récalcitrants sans de longues formalités, il se trouvait également dans l’impossibilité d’agir sérieusement sur leur préparation au ministère sacerdotal.

L’éducation et la formation de son clergé lui échappait complètement. L'antique école épiscopale de Heddon destinée dans le principe, comme toutes les écoles cathédrales, à l’éducation des jeunes prêtres, avait eu le sort de tous les établissements du même genre, qui furent désertés et tombèrent lorsque s’élevèrent les universités. Tous les jeunes gens qui se destinaient à l’Église se portèrent du côté de ces nouvelles

écoles, qui avaient pour elles l’attrait de la nouveauté et le prestige des maîtres; on connaît l’éclat dont brillèrent longtemps les premières universités.

La science théologique n’y perdit évidemment rien ; toutefois au XVe siècle déjà, celle-ci trouvait de moins en moins d’auditeurs, désertée quelle était par les élèves qui trouvaient plus de profit à étudier le droit civil et le droit canon, et à se faire docteurs in utroque , sûrs qu’ils étaient d’arriver par cette voie plus sûrement à la fortune. A Strasbourg, par exemple, le chapitre de Saint -Thomas brilla longtemps par les savants canonistes qu’il renfermait.

Mais lors même que les universités eussent suffi pour donner aux générations sacerdotales la science théologique nécessaire, elles ne pouvaient leur donner ni 1 éducation cléricale ni la formation ascétique qui sont indispensables au prêtre. Il faut pour cela des écoles spéciales, et nul ne le contestera, nous pensons, de nos jours où l’on spécialise jusqu’à l'excès les écoles de tout genre. Le clergé d’un diocèse se composait ainsi d’un nombre indéterminé de prêtres qui n’avaient ni la même origine, ni la même formation, étrangers les uns aux autres, amenés qu’ils étaient de tous côtés au gré des collateurs ou par le hasard des grâces expectatives qu’ils avaient pu obtenir en cour de Rome ; il lui manquait à tout le moins l'homogénéité et l’esprit de corps que peut seule donner une éducation commune reçue sous l’œil d’un chef qui sait ce qu’il veut demander à ses soldats, et qui les prépare aux services qu’ils devront rendre un jour. Or ce défaut d’homogénéité est une des pires conditions où puisse se trouver un corps destiné à la lutte.

A ce premier résultat fâcheux du droit de collation, s’en joignait un second tout aussi grave, c’est le cumul des bénéfices. Ici encore il importe de s’entendre sur ce qui constituait l’abus. Depuis les trois ou quatre siècles que les bénéfices subsistaient, s’était produit un phénomène économique qui se renouvelle de nos jours, c était la diminution graduelle des revenus. De là appauvrissement progressif des prébendes, et tentation toute naturelle, quelquefois nécessité de les cumuler. Une fois que l’on fut entré dans cette voie, on ne s’y arrêta plus. On réunit plusieurs bénéfices parce qu’un seul ne suffisait réellement plus, puis on continua à en prendre pour se créer une position plus belle; ainsi l’on en vint au point que les membres des familles royales et princières cumulaient les évêchés, les abbayes et les canonicats ; ceux qui appartenaient à des familles comtales ou ducales se réservaient les canonicats auxquels on joignait les plus grasses cures qui se pouvaient trouver; un peu plus bas on se contentait du menu fretin, chacun prenait ce qu’il pouvait happer, et le plus possible : bref les biens de l’Église en étaient arrivés à être convertis en apanages pour les classes supérieures. Les statuts des Chapitres avaient été faits en conséquence : ils exigeaient des preuves de noblesse tellement rigoureuses, que forcément le nombre des candidats devenait très restreint. Ainsi s’explique le fait que nos chanoines de Strasbourg possédaient à peu près tous des canonicats à

Mayence, à Cologne et dans d’autres cathédrales d’Allemagne, résidant trois mois dans chaque endroit et ne pouvant se fixer nulle part.

Le reste des bénéfices de moindre valeur était pour les protégés des plus influents personnages de l’ordre civil ou ecclésiastique qui se constituaient ainsi une clientèle.

Le plus grand nombre de ceux qui avaient eu la bonne fortune d’obtenir un bénéfice de quelque valeur, se dispensaient le plus souvent de résider, et surtout de remplir par eux-mêmes les fonctions attachées à leurs titres. Ils faisaient desservir leurs paroisses par des prêtres qui n’avaient pu trouver à se pourvoir mieux, et ceux-ci les remplaçaient sous le nom de plebans, «leutpriester» en allemand, ou, comme l’usage les qualifia brutalement, de mercenaires , «.Miethlinge». Ils vivaient d’un maigre salaire pris sur le revenu du titulaire.

Les Chapitres ou les couvents avaient .dans des cas de détresse financière, pris l’habitude d'incorporer les paroisses dont ils avaient à nommer les curés ; dès lors le revenu de la paroisse tombait dans la caisse du chapitre ou du couvent, et celui-ci faisait desservir la paroisse par un vicaire perpétuel auquel l’Église donna tous les droits curiaux, avec un traitement dont le montant, fixé par le droit canon, a conservé le nom significatif de portion congrue.

C’était du reste chose reçue d’incorporer des paroisses à tout propos : ainsi l’évêque Berthold de Bucheck ayant au XIVe siècle bâti la chapelle de sainte Catherine à la Cathédrale de Strasbourg, voulut y établir des chapelains chargés de la desservir; pour leur créer des revenus, il recourut à l’incorporation de quelques paroisses, et les chapellenies furent dotées. De tout cela il résulta que le peuple était en bonne partie abandonné à la direction des plébans et des vicaires perpétuels , qui ne pouvaient avoir l’autorité ni l’action d’un curé proprement dit. D’un autre côté c’étaient bien souvent des hommes pleins de talent et instruits, mais forcément mécontents et aigris, car ils représentaient en quelque sorte les exploités, le prolétariat du clergé. Il serait intéressant de rechercher le rôle qu’ils jouèrent lors de l’introduction du protestantisme.

En tout cas à Strasbourg, où il n’y avait pas un curé à cette époque, car toutes les paroisses étaient incorporées, nous trouvons à la tête des novateurs Firn et Zell, les plébans de Saint-Thomas et de la Cathédrale, et probablement la même chose se passa ailleurs. De toute façon les titulaires des bénéfices étaient le plus souvent étrangers, peut-être même inconnus au peuple et ne pouvaient exercer aucune influence sur lui.

A Strasbourg en particulier, l’autorité du clergé séculier avait été brisée en 1457 par l’exil de Creutzer, le pléban de Saint-Laurent, banni par le Magistrat à la suite d’une querelle avec les ordres religieux que l’autorité civile soutenait alors, tandis que l’évêque Robert de Bavière appuyait le clergé séculier.

Au reste dans cette ville l’esprit paroissial, si jamais il avait existé, devait être

singulièrement affaibli, grâce au grand nombre d’églises de couvents, entre lesquelles se partageaient les habitants.

Ainsi s’explique le fait que dans la principale église de la ville, à la Cathédrale, il n’y avait jusque vers la fin du XVe siècle qu’une petite chaire placée dans le transept nord, où se faisait l’office de la paroisse. 11 fallut l’éloquence et la popularité de Geiler pour grouper autour de lui un auditoire si considérable que l’on dut transporter le sermon dans la nef principale, et y édifier la belle chaire qui y existe encore.

