LE MARTYROLOGE DE LA CATHÉDRALE
Sous ce titre nous allons reprendre l’exposé des principaux sinistres qui ont ravagé la Cathédrale depuis 1298. Durant les six siècles écoulés depuis cette époque, elle a subi bien des vicissitudes, et nous avons mentionné dans les pages qui précèdent, l'incendie qui la dévasta en 1298 pendant la construction même de la façade, ainsi que ceux qui avaient ravagé l’ancien bâtiment. Depuis ce temps jusqu'à l’établissement du paratonnerre, de 1835 à 1836, c’est du feu du ciel qu’elle eut surtout à souffrir.
Placée au milieu d’une vaste plaine, exposée à tous les courants d'air, et dominant au loin toute la région voisine, la Cathédrale était spécialement vouée aux atteintes de la foudre : nos pères eurent l’ambition de lui donner l’élévation des montagnes, elle devait aussi en partager les périls, car, a dit un poète latin, «la foudre frappe surtout les cimes plus élevées » feriunt . summos . fulmina montes.
Cependant avant la construction de la flèche, dit M. KIotz, la Cathédrale a subi
peu de grands désastres. Il n’y a eu que six coups de foudre en 424 ans, soit un
tous les 70 ans, trois sur quatre incendies, de 1015 à 1180, et trois sur cinq autres
de 1180 à 1439, année oii la flèche fut achevée. De 1439 à 1836 au contraire, en 387
ans, il y en a eu trente trois coups de foudre, soit un par 12 ans, c’est-à-dire six fois davantage. Les intervalles diffèrent beaucoup; il y en a eu parfois plusieurs en une année, d’autre fois ils se sont suivis à des distances variant de 1 à 13 ans, une fois même jusqu’à 74 ans, de 1759 à 1833; le 19 juillet 1835 en termine la série par d’assez considérables dégâts, qui ont causé une dépense d'environ 10,000 francs. Nous ne pouvons naturellement donner même une simple énumération de tous ces sinistres, et nous nous bornerons à relater les coups plus importants, ceux qui ont le plus fortement atteint et endommagé l’édifice.
Ainsi nous trouvons en 1397 un orage violent survenu au milieu de la nuit, qui renverse la tourelle munie d’une cloche qui surmontait alors le chœur.
En if jj, le 20 février, une violente tempête éclata vers trois heures du matin et jeta bas la tourelle où était l'horloge de la tour. Elle tomba avec sa cloche sur la voûte inférieure de la Cathédrale. Le vent renversa aussi, sur la toiture de plomb, la galerie de pierre qui était près du chœur; le dommage se monta à plus de jooo florins.
En 1540, le 19 août, vers les quatre heures, survint un vent violent qui fit de grands ravages dans la ville aussi bien que dans les campagnes. Il enleva de dessus la plate-forme le couvercle en cuivre, pesant j$o livres, qui recouvrait la grande ouverture laquelle correspond à la nef, et le jeta sur le toit de plomb ou il causa beaucoup de dégâts.
En 1 568, le 29 juin, à quatre heures du soir, la foudre frappa la flèche près de la couronne et mit le feu au Chœur. 11 brûla tout le toit qui le couvrait et fondit le plomb. C’est à cette occasion que l'on plaça au haut de la flèche l’inscription suivante : Gotl behüt mich hinfürter — Für donner Hagel und Ungcvnller — 1568.
