‹ La cathédrale de StrasbourgChapitre 4 sur 17 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Aes-vous jamais revenu sur la terre d’Alsace après une absence prolongée, peut-être après un long exil, et vous penchant à la , portière du wagon qui roulait à travers les campagnes verdoyantes, , avez-vous longuement interrogé l’espace ? Quand il aperçoit à l'horizon,

tout au fond de la plaine, la ligne mince et noire de la flèche de la Cathédrale, qui marque à son regard indécis, l’emplacement de la ville natale, quel est l’enfant de Strasbourg dont le cœur ne se prenne à battre plus fort, si même une larme fugitive ne vient humecter sa paupière ? Puis, quand le train, dévorant l’espace, s'est approché de la nouvelle enceinte, quand au milieu des faubourgs populeux qui l’étreignent et de tous ces quartiers nouveaux, subitement surgis de dessous terre, nous nous demandons tout désorientés si c’est bien dans la cité de nos pères ou dans quelque ville étrangère que nous allons débarquer, c’est encore la tour élancée de notre vieille église de Notre-Dame dont la vue nous rassure et nous console. Elle, du moins, est bien restée la même; ce sont bien là les inoubliables contours de sa flèche qui se dresse, svelte et pourtant majestueuse, dominant le tumulte croissant du Strasbourg actuel, nous rappelant et nous affirmant que, bien au-delà du flux et du reflux incessant des vagues humaines, il existe quelque chose d’immuable et d’éternel.

Aussi n’est-il pas un habitant de la cité rhénane, s’il est fils authentique de Strasbourgeois de vieille roche, qui ne nourrisse, tout au fond de l’âme, une affection

presque mystique pour le monument six fois séculaire dont il a fait, comme d instinct, le palladium de la cité, et à l’abri duquel il déclare volontiers avoir vécu les meilleurs de ses jours. Pour moi, je puis presque dire que, pendant plus d'un demi-siècle, mes yeux n’ont pas quitté la flèche de la Cathédrale. Enfant, je l’admirais des fenêtres de la maison du Finckwiller, où je suis né; je prenais plaisir à la contempler de notre demeure de la place Saint-Thomas, où j’ai passé ma jeunesse et je la revoyais encore à notre campagne du Neuhof où mon père s’ingéniait à faire élaguer les arbres, impénétrables aujourd'hui, pour la faire admirer à ses hôtes, du haut de la colline minuscule de son bosquet favori. Plus tard, de ma fenêtre, dans la rue des Bouchers, où j'avais fondé mon foyer domestique, j'ai pu pendant vingt ans réjouir et réconforter mes yeux fatigués par le travail, en saluant la fière pyramide qui se dressait, si proche et pourtant si lointaine, dorée tour à tour par les rayons du soleil couchant ou sillonnée par le fauve éclat des éclairs. Maintenant encore, où d'impérieux devoirs m'ont entraîné loin de tant de choses que j’aimais et qui me resteront chères, quand, rêvant au passé dans mon tranquille cabinet d’études à Versailles, mon regard s’arrête en face, sur les collines ombreuses de Fausses-Reposes, si pareilles à quelques-unes de nos collines yosgiennes, il me semble parfois qu’un doux mirage va faire surgir devant les yeux du corps ces contours familiers, comme ils surgissent devant les yeux de l’esprit, à l’appel de ma mémoire fidèle. Et que de fois, en traversant vers les dix heures du soir, les avenues depuis longtemps désertes de la résidence du Grand-Roi, ne me suis-je pas involontairement arrêté, pour percevoir dans le lointain comme un écho sonore du couvre-feu traditionnel dont, durant tant d’années, mon oreille fut bercée!

Puisque j’aime aussi passionnément notre antique Cathédrale, on devinera sans peine avec quelle reconnaissance émue j’ai dù accueillir la demande que l’auteur et l’éditeur du présent volume ont bien voulu m’adresser, d’y joindre quelques mots de préface. L’occasion qui se présentait de graver mon nom sur une des moindres pierres du monument splendide, élevé à la gloire de ce chef-d'œuvre de l’art chrétien, était infiniment trop tentante pour que je pusse me résigner à la laisser échapper, tout en sentant fort bien que je devais cette offre à des sentiments personnels, dont je m’honore, et nullement à des motifs de compétence spéciale. J'ai parlé sans doute avec amour de notre Cathédrale dans plus d’une page de mes Vieux noms et rues nouvelles de Strasbourg; j'ai écrit, il y a douze ans, son histoire détaillée pendant

l’époque révolutionnaire et je suis fort heureux d’avoir pu faciliter ainsi, dans une faible mesure, la tâche du savant auteur pour la partie historique de son travail. Mais je n’ai pas, malheureusement, le moindre droit au titre d'archéologue et partant mon opinion serait absolument sans valeur sur les nombreuses questions techniques forcément touchées dans une œuvre comme celle de M. le chanoine Dacheux, qui relève avant tout de l'histoire de l’art.