Le mal causé par l’annihilation de l’autorité paroissiale n’eut été que d'une importance secondaire, si les ordres religieux avaient encore été dans leur première ferveur. Malheureusement de ce côté-là il y avait aussi bien à dire. Les Dominicains qui avaient donné à Strasbourg Tauler et Albert le Grand, s’étaient depuis refusés obstinément à embrasser la réforme introduite dans leur ordre vers la fin du XIVe siècle par le bienheureux Conrad de Prusse, réforme qui avait eu pour point de départ en Alsace, le couvent des Dominicains à Colmar pour les hommes, et celui de Schœnensteinbach pour les femmes. Ils s’étaient même opposés de toutes leurs forces à 1 introduction de la nouvelle observance dans les couvents de Sainte-Marguerite et de Sainte- Agnès à Strasbourg dont ils avaient la direction.

Geiler avait vivement combattu ce manque de régularité dans les couvents de la ville; il avait réussi à agir efficacement sur quelques-uns et, chose digne de remarque, ce furent ceux-là qui demeurèrent inébranlables dans la foi catholique au XVIe siècle : c’étaient les Chartreux, les religieux de l’ordre de Saint-Jean, les dominicaines de Sainte-Marguerite et les Repenties de Sainte-Madeleine. Tous les autres, Augustins, Carmes, Franciscains, Clarisses, Dominicains, ne purent résister aux troubles de la Réforme, et succombèrent l’un après l’autre, malgré la valeur incontestable d’un certain nombre de leurs membres, qui furent au premier rang des défenseurs de la vieille foi.

Restaient les chapitres: là aussi l’évêque ne trouvait qu’un faible appui.

Le Grand-Chapitre de la Cathédrale était une corporation puissante et respectée par suite des attaches de famille de ses membres; il possédait de grands biens et partageait la juridiction épiscopale par les archidiaconés dont ses membres étaient investis. Au moment de l’élection de Guillaume de Honstein en 1506, on y comptait cinq évêques et des chanoines de Cologne, de Trêves, de Mayence, de Würtzbourg, de Constance, de Coire, d’Augsbourg, etc. La maison de Bavière' et celle de Bade spécialement y firent entrer xi de leurs membres de 1506 à 1 5 1 7 ’ sans compter les Brandebourg, les Hanau, les Lichtenberg, les Hohenlohe, les Limbourg, les Bitsch, les Hennenberg, etc. Mais, si au point de vue temporel, le Chapitre ne laissait rien à désirer, il est douteux que ces brillants seigneurs, absents la plupart du temps, et qui ne passaient dans leurs hôtels ou dans le diocèse que le temps prescrit et nécessaire pour

ne pas perdre leurs droits à leurs revenus, fussent d'un grand secours à l’Église. Dès les débuts du mouvement inauguré en 1517, ils se tinrent assez fermes; mais bientôt la division se mit dans leurs rangs comme nous le verrons plus tard.

Le plus considérable des Chapitres secondaires, celui de Saint -Thomas, se divisa dès le début, Capiton son prévôt ayant avec le pléban Firn embrassé les idées nouvelles, tandis que le doyen Nicolas Wurmser resta fidèle à la foi ancienne.

Les deux Chapitres de Saint- Pierre-le-Jeune et de Saint-Pierre-le-Vieux ne se laissèrent pas ébranler, mais ne parvinrent pas à empêcher les membres des paroisses attachées à leurs églises, de céder à l’entraînement du jour.

Du reste, le Grand-Chapitre aussi bien que les trois autres, ne pouvaient exercer sur les populations qu’une influence relativement peu considérable. Pour l’homme du peuple, c’étaient des bénéficiers riches et enviés, dans lesquels il ne voyait le prêtre qu’aux jours où il figurait dans les cérémonies religieuses. N'exerçant point le ministère pastoral, n’ayant aucun rapport avec les fidèles, ils n’étaient pas mêlés à leur vie et par suite avaient perdu plus ou moins le contact avec eux. Or c’est précisément le contact continuel avec le peuple qui assure aux ministres de la religion leur influence et leur action sur les esprits et les cœurs. Ajoutons que, vu les mœurs faciles de l’époque, il était impossible que la malice populaire ne trouvât pas à mordre sur la vie privée des prêtres séculiers aussi bien que sur les agissements de certaines maisons religieuses, et, fondées ou non, ces accusations n’étaient pas faites pour augmenter la force morale et l’autorité du clergé.

Ainsi nous voyons, au moment de la lutte, l’évêque dans la situation dun général sans troupes solides, bien formées et bien disciplinées, n’ayant que des armes quelque peu démodées à opposer à des adversaires qui avaient à leur service une force toute nouvelle, la presse et l’appel à l’opinion publique.

C’était cependant un digne et saint homme que Guillaume de Honstein, on peut même dire qu’il fut le meilleur évêque que Strasbourg eût eu depuis plusieurs siècles. Élu sous les auspices de Geiler et formé par ses conseils, il eut le malheur de voir tout le bien qu’il y avait à faire, sans pouvoir réaliser ses meilleures intentions, et avant de descendre dans la tombe, il put croire à la ruine complète de l’édifice que tant de siècles avaient lentement miné.

En face de l’évêque désarmé en quelque sorte, se trouvait, plus vivante que jamais, la République de Strasbourg avec son vieil esprit d’indépendance, et sa tendance séculaire à s’affranchir le plus possible de toute autorité, aussi bien de celle de l’évêque que de celle de l’empire. Tacitement, sinon officiellement, reconnue comme la capitale de la Basse-Alsace, elle marchait de pair avec les margraves de Bade, les électeurs palatins, les comtes de Hanau; elle était alliée de vieille date aux républiques suisses et, à leur côté elle avait tenu tête au redoutable duc de Bourgogne, Charles le Témé-

raire, et contribué à briser sa puissance. Grand centre commercial, elle était en rapports constants avec les grandes villes rhénanes, et surtout avec Francfort. De longue date les empereurs la ménageaient ; Maximilien l’avait même gâtée, et nulle ville de l’empire ne semble l’avoir attiré autant, tant sont nombreux les séjours qu’il y fit. Elle avait vu s’accroître encore son influence en Allemagne, sinon par l’invention de l’imprimerie qu’on lui dispute, du moins par l’exploitation de cet art nouveau qui y devint en peu de temps extrêmement florissant. Aussi, dans une certaine mesure, le titre de bourgeois de Strasbourg rappela-t-il bientôt, par l’orgueil avec lequel il fut porté, celui de citoyen romain, et de fait Strasbourg se faisait un honneur de le faire respecter par tous les moyens dont elle disposait. Erasme a dit toute l’admiration que lui inspirait le gouvernement de cette république ; et, sans prendre à la lettre son panégyrique tant soit peu ampoulé, il est juste de reconnaître que dans les premières années du XVIe siècle, Strasbourg était arrivé à un degré de prospérité et d’éclat dont ses habitants avaient le droit de s’enorgueillir.

Cependant la médaille avait aussi son revers, comme toutes les choses humaines : il suffit, pour le constater, de lire le violent réquisitoire que Geiler a dressé en 1501, dans ses XXI Articles , contre le gouvernement et les lois de la République.

Gouvernée par une aristocratie, ou plutôt par un patriciat plébéien qui renfermait des hommes d’une véritable valeur, nous nous bornerons à citer Pierre Schott à la fin du XVe et Jacques Sturm au commencement du XVIe siècle, Strasbourg avait vu l’élément populaire acquérir une influence sans cesse grandissante. C’est seulement par une série de manœuvres diplomatiques que les chefs parvenaient à conserver leur influence et leur action sur la multitude. Celle-ci était beaucoup plus préparée à la vie publique que ne l’est aujourd'hui le peuple. Son apprentissage se faisait dans les corps de métiers et les assemblées des Tribus ainsi que dans l’échevinage, et toutes les affaires se discutaient aux poêles des tribus «Trinkstuben» qui parfois devaient être de véritables clubs où l’élément bourgeois ne dominait pas toujours. Aussi, voyons-nous toujours les chefs de la République préoccupés surtout de prévenir les troubles et d’empêcher les masses populaires de se mettre en mouvement, assurés qu’ils étaient de ne plus pouvoir les arrêter.