En 1625, le 18 juillet au matin, s’éleva un brouillard épais et puant qui enveloppa la tour jusqu’à huit heures. Il fut suivi d’une grande chaleur et les rayons du soleil parurent comme obscurcis. Vers onze heures et demie, sans pluie, sans aucun indice
d’orage, retentit subitement un si terrible coup de tonnerre que les gardes de la tour
crurent qu’il avait frappé le toit en plomb de la nef. On ne trouva cependant ni feu ni contusion, mais peu après, vers midi, survint une grosse pluie avec un autre coup de foudre qui tomba sur la couronne et abattit tout ce qui se trouvait au-dessous des huit piliers lesquels soutiennent la flèche. 11 fit tomber des escaliers tournants plusieurs pierres qui endommagèrent quelques maisons situées près de la Cathédrale. Les dalles du pavé de la plate-forme furent brisées en partie; la partie supérieure de la tour fut si fortement dégradée qu’on dut en abattre vingt-huit pieds de hauteur pour éviter de nouveaux malheurs; mais Jean Heckeler, l’architecte de l’OEuvre, la rétablit telle quelle avait été auparavant et ajouta même un pied de plus à sa hauteur. Cette réparation coûta près de 966 livres-deniers de Strasbourg. Elle fut faite en un an, et la nouvelle pierre qui couronna la flèche fut posée le 16 juin 1626.
En 1640, le 20 avril à sept heures du soir, un terrible coup de tonnerre, précédé d’une grande pluie, tomba sur la Cathédrale. Il entra dans la couronne dont il brisa quelques piliers, descendit sur la plate-forme où il abattit une table de pierre, et pénétra de là jusqu’à la galerie extérieure qui conduit aux orgues. Il fit tomber deux
pierres, qui pesaient plusieurs quintaux, jusque dans la rue où elles s’enfoncèrent
profondément dans le sol. Le coup se porta ensuite sur l'horloge, près de laquelle il ressortit par la fenêtre après avoir brisé le ressort qui faisait chanter le coq. Le dommage fut estimé à plus de deux mille florins.
En 1654, un orage mêlé d’éclairs et de tonnerres s’éleva sur la • ville, le 6 juin, entre une et deux heures du matin. Cet orage ne fit d’abord aucun mal et s’apaisa
pour quelque temps; mais, au bout d’un quart d’heure, un horrible coup de foudre éclata subitement sur la tour avec un bruit effroyable. Non seulement il abattit la boule, la croix, la moitié de la rose, la moitié de la flèche avec les quatre piliers et la moitié de la couronne, mais il ruina même les deux piliers au-dessous de la couronne, les trois autres piliers voisins et une partie des huit escaliers tournants de la flèche, ainsi que deux des quatre escaliers tournants inférieurs. La boule, placée en 1626 au haut de la flèche, fut jetée sur la plate-forme, sans se briser. D’autres débris encore furent lancés sur la plate-forme, la place de la Cathédrale ou les maisons voisines, sans occasionner cependant d’accident. A distance on crut voir une grande botte de paille brûler le long de la tour.
Le fils de Jean Heckeler l’architecte défunt, Jean-Georges Heckeler fut chargé de réparer ces dégâts. 11 fit abattre de la tour jusqu’à cinquante-huit pieds de son élévation, la reconstruisit ensuite et l’éleva encore d'un pied dix pouces et demi. Les pierres furent tirées de la carrière de Gresswiller près de Mutzig; quelques-unes pesaient jusqu’à vingt, trente et trente-six quintaux. La nouvelle boule fut posée le 16 juin 1657. Elle était octogone ayant un pied et neuf pouces de diamètre. On y avait gravé un H entouré aux quatre coins de quatre petites croix avec l’inscription : Urbem Christe tuam serva. Une inscription allemande fut placée au-dessus des huit escaliers tournants pour conserver la mémoire de ce terrible coup de tonnerre.
En 1674, il y eut en Europe un ouragan presque universel qui passa à Strasbourg au mois de juillet. La grêle, dont des morceaux agglomérés pesaient jusqu'à sept à huit livres, cassa et brisa à la Cathédrale beaucoup de vitraux peints.
En 1728, le 3 août, on sentit un grand tremblement de terre. Suivant ce qu’en disent quelques-uns, dit Grandidier, la tour fut déplacée d’un pied de sa situation, mais subitement remise à la première place (?). L’eau, contenue dans le réservoir de la plate-forme, fut élevée à la hauteur d’un homme et lancée, à la distance de 18 pieds. Une inscription gravée sur une plaque de marbre noir conserva le souvenir de cet événement.