Si même je possédais quelque peu de cette compétence qui me fait entièrement défaut, il ne me siérait point de prendre ici la parole pour recommander au lecteur un ouvrage qui se recommande d’ailleurs assez bien par lui-même. L’auteur est mon aîné de beaucoup dans le domaine des lettres alsatiques; il s’était fait apprécier déjà par ses savantes études sur Geiler de Kaysersberg, études dont il a composé plus tard un beau volume, alors que j’entrais à peine, obscur débutant, dans la carrière. Plus tard nous nous sommes rencontrés sur un même champ de travail ; il a bien voulu m’associer aux patients et fructueux efforts qu’il a faits pour conserver à nos compatriotes strasbourgeois tout au moins les tristes épaves de la riche historiographie locale, détruite, en une heure néfaste entre toutes, par l’incendie de nos bibliothèques. Quand il présidait la Société pour la conservation des monuments historiques de l’Alsace , qu’il dirigera longtemps encore, je l’espère, j’ai eu l’honneur d’être son collaborateur pendant plusieurs années, en qualité de secrétaire de cette association savante et le souvenir de cette activité commune me reste comme un des plus précieux de mon passé strasbourgeois. 11 ne saurait donc m’appartenir en aucune manière de présenter au public, en exprimant un jugement critique sur les détails de son œuvre, le présent travail de mon doyen d’âge et de mon président respecté.

Si je prends la parole, c’est uniquement pour exprimer à M. le chanoine Dacheux, le plus brièvement possible, en lecteur reconnaissant, tout le plaisir que j’ai éprouvé à parcourir le magnifique in-folio dans lequel il a raconté notre Cathédrale d’un style sobre et contenu, où l’on sent vibrer pourtant l’affection du citoyen, l’admiration de l’artiste, l’émotion religieuse du croyant. Ce sentiment de reconnaissance envers l’auteur sera partagé par tous les enfants de notre vieille cité, qu’ils soient restés sur le sol qui les vit naître ou que les hasards de l’existence les aient disséminés au loin. Grâce à son persévérant labeur, inspiré par l’amour profond et passionné de son sujet, nous avons enfin dans notre langue maternelle un ouvrage digne de la

Cathédrale et digne de l'admiration qu’elle inspire et qu’elle inspirera toujours à tous ceux qui sont nés à son ombre, quelle que soit d’ailleurs leur profession de foi religieuse ou politique. M. Dackeux nous a redit fidèlement ses origines, ses vicissitudes à travers les âges, jusqu'à son passé le plus récent; il nous a décrit le lent épanouissement de ce merveilleux édifice dont les parties, disparates peut-être aux yeux d un juge prononçant selon les canons de l’art, ont fini, sous la patine du temps, par se fondre en une admirable harmonie, que seule, une main sacrilège oserait troubler par des surcharges écrasantes ou des enjolivements d’un goût douteux.

Les belles et nombreuses planches de dimensions et d’un fini technique également inconnus jusqu’ici, sortent des ateliers spéciaux de l’Imprimerie alsacienne, et nous montrent à quel degré de perfection se maintiennent les traditions typographiques dans la cité qui vit, il y a quatre siècles et demi, les premiers essais de Gutemberg. Elles méritent d’être confondues avec le texte dans un même éloge, car aux attraits plus austères de la science elles associent le régal délicat des yeux. En feuilletant ce gigantesque album, nous aurons dorénavant la vision instantanée de l'ensemble et de tous les détails artistiques du sanctuaire vénéré de la métropole alsacienne : flèche élancée, voûtes profondes, verrières aux vives couleurs, rosace flamboyante aux rayons du soleil à son déclin, cryptes romanes, chapelles gothiques, portails chargés des mille figures de l’histoire sainte et de la légende. L’an prochain s’ouvriront sur les bords de la Seine, les grandes assises artistiques et industrielles, qui résumeront, pour ainsi dire, les travaux de notre siècle tout entier; des milliers de visiteurs — on peut le prédire sans crainte de se tromper — s'arrêteront alors, pleins d’admiration, devant la vitrine dans laquelle M. Fritz Kieffer, le directeur de l’Imprimerie alsacienne, l’intelligent et actif promoteur de cette belle publication alsatique, comme de tant d'autres analogues, passées ou futures, exposera ce véritable joyau de notre science et de notre industrie locales, la Cathédrale de Strasbourg de M. le chanoine Dacheux.

Rodolphe REUSS.

LA

DE

:rire l’histoire même abrégée de notre Cathédrale, c’est, en quelque sorte, écrire l’histoire de la cité elle-même, qui, dans le cours des siècles, s’est formée, agrandie et développée autour de son église-mère, vrai centre de ralliement où les citoyens, des siècles durant, se sont toujours retrouvés dans leurs joies comme dans leurs tristesses, dans leurs luttes et leurs épreuves, comme après leurs triomphes. Mais ce serait une entreprise trop vaste pour le cadre qui nous est tracé; nous tâcherons donc de nous restreindre strictement à l’histoire de l’édifice même. Nous en rechercherons les origines et les débuts; nous en exposerons les développements et les transformations ; nous raconterons les épreuves qui l’ont frappé; en même temps nous aurons l’occasion de constater la part d'honneur qui en revient à la population et le rapport intime qu’elle a eu depuis six siècles avec le monument achevé par ses efforts persévérants, doté par ses largesses et devenu le plus glorieux joyau de la cité et l’œuvre d’art la plus splendide de l’Alsace.

Le texte comprendra deux parties.

]. {L’histoire de la Cathédrale.

Argentoratum. — Strateburgum ou Strasbourg. — La Cathédrale de Clovis et de Charlemagne. — La Cathédrale romane de Wernher. — Sa transformation en Cathédrale gothique. — La façade d’Erwin jusqu’à l’achèvement de la tour. — La Cathédrale depuis l’achèvement de la tour jusqu'à nos jours.

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