C’est dans ces conditions qu’éclata la lutte entre le catholicisme et les partisans de Luther, au cri de vive la Réforme, tout comme la Révolution de 1848. Ce mot n’était pas nouveau d’ailleurs dans l’Église. Les conciles de Constance et de Bâle, Gerson, Pierre d’Ailly, Nicolas de Clemangis et les meilleurs esprits du temps avaient proclamé bien haut la nécessité d’abolir les abus qui, à la longue, et grâce à la misère humaine, s’étaient introduits partout. Geiler avait usé sa vie à réclamer cette réforme, et les voûtes de la Cathédrale devaient encore conserver en 1517 les échos des sanglantes satires qu’il avait jadis faites du mal qui rongeait la société chrétienne.

Mais ces réformes, depuis longtemps demandées par les saints et décrétées par les

conciles, touchaient à tant de choses et froissaient tant d’habitudes invétérées, surtout tant d’intérêts, que la réalisation en était extrêmement difficile. Car le mal était dans l'état social lui-même et, pour le guérir, il fallait triompher de la résistance de la société civile et d’une grande partie du clergé dont les intérêts étaient les mêmes. C’est ainsi qu’au témoignage de Geiler, il avait été impossible de réformer plusieurs couvents de femmes de Strasbourg, parce que les familles, qui y avaient placé leurs filles pour s’en débarrasser, ne voulurent pas qu'on rendît leur sort plus dur, en y introduisant une régularité plus grande.

Ainsi encore à Bâle, le pape, l'empereur, l’évêque de la ville et le général des Dominicains échouèrent piteusement dans leurs efforts pour réformer le couvent de Klingenthal au petit Bâle, parce que les dames nobles qui l’habitaient avaient obtenu à prix d’argent l’appui de Sigismond d’Autriche et de quelques chevaliers pillards.

Il en était de même pour les évêchés, les abbayes nobles, les chapitres, tous au pouvoir de la haute noblesse ou du patriciat des villes, car il serait injuste de ne pas constater que la bourgeoisie était aussi âpre à la curée que les couches supérieures.

Impossible de toucher à tout cela sans soulever toutes les familles des intéressés, habitués à considérer tous ces établissements comme leur propriété. Et ainsi toutes les décisions des conciles restaient à l’état de lettre morte et le mal continuait à grandir.

Aussi finit-on au XVIe comme au XVIIIe siècle à désespérer de la Réforme : Geiler en est la preuve; à la fin de sa vie, après plus de trente années d’efforts, (1478 — 1510) il était profondément découragé et avait en quelque sorte perdu tout espoir de voir se réaliser cette réforme qu’il savait si nécessaire. D’autres en étaient arrivés au même point, et il ne faut pas s’étonner de voir au XVIe siècle comme au XVIIIe, bien des gens arrivés à la conclusion parfaitement fausse, mais compréhensible, que faute de pouvoir réformer, il fallait démolir et substituer ainsi une Révolution à la Réforme. D’un côté comme de l’autre, la grande erreur fut de chercher la cause du mal dans la constitution soit de l’Église soit de l’État, et de se priver ainsi de la force inhérente au

principe d’autorité, force que rien n’a pu remplacer jusqu’ici : les conséquences de cette erreur sont assez visibles pour qu’il soit inutile d’insister sur ce point.

Lorsque commença le mouvement inauguré par Luther, le grand nombre crut qu’il s’agissait d’une simple querelle de moines, ou du moins de la réforme de

ces abus dont on se plaignait depuis si longtemps ; cela explique la faveur avec laquelle

il fut d’abord accueilli par une foule d’hommes et des meilleurs, qui s’en détournèrent plus tard lorsque le même mouvement prit un autre caractère.

Le Magistrat de Strasbourg observa dès le début une attitude des plus réservées, ne voulant se brouiller avec l’empereur, ni avec l’Église, ni avec le peuple.

On le vit louvoyer, prendre le vent, attendre afin de voir ce que feraient les autres. 11 se borna à maintenir l’ordre dans la rue. Au fond il ne paraît pas avoir eu,

dans les premiers temps, d'opinion bien arrêté; il est probable que si la défensive avait été couronnée de succès, il n'eut pas hésité à se ranger du côté vainqueur. Mais ici comme ailleurs les violents l’emportèrent : dès le commencement les réformateurs s’étaient fait recevoir bourgeois, et par là étaient sûrs d’échapper à l’action de l'évêque et d’être couverts de la protection de la ville. Ils déployèrent une énergie et un esprit de suite qui semblent avoir d’abord fait défaut à la défense. Leur rôle d’ailleurs était simple; il s’agissait tout d’abord de détruire ce qui existait et, comme il est toujours facile d entraîner les multitudes dès qu’il s’agit de démolir, ils virent bientôt à leur suite une foule de partisans. Du reste il n’y a là rien détonnant; dans les quarante ans qui précèdent 1517, il existait à Strasbourg un courant d’idées qui répondait sur bien des points aux enseignements des premiers prédicateurs de la Réforme protestante : sans cesse le vieux Geiler met ses auditeurs en garde contre les doctrines des Vaudois, de Wiclef, de Jean Huss, et des frères du libre esprit! Nul doute que les partisans de ces idées n’aient été les premiers adhérents des doctrines nouvelles, séparés qu’ils étaient déjà de cœur sinon de fait de l’Église catholique.

Du moment que le Magistrat vit que les idées nouvelles gagnaient du terrain et trouvaient des partisans, il commença à prendre peur : la division se mit dans ses rangs.

Les uns se rangèrent du côté des doctrines nouvelles, les autres, par crainte des troubles, n’osèrent résister, et tous se laissèrent entraîner à faire aux dissidents une foule de concessions, et à prendre des mesures qui dépassaient entièrement leur compétence.

Ainsi l’on peut qualifier de mesures essentiellement révolutionnaires les atteintes portées à la propriété des chapitres et des couvents, qui furent forcés de verser à la caisse municipale les aumônes fondées, de laisser racheter contre leur gré les rentes perpétuelles, tandis qu’on leur défendit les acquisitions d'immeubles. En particulier, le droit que s’arrogea le Magistrat de conférer les paroisses et de réglementer le culte, constituait une flagrante illégalité à une époque où tout le monde appelait le règlement des questions pendantes par l'autorité de l’Église et de l’État. Comment qualifier enfin la mesure qui consistait en réalité à mettre hors la loi toute une classe d habitants, le clergé et lés chapitres, en déclarant qu'on leur refusait la protection de la ville, et cela dans un temps où les passions surexcitées d’une partie de la population ne pouvaient voir là qu’un encouragement aux pires excès ? Sous prétexte de prévenir les troubles, on essaya d’écarter tout ce qui choquait les partisans des doctrines nouvelles, et comme ceux-ci se servaient des mêmes églises que les catholiques, il en résulta que 1 on vint à supprimer pour ces derniers toutes les images et les cérémonies de leur religion. Seulement on défendit sévèrement aux particuliers de faire de leur chef aucun changement. Tout dut se faire par ordre du Magistrat, sans violence, correctement, légalement. C’était essayer de faire une révolution en restant dans les formes légales, et de régulariser le cours du torrent dont on craignait surtout les ravages ; on voulait, suivant un mot

célèbre, faire de l'ordre avec le désordre. Cette tactique réussit dans une certaine mesure, et l'on put arriver à traverser la guerre des paysans et à contenir les éléments révolutionnaires de la ville, sans qu'il se produisît un éclat. Mais, durant toutes les années qui s'écoulèrent de 1518 h 1525, il est certain que la peur domina les classes dirigeantes de Strasbourg, et la crainte des masses populaires qui représentaient en même temps le corps électoral, fit fléchir bien des caractères et, de concessions en concessions, les amena peut-être bien au-delà du point auquel ils auraient voulu s’arrêter.