En 1744, le 12 juillet, le tonnerre tomba sur la Cathédrale et causa de grands dommages aux escaliers tournants.
Le 29 juillet suivant, entre trois et quatre heures de l’après-midi, la foudre tomba sur la Cathédrale neuf fois en une heure de temps, et brisa 62 degrés et une table de pierre qui se trouvait sur la plate-forme. Elle fit sauter la plus grande partie de la pierre octogone qui terminait la tour, et qui fut renouvelée le 18 octobre de la même année.
En 175 ï, le 10 septembre, les directeurs de la fabrique firent ôter cette même pierre octogone qui était au-dessus de la tour, parce qu’elle avait été précédemment endommagée par plusieurs orages. Ils la firent remplacer par une nouvelle haute d’un
pied de Paris et en ayant deux de diamètre, qui fut posée le 28 septembre. Au-dessus fut placée une boule de cuivre dorée au feu, faite en pyramide ovale, et qui coûta deux cents florins. Elle pesait j6 livres et avait trois pieds de hauteur sur quinze pouces de diamètre. Elle fut, comme de raison, bientôt abîmée par la foudre.
En 1754, le 16 juin à huit heures trois quarts du soir, un terrible coup de tonnerre se fit subitement entendre au milieu d’une grosse pluie, brisa la pomme de cuivre ainsi que la pierre octogone, et emporta en même temps le pilastre qui soutenait cette pierre ainsi qu’une grande partie de la croix. Le tout tomba dans 1 intérieur de la flèche. On trouva la pierre brisée et la pomme tellement endommagée qu on ne put la réparer. Le même coup causa encore d’autres dommages, et le tout coûta six mille livres à réparer.
L’année 1759 fut deux fois fatale à la Cathédrale. Le vendredi 28 juillet, vers une heure et demie après midi, le tonnerre, par un temps doux et serein, tomba sur la flèche. Le coup, peu fort, ressemblait à un coup de pistolet: mais un globe de feu sans presque endommager la tour dont il n’abattit que quelques pierres, s élança sur le toit de plomb qui couvrait la grande nef, de la tour au chœur. Le feu prit à la charpente et gagna si rapidement qu’en moins d’une heure toute la toiture brûlait dun bout à l'autre; le plomb fondu tombait en liquide enflammé sur le pavé de la nef. Vers les trois heures, le toit en forme de mitre, dit vulgairement Pfaffenkappe fut attaqué par le feu; un des huit frontons ou pignons, calciné par la violence de la chaleur, tomba sur la salle qui surmonte la chapelle de Saint-André et en défonça la voûte. Un autre des pignons tomba pendant la nuit, entre onze heures du soir et minuit, sur la voûte de la première travée de la nef, qui fut enfoncée également; plus tard la reconstruction en a été mal exécutée, comme on le remarque encore aujourdhui. Tous les autres pignons menaçaient ruine et il fallut les démolir.
Les autres toits furent épargnés. Deux fois les flammes gagnèrent la charpente de la partie où sont les cloches, mais on parvint à les éteindre. Pour l’extinction du feu, on avait épuisé les puits de toutes les maisons voisines de la Cathédrale et, à l’intérieur de celle-ci, on marchait dans l’eau.
C’est à cette occasion que périt l’autel élevé au Chœur en 1685 ; le plomb avait coulé par une ouverture de la voûte sur le baldaquin en bois soutenu par quatre colonnes de marbre. Le reste du mobilier et les chapelles latérales furent épargnés. Mais le Chœur se trouvait dans un état tel qu’on ne put plus y célébrer l’office divin, qui fut interrompu jusqu’au 1^ août suivant; puis transféré dans la chapelle saint Laurent; la paroisse dût se transporter dans celle de Sainte-Catherine.