De son côté, l’évêque et le Grand-Chapitre furent tantôt mal servis, tantôt mal inspirés. Le promoteur fiscal de l’évêque, Gervais Sopher qui faisait fonctions d'accusateur public, finit par se ranger du côté des accusés et embrassa leurs doctrines. Le prédicateur de la Cathédrale, Pierre Wickgram, le peu digne neveu de Geiler, devint suspect d’hérésie et dut être déposé par le Grand-Chapitre en 1521. On eut la main assez malheureuse en lui donnant comme successeur le curé de Saint-Etienne, Symphorien Pollion, qu’il fallut écarter en 152J pour la même raison, et qu’on remplaça par Gaspard Hédion, ancien prédicateur de la cathédrale de Mayence, qui lui aussi prêcha la doctrine de Luther, mais parvint à se maintenir à son poste grâce à la protection du Magistrat et du Grand-Doyen.

Les choses ne marchaient pas mieux du côté des chapitres. Le doyen du Grand- Chapitre, Sigismond de Hohenlohe, un cadet de grande maison égaré dans le clergé, fut gagné par les novateurs et essaya de mettre sa situation et l'autorité de son nom au service de leur cause. Destitué par ses collègues du Grand-Chapitre, il alla en France où la protection de la reine Marguerite, de Navarre, sœur de François 1er, lui valut la faveur de ce prince et le commandement d’un régiment.

Le Chapitre de Saint-Thomas, nous l’avons déjà dit, vit son Prévôt, Capito, que le pape Léon X avait en 1521 nommé à cette charge, se ranger du côté de Luther tandis que le Doyen Nicolas ‘Wurmser et la plupart des autres chanoines restèrent encore assez longtemps attachés à la vieille foi : mais fatigués de la lutte ils s'éloignèrent pour la plupart, laissant le terrain libre à leurs collègues dissidents. Saint-Pierre-le-Jeune et Saint-Pierre-le-Vieux résistaient toujours, mais sans succès, et les paroissiens, qui avaient embrassé la Réforme, formèrent sous leurs yeux de nouvelles paroisses: les Chapitres durent loger et solder les prédicateurs.

Les choses s’en allèrent ainsi lentement à la dérive, l’Empereur et les diètes lançant des mandats et prononçant des décisions qui, à Strasbourg même, n’étaient ni écoutés ni obéis ; l’évêque prononçant des sentences qu’il ne parvenait pas à faire exécuter à Strasbourg, ou négociant à perte de vue avec le Magistrat qui cherchait sans cesse à traîner les choses en longueur et n’y réussissait que trop bien. En attendant les couvents disparaissaient pour la plupart, les droits des catholiques et la liberté de leur culte se restreignaient de plus en plus, et à un moment donné, les chefs du mouvement crurent

le moment venu de frapper un grand coup et de créer un fait accompli, avant l’ouverture de la diète de Spire en 1529, en supprimant la messe: car, ainsi que l’écrivait Mathis Pfarrer, l'un des envoyés de la ville, à la diète, il était à craindre qu’après celle-ci, la suppression ne fût plus possible. C’était un coup risqué, car la ville prenait la responsabilité d’une décision sur le terrain dogmatique, décision qui évidemment revenait non pas à elle, mais à un concile et, par le fait, elle se mettait en conflit avec une foule de textes et de décisions des diètes qui avaient force de loi dans l’Empire. Mais depuis quelques années le Magistrat s’était tout doucement habitué à jouer au concile, et avait pris goût à la chose ; d’ailleurs il avait la ressource de décharger la responsabilité sur les représentants des tribus, les 300 échevins : c’est ce qu’il fit encore cette fois.

Dès le 8 décembre 1329 la question avait été mise en discussion. Un des membres du Conseil, Kniebis, fit valoir les motifs qui, malgré tous les inconvénients possibles, militaient en faveur de la suppression de la messe. Un membre catholique, chargé de parler au nom de ses coreligionnaires, fit valoir les raisons qui plaidaient en faveur de sa conservation, et fit surtout ressortir le caractère factice de cette prétendue agitation qui existait dans la bourgeoisie et dont il rendit les prédicants responsables. Le conseil, sans rien décider, fixa au 20 février 1529 la réunion et la consultation des échevins, et leur posa la question de savoir s’il fallait conserver ou supprimer la messe.

Sur 300 membres 21 ne se présentèrent pas ; des 279 présents qui votèrent, 184 se prononcèrent pour la suppression de la messe, 94 demandèrent quelle fut conservée jusqu’après la diète qui allait s’ouvrir à Spire ; un seul opina pour son maintien pur et simple. Quelle est la signification de ces votes ? Ne pourrait-on pas en conclure que les opposants étaient partisans de l’ancienne religion; s’ils se bornaient à demander que l’on attendît la décision de la diète, c’est par suite de cet état d’esprit qui faisait perpétuellement espérer que le gouvernement impérial finirait par réussir à rétablir l’ordre? Cela n'est pas improbable. En tout cas, malgré le travail auquel avait été soumise la matière électorale, il s’est trouvé encore, au bout de plus de treize ans après le commencement de la Réforme, un ëchevin sur trois pour refuser de suivre jusqu'au bout les chefs qui entraînaient leurs concitoyens, et l’on peut en conclure que le tiers de la population résistait encore. Et cela malgré la situation éminemment défavorable où se trouvaient les catholiques, malgré les défections qui s’étaient produites dans les rangs du clergé séculier et régulier, malgré l’hostilité de plus en plus accentuée d’une partie des classes dirigeantes !

Après la suppression officielle de la messe, c’est-à-dire du culte catholique, les partisans des nouvelles doctrines triomphèrent un temps sur toute la ligne, sans réussir cependant à supprimer le catholicisme; le gouvernement eut beau redoubler de rigueur et défendre par exemple aux habitants de la ville de faire dire des messes dans leurs

maisons, de se rendre dans les villages voisins pour y recevoir les sacrements, ou interdire même aux ecclésiastiques catholiques d'aller dire la messe chez les Chartreux. C’est le sort des gouvernements qui ont eu le malheur de faire des lois iniques, d’être entraînés à vouloir en forcer, à tout prix, l'observation, et d’en arriver ainsi à prendre des mesures qu'il leur est impossible d’appliquer sans avoir recours à la délation ou à l’espionnage, c’est-à-dire à ce qui révolte le plus la conscience publique. Il restait encore des catholiques à Strasbourg en 1550, au moment ou Charles-Quint imposa Y Intérim à tout l’Empire ; la Cathédrale dut être rendue aux catholiques ; sans la bénir solennellement, dit Grandidier, ce qui aurait pu occasionner des troubles, ils en reprirent possession le 1“ février 1550. On y chanta les premières vêpres le jour de la Purification. Deux des chanoines qui étaient présents à Strasbourg et les membres du Grandchœur y assistèrent avec l’évêque. L’ après dîner, le sermon fut troublé par un mouvement populaire, et le Magistrat dut intervenir pour rétablir l’ordre. Aussitôt le clergé suspendit les offices; l’évêque se plaignit à l’Empereur, et les offices ne furent repris que le 25 mai suivant. Pour plus de sûreté les chanoines firent fermer le chœur et ses abords au moyen d’une grille de fer. Toutefois les désordres ne se reproduisirent plus jusqu’à la fin de la neuvième année. Lors de l’établissement de YInterim le Magistrat avait promis au clergé sa protection pour dix ans, et il dénonça le traité pour le 2 février 1560. Mais dès le dimanche 19 novembre une nouvelle émeute vint troubler l’office du matin aussi bien que celui du soir. Le clergé de la Cathédrale et celui des deux Saint-Pierre suspendirent leurs offices, le Magistrat refusant de leur continuer sa protection et les dispositions d’une partie du peuple laissant tout à craindre à des gens mis hors la loi.

Ce parti n’était pas très héroïque et fut cruellement reproché plus tard au clergé

catholique. Lorsqu’en 1625 l’empereur Ferdinand II ordonna au Magistrat de Strasbourg de rétablir les catholiques dans la possession de leurs églises, celui-ci se défendit en disant que les catholiques les avaient abandonnées sans l’intervention du Magistrat, que lui Magistrat n’était pour rien dans l’abolition du culte catholique et que le clergé avait cessé de lui-même ses offices.

En tout cas, la Cathédrale fut laissée à l’abandon pendant neuf mois et livrée à toutes les profanations. Puis elle fut fermée durant neuf mois à partir du 28 août 1560, et les protestants n’en prirent possession que le 17 mai 1561.

Mais, chose curieuse, le Magistrat toujours prudent se garda bien de toucher au Grand-Chapitre, qui était un corps avec lequel il fallait compter. On ne livra donc au culte protestant que la nef en respectant le chœur. Les élections de l’évêque Erasme

et de Jean de Manderscheid se firent comme par le passé à la Cathédrale, et l’introni¬

sation de ces prélats se fit au chœur aussi bien que la proclamation de leur élection. Et comme l’usage voulait que l’élection fut précédée d'un sermon auquel assistaient jusque-là le Magistrat et le Chapitre, on n’eut garde de négliger ce détail. Seulement

le sermon fut protestant, et le Chapitre n’y assista point. Évidemment ce n’était pas tout à fait la même chose, mais la forme était sauvée.

Les catholiques de la ville, et il en resta longtemps, furent réduits à chercher les secours de leur religion dans les deux couvents de Sainte-Marguerite et de Sainte- Madeleine que rien ne put ébranler, et chez les Joannites ou religieux-prêtres de l'ordre de Malte, qui ne cessèrent jamais d’ouvrir aux fidèles leur église. On n’osa pas l’empêcher ; l’ordre de Malte formait en Allemagne une corporation puissante, avec laquelle il était prudent de ne pas se brouiller complètement, et plus tard seulement on osa s’attaquer à lui.

Cependant le Chapitre que nous avons vu déjà précédemment entamé par la Réforme, venait de perdre de nouveau un de ses membres : Philippe de Dhaun renonça en 1543 à tous ses bénéfices, et se maria. En 1569 le comte Richard, comte palatin de Simmeren, n’ayant pas été élu évêque à la mort d’Erasme de Limbourg, et qui passait depuis longtemps pour être favorable aux idées nouvelles, jeta le masque à son tour et se maria, tout en persistant à garder sa place de Grand-Prévôt. Pie V l’excommunia et nomma à la Grande-Prévôté le comte Christophe de Nellenberg. Les quelques chanoines qui étaient suspects de partager les idées du Grand-Prévôt destitué, continuèrent à le reconnaître comme tel.

En 1577 Salentin d’isenburg, Grand-Custos en 1562, archevêque de Cologne en 1567, abdiqua après dix ans d’épiscopat et se maria. Toutefois il eut l’honnêteté de donner régulièrement entre les mains du pape sa démission de Grand-Custos de Strasbourg. A Cologne il fut remplacé par Gebhard de Truchsess, alors Grand-Doyen de Strasbourg, qui abandonna à son tour le catholicisme en 1582 et se .maria, mais en prétendant garder et son archevêché et tous ses bénéfices. Il perdit le premier et vint se réfugier à Strasbourg en 1584 pour conserver au moins son Grand-Doyenné, car on avait érigé en principe qu’il n’était pas nécessaire d’être catholique pour rester chanoine ; évidemment les canonicats n’étaient plus considérés comme des dignités ecclésiastiques, mais comme de simples apanages. Grégoire XIII avait excommunié et déposé dès 1583 Gebhard de Truchsess, et avec lui les quatre chanoines de Cologne qui avaient embrassé comme lui la Réforme et l’avaient suivi à Strasbourg où ils possédaient aussi des canonicats. Bientôt se joignit à eux un cinquième chanoine, le comte Ernest de Mansfeld.

De ce moment date la scission du Chapitre.

Le Chapitre déposa Gebhard et le remplaça comme Grand-Doyen par le prince de Saxe-Lauenbourg, tandis que les chanoines protestants continuèrent à reconnaître le premier comme Grand-Doyen. Déjà ils avaient conservé de même l’ancien Grand-Prévôt excommunié et déposé, Richard de Simmeren; et quand celui-ci était mort en 1591, ils avaient mis à sa place le duc de Brunswick-Lunebourg.

Les catholiques au contraire avaient pour Grand-Prévôt Christophe de Nellenberg qui fut remplacé en 1591 par le prince Ferdinand de Bavière.

Ainsi de part et d’autre on avait un Grand-Prévôt et un Grand-Doyen ; pour renforcer leur parti, les chanoines protestants s’adjoignirent comme chanoines deux margraves de Brandebourg, deux ducs de Brunswick-Lunebourg et un prince d Anhalt.

Tout cela était fort inoffensif en temps ordinaire, mais plein de menaces pour l’avenir, lorsque le siège épiscopal viendrait à vaquer. Déjà à la mort de Guillaume de Honsteip (1541), l’élection d’Erasme de Limbourg avait amené la défection de Richard comte de Simmeren. L’élection de Jean de Manderscheid (1569) s'était passée sans encombre, mais il n’en fut pas de même de celle de son successeur en 1592. A ce moment les membres schismatiques du Chapitre se trouvaient former un corps de 14 membres, tous déposés ou intrus. Malgré la protestation de la partie catholique du Chapitre, ils procédèrent le 20 mai 1592 à l’élection d’un nouvel évêque, et postulèrent comme administrateur du diocèse, Jean-George de Brandebourg, fils de l’électeur Jean-Joachim, un jeune homme de 16 ans, qui faisait alors ses études à Strasbourg.

De leur côté les chanoines catholiques élurent à Saverne, le 31 mai, le cardinal Charles de Lorraine, évgque de Metz et chanoine de Strasbourg, fils du duc Charles III. Il était écrit, paraît-il, que cette noble famille de Lorraine sauverait toujours le catholicisme en Alsace, qui déjà lui devait d’avoir échappé à la révolte des paysans en 1525. De cette double élection sortit, comme on sait, la guerre dite des Evêques, qui causa un mal immense à l’Alsace et dura de 1592 à 1604.

Après de longues négociations la paix fut conclue en 1604. disons mieux, les deux partis firent une trêve de quinze ans. Il nest pas sans intérêt d en détailler les conditions, qui furent en partie politiques, en partie financières.