Le 25 septembre de la même année, à cinq heures et quart de l’après-midi, le tonnerre qui avait commencé à gronder, depuis deux heures, tomba de nouveau sur la Cathédrale, et causa de si grands ravages dans la couronne, que l’on craignit un
instant d’être obligé de l’enlever avec toute la partie supérieure de la tour. On parvint cependant à l’étayer suffisamment et à la restaurer ensuite. L’intérieur n’eut aucun dommage. Quatre années furent nécessaires pour réparer les dommages de ces deux orages, et il en coûta plus de quatre cent mille livres à la fabrique. La haute nef et la coupole furent couvertes en cuivre, et la maison OEsinger, encore existante à Strasbourg à cette heure, fournit à cet effet 58,535 livres de cuivre rouge en feuilles La mitre ne fut pas rétablie, et la plate-forme qui couvre la coupole fut entourée d’une grille en fer. C’est là que fut installé plus tard le télégraphe. L’office canonial ne
put être repris au chœur que pour les premières vêpres de Noël 1763 .
Depuis ce temps nous n’avons plus à signaler qu’un coup de foudre en 1833 et
un autre en 1835, le 19 juillet; ce dernier amena l’établissement d'un paratonnerre;
puis un orage en 1840, le 22 juillet, qui endommagea la rosace; et enfin la grande catastrophe du 25 août 1870.
Encore au bout de 28 ans, il est difficile à un homme qui a été le témoin oculaire des événements de 1870, de traiter la question des dommages causés par le bombardement sans ressentir à nouveau les poignantes émotions qu’il a éprouvées en voyant brûler la Cathédrale. On nous permettra donc de nous borner à analyser les rapports officiels que présenta au maire de Strasbourg, M. Klotz, l’architecte de la Cathédrale, chargé de constater les dégâts, rapports qui ont été publiés.
Nous suivrons l’auteur dans tous les détails qu'il donne sur les avaries éprouvées par le monument, en y ajoutant quelques renseignements que nous a fournis M. Stienne l’habile statuaire de l’OEuvre Notre-Dame, qui était aux premières loges pour voir se jouer ce drame sinistre, et qui a été appelé, par sa position même, à constater et à réparer bien des mutilations. Nous le prions d'agréer ici l’expression de notre reconnaissance pour son bienveillant concours, sur ce point et sur beaucoup d’autres.
De toutes les ruines causées par les obus, la plus importante et aussi celle qui a obtenu la plus grande célébrité, est la dégradation de la croix qui couronne la flèche. Cette croix est entièrement en pierres de taille, richement sculptée et surmontée d’un couronnement octogone à moulures, vulgairement appelé le bouton. Elle est à quatre bras, placés dans la direction des escaliers des quatre tourelles ; sa hauteur, y compris le couronnement et le chapiteau inférieur, est de 3,58 m. Une pyramide octogone arquée, formant le sommet de la calotte ajourée qui recouvre la lanterne supérieure, lui sert de base. C’est le long de cette pyramide que montent les conducteurs du paratonnerre, longeant le bras vertical pour se réunir à la base de la tige d’appel.
Cette pyramide fut, le 15 septembre, atteinte en deux endroits par un projectile. Il en résulta que, par l’effet du choc et de la brisure qui s’en suivit, la croix s'inclina du côté où ils s’étaient produits, et dévia à son sommet d'environ 0,60 m.
Les trois crampons qui restaient, le quatrième ayant été enlevé, ont pu seuls avec les conducteurs du paratonnerre retenir la croix et l’empêcher de s abattre.
Le point frappé se trouvait 4,08 m. plus bas que le sommet de la flèche, donc à 138,02 m., la hauteur totale de la Cathédrale étant de 142,10 m. La dépense pour la restauration s’éleva à 4258,57 francs, et celle-ci, commencée le 3 octobre 1870, fut terminée le 21 janvier 1871, non toutefois sans quelques interruptions causées par la rigueur de l'hiver et par d’autres opérations également urgentes.