Tout d’abord le prince George de Brandebourg renonça absolument à ses prétentions sur le siège de Strasbourg, et s’engagea à remettre entre les mains du duc de Wurtemberg toutes les propriétés de l’Évêché et du Chapitre qu’il détenait.

Le cardinal Charles de Lorraine fut reconnu pour seul évêque de Strasbourg, même par la ville de ce nom.

D’autre part les chanoines protestants renoncèrent à s’adjoindre de nouveaux collègues : c’était l’extinction de leur parti qu’ils signaient.

Après avoir ainsi assuré au catholicisme la possession de levêché, le cardinal ne lésina point sur l’argent. Il fallut assurer au margrave de Brandebourg 130,000 écus d’or; payer 30,000 écus de dettes qu’il avait faites, de plus, lui assurer, durant quinze ans, une pension de 9000 écus d’or; laisser aux chanoines protestants, pendant ' quinze ans, les rentes qu’ils détenaient; tout cela était garanti par les revenus du bailliage épiscopal d’Oberkirch, que devait conserver pendant trente ans également le duc de Wurtemberg; celui-ci se fit ainsi payer le rôle de médiateur qu’il avait joué sans dépenser un sou.

En effet, au bout de trente ans, l’évêque, pour racheter ce gage, dut payer à

ce prince le joli denier de 400,000 écus d’or. On a calculé qu’il en coûta à l’évêché de Strasbourg plus de 800,000 écus d'or, indépendamment des frais de la guerre et des dommages quelle avait causés.

Quant à la ville de Strasbourg, qui, pour le plaisir de gagner au protestantisme le diocèse de Strasbourg, s’était imprudemment mêlée à cette guerre, elle s’en tira les mains vides ; au dire de Wencker qui s’y entendait, ce fut la participation de la ville à cette malheureuse guerre qui devint la cause première de ses embarras financiers, embarras dont elle ne se releva plus jamais, et qui ne disparurent qu’à la grande Révolution.

La trêve fut prolongée jusqu’en 1626, puis la guerre de Trente ans la fit oublier.

De fait, si onéreux qu’il fut pour le diocèse, ce traité sauva le catholicisme dans l'Alsace inférieure, et l’honneur en revient au cardinal de Lorraine. Ce prélat fut aussi le premier à recommencer la réorganisation de l’église de Strasbourg.

Bien que Strasbourg l’eut reconnu comme évêque il n’en restait pas moins exclu de son église Cathédrale : 1 évêque prit le parti d’en établir une autre ailleurs et il transféra le Grand-Chapitre et le Grand Chœur dans l’église paroissiale de Molsheim qui était, comme Saverne, une ville de son domaine. Cette translation se fit par] lettre du 18 juin 1605. Comme le chœur de l’église était trop petit, on le démolit en 1606. et on en bâtit un nouveau qui fut achevé en 1609. Celui-ci subsista jusqu’à la Révolution ; il fut démoli depuis lors avec le reste de l’église, et la paroisse fut transférée dans l’ancienne église du collège des Jésuites. Les débris du Chapitre et du Grand Chœur s’établirent dans la ville de Molsheim : à eux est due la construction des belles maisons canoniales qu’on y voit encore et qui furent également élevées aux frais de l’église.

Le cardinal songea également au reste de son diocèse. Depuis longtemps l’Eglise catholique s’était remise de la première surprise qu’avait occasionnée le mouvement luthérien ; pour trouver ce qu’il y avait à faire, elle n’avait qu’à remonter dans sa propre histoire et à s’en inspirer. Le plus pressé était évidemment de refaire un clergé qui fût à la hauteur de sa mission et s’occupât du peuple, comme l’avaient fait jadis les apôtres, et plus tard, au temps de leur première ferveur, les Dominicains et les Franciscains ; c’est ce que firent au XVIe siècle les disciples de ce vaillant soldat qui s’appelait Ignace de Loyola. A lui revient le mérite d’avoir eu, le premier peut-être, l’intuition de la tactique à introduire dans la lutte que soutenait alors l’Église catholique. Au peuple il donna les missions pour l’instruire, et les catéchismes de Canisius firent plus pour le relèvement des catholiques que toutes les facultés de théologie. 11 poussa à l’établissement d’écoles, et Charles de Lorraine fonda à Molsheim un collège auquel il annexa un séminaire destiné à former les jeunes prêtres de son diocèse ; cette double institution devint le point de départ de la renaissance catholique dans toute la Basse- Alsace. Ainsi l’on revenait au point de départ. A l’ombre de l’église de Molsheim qui

remplaçait la Cathédrale, renaissait sous une autre forme l’ancienne école épiscopale dont l’absence s’était fait si cruellement sentir. Longtemps avant de mourir (1607) le cardinal prit la précaution que ses prédécesseurs avaient négligée, négligence que le diocèse venait de payer si cher II se fit donner un coadjuteur dans la personne du jeune Léopold d’Autriche qui fut élu et postulé par les chanoines catholiques assemblés à Molsheim le 8 septembre 1598. Cette sage mesure prévenait de nouveaux troubles, et assurait au diocèse le secours de la maison d’Autriche dont la puissance n était pas à dédaigner, dans un temps où les deux partis s’appuyaient sur les armes.

Léopold d’Autriche, frère de l’empereur Ferdinand II, se montra digne de son nom et rendit de grands services à son église. 11 abdiqua en 1625 en faveur de son neveu l’archiduc Léopold-Guillaume: celui-ci n'avait que 13 ans, mais il fut stipulé que jusqu'à 18 ans, il ne toucherait rien des revenus qui seraient employés à liquider les dettes de l’évêché, dont l’administration fut confiée au Grand-Doyen, François de Créhange.

A cette époque on put croire un instant que le Grand-Chapitre allait rentrer en

possession de la Cathédrale. Le 13 avril 1627, l’empereur Ferdinand II lança un

mandement, portant injonction aux membres dissidents du Chapitre d’avoir à restituer à leurs collègues les biens qu’ils détenaient; le Magistrat de Strasbourg fut chargé de veiller à l’exécution de cet ordre et il s’exécuta, car à ce moment la puissance impériale était à craindre. Le 13 décembre suivant, arriva un nouveau mandement ordonnant de rétablir toutes choses dans Strasbourg, conformément à la paix de Religion de 1535. Cette fois la chose était plus grave: il ne s’agissait de rien moins que de la restitution de la Cathédrale et des deux collégiales de Saint-Pierre-le-Jeune et de Saint-Pierre-le- Vieux. Le Magistrat fit valoir à cette occasion l’argument dont nous avons déjà fait mention, disant qu’il n’avait pas aboli l’ancienne religion, et que les chanoines avaient abandonné leurs églises. Les négociations traînèrent en longueur jusqu’en 1629 où parut le fameux édit, appelé de Restitution. Cette fois-ci encore, l’ordre de l’Empereur n’atteignit pas son but, grâce aux tergiversations du Magistrat, qui parvint à retarder le

coup dont il se sentait menacé, jusqu’au jour où les Suédois entrèrent en campagne

et où la guerre de Trente ans recommença avec une nouvelle fureur.

Ce fut, pour les catholiques qui restaient encore à Strasbourg, la période la plus dure qu'ils aient eu à traverser. Le couvent des Johannites fut confisqué sous prétexte qu’on en avait besoin pour assurer la sécurité de la ville, et les religieux furent logés dans l’ancienne prévôté de Saint-Pierre-le-Jeune, de nos jours, maison Kastner. Les deux couvents de Sainte-Madeleine et de Sainte-Marguerite furent traités avec la dernière rigueur. De son côté Gustave-Adolphe abandonna à la Ville tous les biens des églises, des couvents et de l’évêché même, pour la récompenser de l’alliance quelle avait contractée avec lui. Mais tout finit ici-bas et le traité de Westphalie mit, en 1648, un terme aux maux qui depuis trente ans accablaient l’Allemagne et en particulier l'Alsace.