De toutes les dégradations infligées à notre Cathédrale, celle-ci dut être réparée la première, dit M. Klotz, afin d’éviter les graves accidents qu’aurait produits la chute de la croix. Mais ce fut loin d’être la seule. Ce qui frappe tout d’abord, ajoute l’architecte précité, c’est de trouver des dégâts à toutes les parties de l’édifice, dans toutes les expositions et à toutes les hauteurs; aux quatre faces du transept, aux deux côtés de la nef et aux deux chapelles qui les flanquent, comme au pourtour des tours, partout il y a trace du passage et de l’éclat des projectiles; la seule différence est dans leur importance qui varie naturellement selon la direction des points d’attaque.
Les premiers projectiles frappèrent la Cathédrale dès la nuit du 18 au 19 août. Le dernier lui est arrivé le 27 septembre, le jour même de la reddition de la ville, à une heure et demie de l’après-midi. Il pénétra dans l'intérieur de l’église par la 7e fenêtre du côté nord de la haute-nef (celle qui est aveuglée à demi, entre les orgues et la tour). Il venait donc de la direction de Schiltigheim ou du Wacken.
Entre ces deux limites, soit dans l’espace de 38 jours, elle a reçu des obus pendant 24 jours et n’a été épargnée que durant 14 jours.
Dans la nuit du 25 au 26 août, les toitures de la net et du chœur ont été incendiées. Le 15 septembre, le sommet de la flèche a été atteint et la croix détachée de sa base comme nous l’avons dit plus haut. Les journées du 10, 19 et 24 septembre furent les plus mauvaises pour l’ensemble.
Quant à la flèche déjà atteinte dès le 27 août, elle reçut, en dehors du 15 août, plus de 13 projectiles éparpillés entre les 4 tourelles et la lanterne, les 4, 6, 7, 9, 10 et 11 septembre. La partie la plus exposée et la plus maltraitée a été celle du nord, dans tout son développement et plus particulièrement, l’angle nord-ouest de la tour qui se trouvait sous le coup des batteries établies du côté de Schiltigheim, à partir des rotondes du chemin de fer jusqu’au Wacken.
Les autres n’ont eu à souffrir que du tir des batteries volantes. C’est donc aux batteries fixes que sont dus les plus désastreux dommages, ceux du sommet de la flèche, les plus graves par les dangers qu’ils ont fait courir à la pyramide, ainsi que ceux de la nef, les plus importants par les dépenses exigées par leur réparation. La base de la tour à partir de six mètres environ du sol jusqu'à la hauteur de la plate-forme, est la partie de l’édifice où l’ornementation en pierre de taille a été le plus endommagée.
C’est en effet à la riche ceinture de gables ajourés, de pinacles avec fleurons, de clochetons avec frêles colonnettes qui garnissent et contournent la partie inférieure des contreforts, que commencent les détériorations. En plein nord, les projectiles ont atteint le bel escalier situé dans l’angle de la façade latérale et du contrefort, la grande fenêtre qui donne dans le porche de l’église et la galerie de passage sise au-dessus, si remarquable par les sculptures symboliques de la frise de sa corniche; la balustrade et la toiture en pierre de cette galerie, le réseau de la fenêtre et les faces latérales des deux contreforts furent les parties les plus endommagées. On eut surtout à déplorer la perte d'une série de curieuses statuettes qui surmontaient les pinacles. A la même hauteur, les contreforts tournés vers le nord-ouest et le sud reçurent également de graves avaries.
Au premier étage, les dégâts furent plus considérables et augmentaient en allant vers le haut. Le couronnement de la niche où se trouve la statue équestre de Clovis, fut abattu ; la statue équestre elle-même resta pour ainsi dire intacte, seulement elle reçut sur le bras, comme en guise de sceptre, une partie du pilier qui soutenait la niche; la statue de l’évêque, plus grande que nature, fut emportée; la balustrade de la galerie fut fortement endommagée. La grande fenêtre de la tour eut plusieurs meneaux enlevés.
A la façade du nord, la toiture pyramidale en pierre de l’escalier, fut presque détruite complètement; la grande fenêtre de la tour et les faces des deux contreforts avec les gables des arcatures éprouvèrent de nombreux dégâts. Il en fut de même aux deux contreforts du côté est, et de toute la galerie avec balustrade formant
couronnement de cet étage et qui contourne la tour du nord sur ses trois faces.
Le deuxième étage, plus rapproché de la plate-forme, fut plus maltraité encore, et couvert dans toute sa hauteur et sur toutes ses faces, d’une multitude de brisures et d’éclats. A l'angle nord-ouest, les clochetons avec pinacles aux deux contreforts furent très dégradés, et l’un presque entièrement détruit.
L’une des statues d’évêque, plus grande que nature, eut la tête enlevée, et une
statue d’ange musicien, de grandeur naturelle, qui faisait partie de l’Ascension, fut
détruite complètement. Au nord et à l’est, la décoration des trois autres contreforts subit le même sort: à certaines places de fortes brèches furent produites, des parties d’assises tombèrent, un grand nombre de pilastres et de colonnettes furent détériorés.
A la plate-forme, de notables parties de corniche et de balustrade furent détruites surtout à l’angle nord-ouest ; l’angle sud-est subit le même sort, sur une moindre étendue cependant. Les assises furent fortement attaquées en contre-bas de la corniche, et des pierres en furent détachées et brisées sur une assez forte étendue.
A la même hauteur, l’escalier du sud-est par lequel on monte habituellement à la plate-forme, eut une série de marches déplacées et plusieurs entièrement détruites.
Au delà de la plate-forme, à la tour et aux quatre tourelles, il y a eu des
dégâts partiels à toutes les hauteurs; les plus importants se trouvaient à la partie inférieure de l’escalier nord-est, à l’étage formant point d'aspect de l’admirable voûte qui clôt la tour, où, au nord, le fleuron d'un gable, la balustrade et deux pinacles furent détruits, et où l’embrasure de l’arcade fut fortement entamée, enfin à la partie supérieure de l’escalier nord-ouest.
A la flèche même furent abattus de nombreux fleurons, principalement aux redans des premier, troisième, cinquième, sixième et septième gradins ; quelques pierres tenant au noyau de la construction furent brisées, notamment sous la couronne. Nous avons déjà parlé de la croix et des mutilations quelle a subies.
Les dégâts causés au chœur, au transept et à la nef furent éparpillés sur toute la surface. Ce furent, au côté nord, deux fleurons et une tête de gargouille enlevés aux grands pinacles des troisième et quatrième contreforts à partir du transept; un fleuron abattu au couronnement de l'escalier qui joint la galerie du bas-côté à celle de la haute-nef; une pyramide qui surmonte la balustrade de la nef près du deuxième contrefort, entièrement détruite; plusieurs mètres de balustrade fracassés; à la deuxième et à la troisième fenêtre de la haute-nef, de graves dégâts aux six-feuilles et aux quatrefeuilles des réseaux; à la cinquième, le réseau ne fut pas seulement fortement entamé, mais, dans le bas, l’appui et les meneaux furent en partie enlevés; à la sixième fenêtre, celle aveuglée contre laquelle sont placées les orgues, il y eut de nombreuses brèches dans le mur, et la loge de l’organiste, située en avant, eut sa paroi et ses fenêtres abîmées; à côté, à la septième fenêtre fermée à moitié par un grand contrefort de la tour, les assises des pieds-droits, le réseau, ainsi que la toiture en pierre sise en dessous, furent tout fracassés.
Dans ce même coin les dégâts n’ont point de discontinuité, de la galerie de la haute-nef à la fenêtre du bas-côté qui a eu le six-feuilles de son réseau entièrement brisé ainsi que le panneau de vitrerie peinte qu’il renfermait.
Au triforium, derrière la toiture du bas-côté nord, toutes les travées furent plus ou moins fortement atteintes.