Toute la période qui s'écoula de 1648 à 1789 fut employée par les évêques à relever les ruines et à remettre de l’ordre dans le diocèse. Tout d’abord il fallut reconstituer le clergé, décimé comme la population elle-même, et dans les premières années qui suivirent le traité de Westphalie, on trouve les paroisses desservies par des prêtres séculiers ou réguliers venus de tous les pays voisins, de la France, de l’Allemagne ou de la Suisse. C’est au bout de quelques années seulement que fut reconstitué le clergé indigène et, grâce au séminaire de Molsheim, il reçut la formation nécessaire à l’exercice de sa haute mission dont il s’acquitta dignement. Comme l’Église ne pouvait refuser les bénéfices aux sujets que lui présentaient les collateurs, elle travailla à élever du moins convenablement les candidats, en leur imposant la fréquentation de ses séminaires. Au XVIIe et au XVIIIe siècles se forma ainsi en Alsace un clergé savant et vertueux; les fils de famille, qui se destinaient au Grand-Chapitre et aux autres collégiales du diocèse, durent s’y préparer par de sérieuses études et recevoir une éducation sacerdotale. De cette façon, ces établissements ne renfermèrent bientôt plus que des hommes d’une valeur véritable ou qui avaient du moins des titres suffisants aux dignités ecclésiastiques. Aussi le spectacle que présenta le clergé d’Alsace au moment de la Révolution fut-il bien différent de celui qu’il avait offert au XVIe siècle. Plus de défection dans le Grand- Chapitre, fort peu dans les rangs du clergé, qui subit les spoliations, l’exil, la déportation, la mort même, plutôt que d’apostasier. Sauf quelques rares exceptions, le clergé séculier resta inébranlablement attaché à l’Église, et sut se dévouer pour le peuple qui, de son côté, se montra en général fidèle à sa religion. Mais la période révolutionnaire est trop importante pour que nous ne lui consacrions pas un chapitre spécial, d’autant plus que la Cathédrale y joua un grand rôle.

Nous revenons donc à la transformation qui suivit la réunion de Strasbourg à la France en 1681.

Suivant l’article troisième de la capitulation d’Illkirch, la Cathédrale devait être rendue aux catholiques, comme l’avaient précédemment demandé en vain les empereurs d’Allemagne. Les protestants, qui l’occupaient depuis la fin de l’Intérim , retournèrent au Temple- Neuf; le Grand-Chapitre et le Grand-Chœur reprirent possession de leur ancien domaine.

L’église de Molsheim, qui avait servi de Cathédrale depuis 1605, fut alors abandonnée à la communauté de la ville, mais le Grand-Chapitre et le Grand-Chœur, qui de concert avaient bâti le nouveau chœur, s’en réservèrent le droit de propriété.

L’évêque François Egon de Fürstemberg avait, en 166}, succédé au prince Léopold-Guillaume, mais les malheurs des temps l’avaient tenu éloigné de Strasbourg ; il revint en Alsace et réconcilia solennellement la Cathédrale le 21 octobre 1 68 1 ; dès le lendemain fut repris l’office canonial. Le 2} octobre Louis XIV fit son entrée à Strasbourg et le jour suivant, il visita la Cathédrale, accompagné de la Reine, du Dauphin, de la Dauphine et de toute la cour. Le prince-évêque, entouré, de son

clergé le reçut à la porte de l'église : à cette occasion il lui adressa un discours tout de circonstance et digne d’un évêque, mais qui fut défiguré par l'esprit de parti, et au sujet duquel on a, depuis, formulé contre lui des accusations imméritées et entièrement mensongères : elles ont été récemment réduites à leur juste valeur.

11 mourut à Cologne le Ier avril 1682, et il fut remplacé par son frère Guillaume- Egon que le Grand-Chapitre élut le 8 juin suivant.

Le Magistrat de Strasbourg lui fit présenter le 7 juillet un riche ornement d’église travaillé en or et en argent, qui avait été fait en 1522, et que le prélat accepta avec reconnaissance. C’était, selon toute apparence, un objet confisqué autrefois dans un des couvents de femmes, supprimés à l'époque de la Réforme.

Guillaume-Egon fonda en 1695 séminaire qu’il confia à la direction des Jésuites. Il l’établit dans les bâtiments de l’ancien Grand-Doyenné avec ses jardins, les trois corps de logis qui surmontaient le cloître attenant à la Cathédrale et dont deux appartenaient au Grand-Chapitre et le troisième au Grand-Chœur. Le Bruderhoff, rendu en 1687 par le Magistrat au Grand-Chapitre, y fut joint également. Cet ensemble de terrains et de bâtiments représente la surface occupée aujourd’hui par le Lycée et le Grand-Séminaire.

Le roi de France donna au Séminaire, en guise de dotation, les biens des abbayes de Seltz et de Walbourg, que celui-ci conserva jusqu’à la Révolution, plus la paroisse de Weyersheim qu'il lui incorpora, pour que les revenus servissent à l’entretien de la Bibliothèque. Quant au Grand-Chapitre, il fut indemnisé de la cession du Bruderhoff par le don du prieuré de Saint-Pierre à Colmar que le roi lui accorda en 1713.

La même année 1687 furent aussi supprimés les quatre canonicats de la Cathédrale, en la possession desquels s’étaient maintenus jusqu’alors deux princes de la maison de Brandebourg et deux de celle de Brunswick-Lunebourg.

Ainsi disparut la dernière trace du schisme funeste qui avait si longtemps divisé le Chapitre

Celui-ci fut également réorganisé. En 1650 déjà on avait réduit à 12 le nombre des chanoines capitulaires , c’est-à-dire ceux qui avaient voix et entrée au Chapitre et droit aux revenus. Les 12 autres conservèrent le nom de domicellaires , de domicellus, damoiseau; ils ne furent admis au rang des capitulaires qu’au fur et à mesure des extinctions : c’étaient donc comme des surnuméraires.

Cet arrangement fut confirmé en 1686. L’année suivante le Grand-Chapitre statua que sur les 24 canonicats, il en serait réservé huit à des seigneurs français.

Mais sauf les Bourbon, les Lorraine, les Rohan et les Bouillon, peu de maisons françaises pouvaient faire preuve des 16 quartiers de noblesse paternelle et maternelle exigés pour l’entrée au Chapitre. 11 ne se présenta donc guère de candidats et, à la demande du roi, le Chapitre adoucit la sévérité de la règle ancienne. On décida en

même temps que les domicellaires , jusque-là pourvus d'un simple titre sans revenu aucun, toucheraient dorénavant le quart du traitement d’un capitulaire, à la condition de demeurer pendant sept ans dans le collège ou séminaire de Strasbourg pour en suivre les exercices, et d’assister les dimanches et fêtes aux offices de la Cathédrale ; au bout de ce temps, ils devaient prendre leurs grades à une université. Alors seulement ils étaient admis à jouir de leur traitement de domicellaires et astreints à la résidence de trois mois comme les capitulaires.

Les débris des biens du Grand-Chœur ayant été rassemblés et le fonds reconstitué tant bien que mal, on put reporter à 20 le nombre des prébendiers du Grand- Chœur qui, en 1656, avait dû être abaissé à 12. On sait que, en fait, c’étaient eux qui desservaient le chœur, en l’absence des chanoines.