Du même côté, mais plus à l’est, la façade du transept portait des traces de projectiles à différentes hauteurs jusqu’à la corniche à arcatures rampantes de son pignon ; une des roses a eu son archivolte à rinceaux endommagée et ses meneaux abattus ; les deux tourelles carrées, placées aux extrémités et à la naissance du fronton, reçurent toutes les deux, aux angles des murs qui forment leur base, de fortes brèches; à la même hauteur, sur le retour du côté est, la balustrade de la galerie, un pilastre formant contrefort, et le joli escalier en style renaissance situé plus bas dans l’encoignure du transept et de l’abside, furent gravement atteints. En plein nord, il y eut des fleurons et des crochets abattus au portail Saint-Laurent et à la façade de la chapelle du même nom.
Du côté sud, deux grandes pyramides de la balustrade de la galerie supérieure furent à moitié détruites ; au cinquième contrefort, un fleuron fut abattu ; à la première, cinquième, sixième et septième fenêtres, les lobes des rondelles et les réseaux des lancéolés furent plus ou moins avariés; à toutes les travées le triforium fut endommagé.
A la même hauteur d’étage, la balustrade de la galerie terminale de la chapelle Sainte-Catherine fut fort maltraitée, et une des grandes pyramides qui séparent les pignons ajourés des fenêtres, fut décapitée.
Au pignon du transept sud, le grand fleuron du XVe siècle, qui formait le couronnement, fut abattu, les assises supérieures furent brisées et démantelées; la grande fenêtre géminée, au bas de laquelle se trouve l'horloge astronomique, eut son trumeau troué de part en part.
A l’intérieur, la base d’une des grandes colonnes du chœur, du côté nord, fut atteinte ainsi qu’un des gros piliers de la tour du côté sud. Entre ces deux points extrêmes, plusieurs piliers ont eu des éclats, et les arcatures internes du triforium ont éprouvé des dommages importants, car elles furent atteintes à des parties remarquables par la distinction de leurs formes et la richesse de leur ornementation.
Mais les dégâts les plus considérables qui aient atteint cette partie de l'édifice, portèrent sur les deux escaliers, l’un droit l’autre circulaire qui, aux deux côtés de la haute-nef, forment la communication avec le deuxième étage des tours de la façade occidentale.
Celui du côté nord eut sa porte, élégante construction du XVe siècle et très remarquée pour la jolie grille qui la fermait, entièrement détruite avec une partie notable de la balustrade dans laquelle elle était’ enchâssée ainsi que quelques marches et une portion de sa rampe.
L’escalier du côté sud, qui est circulaire et à noyau évidé, souffrit encore davantage. Il fut frappé probablement par des projectiles venus de la direction du sud ou du sud-est, car sa face antérieure fut le plus dégradée. La tourelle, qui en forme la cage, fut en quelque sorte éventrée, et M. Klotz prévoyait qu’il faudrait la reconstruire tout entière.
Les acrotères en pierre de taille, sur lesquels posait le solivage de la toiture de la nef, furent dégradés par l'incendie et durent être reconstruits sur les deux longueurs. Par le plus grand hasard, les contreforts et leurs arcs-boutants, œuvre des modestes prédécesseurs d’Erwin, ne furent pas atteints. Le fait est d’autant plus remarquable que durant l'incendie les projectiles pleuvaient littéralement sur la Cathédrale pour tenir les ouvriers éloignés et empêcher tout travail de sauvetage.
Heureusement les contreforts en furent quittes pour quelques gargouilles et ornements brisés : un seul arc a eu des parties de son chénal enlevées. C’est leur conservation qui a empêché l’écroulement complet des voûtes et des murs de l’édifice.
Pendant l'incendie de la toiture de la nef, le foyer présentait un parallélogramme de 60 mètres de long sur 15 de large, avec une profondeur moyenne de 2 mètres. L’extrados des voûtes formait comme le fond d’un vaste fourneau d une capacité de 1800 mètres cubes. Là plus de 600 stères de bois et de planches, avec au moins 12,000 kilogrammes de cuivre et de fer se sont trouvés en combustion, combustion qui, pour le bois, fut si complète qu’à peine trouva-t-on quelques traces du charbon. Et malgré le poids du bois et du métal en fusion, malgré l’énorme chaleur -qui devait en résulter, les voûtes résistèrent et n’eurent pas môme de crevasses.
Seuls conservèrent des traces du feu, l’acrotère sur lequel reposait le solivage, .et les murs intérieurs qui furent calcinés à des épaisseurs variées.
Heureusement l’incendie s’arrêta de lui-même sans se propager aux toitures voisines du transept, et sans atteindre le beffroi où sont les cloches de l’église.
Les toitures elles-mêmes, tant charpente que couverture en cuivre, sont les mêmes qui avaient été faites en 1760 en place de celles que dévora l'incendie de 1759 dont nous avons parlé. Les couvertures plus anciennes étaient faites en plomb; il ne resta à la Cathédrale, comme spécimen de ce mode de couverture, que deux des pans de la chapelle Sainte-Catherine.
La chapelle Saint-Martin (1516-1520) parait avoir inauguré le système des couvertures en cuivre; cette toiture fut également très maltraitée par les projectiles. Du reste, aucune des toitures, pas plus celle du transept où tout le mal se borna à quelques trous, que celles des sacristies et autres dépendances, ne sortit sans avarie de l’épouvantable bombardement de 1870.
Les vitraux présentaient une superficie d’environ 15000 mètres carrés, divisés en 4600 panneaux. Un certain nombre de panneaux purent être enlevés à temps, il en resta en place J9JO. Ceux du sud souffrirent en proportion plus que ceux du nord, par les fragments des obus qui éclataient dans l’église même. Sur les verrières de la Cathédrale, ij seulement furent épargnées, quelques-unes furent presque complètement détruites.
Si les dégâts ne furent pas plus grands encore, le mérite en revient au dévouement des ouvriers de l’Œuvre Notre-Dame qui, malgré les projectiles et quand déjà quelques vitraux avaient été brisés, ont démonté et transporté à la crypte tous les panneaux que l'on pouvait atteindre avec des échelles où par les galeries. Nous tenons à constater ici que feu M. le chanoine Straub fut un des principaux promoteurs de ce' sauvetage de concert avec M. le professeur Hergott, aujourd’hui retiré à Nancy.
L’art statuaire eut moins de dégâts à déplorer, parce que, au côté nord de la tour, il n’y avait pas de statues aux places qui leur sont préparées, et où il n’y en a jamais eu. Six statuettes, qui surmontaient les clochetons et les pinacles, furent détruites au côté nord. A la façade ouest il y en eut quatre d’atteintes. A la façade est, une charmante
petite statue qui surmontait l’arc en accolade de l’escalier droit, fut totalement mise en pièces. Les autres dégradations de sculptures comprennent des têtes de gargouilles et quelques curieuses figures d’animaux posées sur des fleurons de gables et de pyramides.
L’orgue, dont la cage date de 1489, et où Silbermann plaça de 1713 à 1716 l’instrument qui existait lors du bombardement, fut gravement endommagé. La chaire et le baptistère échappèrent ainsi que l’horloge.
Les dégâts furent évalués par M Klotz, architecte de la Cathédrale, à la somme de 598,000 francs; encore lui a-t-on reproché d’avoir fait ses évaluations trop faibles. Souhaitons qu’à l’avenir des épreuves pareilles soient épargnées à notre Cathédrale.
Le bombardement avait pour but d’intimider la population et d'affaiblir ainsi la. résistance. Ce but n’a pas été atteint, et il a fallu un siège en règle et une brèche praticable ouverte dans les remparts pour amener la capitulation.
En revanche, tous les coups qui ont atteint et dévasté la Cathédrale, ont retenti dans le cœur des Strasbourgeois plus cruellement que s’ils avaient frappé leurs propres maisons; à ce point de vue, il eut été plus habile d’éviter une mesure à la fois inutile et contraire à toutes les lois de la civilisation. A coup sûr, l'âme de la Cathédrale dut éprouver une âpre jouissance d’avoir à partager les souffrances de la population qui l’avait créée, et qui depuis huit siècles s’était abritée sous son ombre tutélaire, en l’entourant d’un amour qui ne se démentit et ne se démentira jamais.