En 1686 Guillaume-Egon de Fürstemberg devint cardinal et, à la paix de Ryswick, il fut rétabli dans ses droits de prince du Saint-Empire attachés à la partie de sa principauté située au-delà du Rhin. Son prédécesseur en avait été exclu en 1674.

Cependant c’est seulement en 1723, qu’à la suite d’une négociation menée par Schœpflin, le cardinal de Rohan reçut l’investiture de l’Ortenau et, l’année suivante, il siégea à la diète de Ratisbonne, droit dont les évêques ses successeurs ont joui sans contradiction jusqu’à la Révolution. De cette situation découlait une conséquence assez bizarre : lorsque l’Empire était en guerre avec la France, l’évêque de Strasbourg publiait un mandement pour la partie alsacienne de son diocèse et un autre pour la partie transrhénane, demandant à son peuple de prier d'une part pour le roi de France, de l’autre pour l’empereur d’Allemagne.

Le cardinal de Fürstemberg songea, évidemment à l’instigation du Roi, à choisir pour coadjuteur Armand-Gaston-Maximilien, prince de Rohan-Soubise, chanoine capitulaire de Strasbourg depuis 1690. Il paraît que les capitulaires allemands ne furent pas, dans le début, favorables à cette idée qui leur paraissait une atteinte aux droits du Chapitre, et à la liberté de l’élection, laquelle de fait était ainsi annulée. Le cardinal de Bouillon, ambassadeur de France à Rome et chanoine de la Cathédrale, fut même accusé d’avoir cherché à entraver les négociations qu’il devait faire réussir. Mais il ne put empêcher le roi d’obtenir en 1700 du Saint-Siège un bref d’éligibilité et une dispense d'âge pour le prince de Rohan, et là-dessus le Chapitre, ayant été convoqué le 21 février 1701, par le comte de Lœwenstein, Grand-Doyen, l’élection du coadjuteur se fît sans difficulté. Trois ans plus tard à la mort du prince-évêque Guillaume-Egon de Fürstemberg, le coadjuteur monta sur le trône épiscopal de Strasbourg qu’il devait occuper près d’un demi-siècle. Malgré les méchancetés débitées sur son compte par Saint-Simon qui était notoirement la plus mauvaise langue de son temps, ce prélat, auquel l’histoire a conservé le nom de Grand Cardinal, a joué, sa vie durant, un rôle important et laissé en Alsace un bon souvenir.

Le 21 mai 1742, le prince François-Armand-Auguste de Rohan-Soubise alors connu sous le nom de l’abbé de Ventadour, fut élu coadjuteur. Depuis deux ans, le cardinal de Rohan avait obtenu pour lui un bref d’éligibilité qui portait dispense pour posséder l’évêché de Strasbourg, bref dont il ne fît usage que deux ans après. L’élection du jeune prince se fit naturellement sans difficulté, et il fut sacré le 9 novembre suivant par le cardinal de Rohan, son grand-oncle, sous le titre d’évêque de Ptolémaïde. 11 monta en 1749, le 29 juillet, sur le siège de Strasbourg, à la mort du cardinal arrivée à Paris le 19 juillet de la même année; celui-ci avait atteint l'âge de 75 ans. Depuis 174 7, le nouvel évêque était cardinal, ayant été nommé sur la présentation du chevalier de Saint- Georges, prétendant au trône d’Angleterre, qu’on est assez étonné de trouver en cette affaire. 11 n’occupa le siège de Strasbourg que pendant sept ans, et mourut le 28 juin 1756, à l’âge de 39 ans, à Saverne, où il s’était fait transporter de Paris presque moribond, voulant mourir dans son diocèse et dans cette Alsace qu’il aimait beaucoup.

Cette fois il n’y avait pas de coadjuteur, et il fallait recourir à l’élection. Mais le diocèse de Strasbourg était devenu un fief de la famille de Rohan, et, le 25 octobre 1756, les électeurs donnèrent, comme de raison, leur voix au Grand-Prévôt, Louis II-César- Constantin de Rohan. Né le 24 mars 1697, celui-ci avait d’abord été destiné à la carrière des armes et fait chevalier de Malte. A 19 ans, il fut lieutenant de vaisseau et capitaine à 23. Il suivit cette carrière jusqu’en 1723 où, à la persuasion de son frère, l’archevêque de Reims, il se décida à entrer dans les ordres, et fut reçu chanoine de Strasbourg, dont il devint Grand-Prévôt en 1747.

C’était le troisième Rohan qui montait sur le siège épiscopal de Strasbourg, et il l'occupa avec honneur.

Ce fut lui qui éleva, aux frais du diocèse et avec les cotisations du clergé, le Grand-Séminaire de Strasbourg, lequel fut construit entre 1768 et 1772 pour être, vingt ans plus tard, confisqué par la Révolution et converti en prison. Le bâtiment a été remis en 182} à la disposition du diocèse, mais sa riche dotation est restée engloutie dans le gouffre où allèrent tous les autres biens ecclésiastiques. Cet évêque eut à réorganiser tout l’enseignement diocésain, désorganisé par la suppression des Jésuites, et il y réussit. Il eut l’honneur d’être le protecteur et le Mécène de l’abbé Grandidier, et son portrait figure en tête de l’histoire de l’Église de Strasbourg.

11 fut fait cardinal-prêtre le 25 novembre 1761. A sa mort, arrivée à Paris le 11 mars 1779, son successeur était tout trouvé: dès le 22 novembre 1759 avait été élu comme coadjuteur le prince Louis-René-Edouard de Rohan-Guéménée, neveu du cardinal Louis-Constantin, qui reçut le titre d’Evêque de Canople. Ce dernier des Rohan qui ait occupé le siège de Strasbourg, s’est acquis une triste célébrité par son ambassade à Vienne et par l’histoire du collier; ses rapports avec Cagliostro qui fit un séjour prolongé dans le château épiscopal de Saverne, y ont ajouté une légère teinte de ridicule.

Les premiers coups du tocsin révolutionnaire réveillèrent heureusement le vieux sang breton des Rohan.

Dépouillé, exilé, le cardinal resta digne et ferme dans la voie du devoir, et le fastueux grand seigneur d’autrefois sut, tout appauvri qu’il était, trouver moyen de donner de généreux secours à ses prêtres fugitifs et sans ressources. Enfin, incapable de résister à l’orage qui bouleversait l’Europe entière, il sut du moins tomber en gentilhomme et mourir en prêtre catholique, bonheur que n’eut pas Brendel, le triste apostat qui avait usurpé le siège épiscopal de Strasbourg.

A partir du moment où le cardinal s’était retiré à Ettenheim et probablement jusqu’il sa mort, était resté auprès de lui le plus jeune chanoine de la Cathédrale, son neveu, le prince Jules de Rohan-Rochefort. Il paraît que ce jeune homme était d’une rare distinction ; il avait fait ses études à Molsheim, et, au témoignage de M. Spitz, le vénérable et vénéré archiprêtre de la Cathédrale, les vieux prêtres d'avant la Révolution en parlaient souvent, et en avaient conservé le meilleur souvenir.

Sans doute, il eut été appelé un jour à monter sur le siège de Strasbourg et à continuer ainsi la dynastie des Rohan. Mais le ciel en avait décidé autrement.

Avec le cardinal de Rohan disparut aussi le Grand-Chapitre qui se dispersa. 11 peut être intéressant de conserver ici la liste de ses membres, telle qu’elle se trouve dans X Annuaire d’Oberlin pour 1789. Nous en donnons le texte.

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