‹ La cathédrale de StrasbourgChapitre 5 sur 17 · ARGENTORATUM · texte numérisé non relu

ARGENTORATUM

el est le nom, à moitié celtique, à moitié romain, sous lequel apparaît le plus communément dans l’histoire ce qui, depuis, est devenu la ville de Strasbourg : c’est, à ce que l’on croit, moins la terminaison latine, le nom que portait avant la conquête romaine, la localité difficile à définir,

établie sur les bords de la rivière par les indigènes. Quant au sens de ce nom qui

pourrait nous donner quelque lumière, bien habile qui le trouvera! Autant les savants sont unanimes à y reconnaître du celtique, autant ils sont en désaccord dès qu’il s’agit de l'expliquer. Un de nos compatriotes, le Dr Weisgerber, de Ribeauvillé, s’est appliqué dernièrement à énumérer toutes les interprétations qui, depuis plus de trois siècles, en ont été données.

On y trouve de tout, bien entendu toujours d’après des racines celtiques : passage, clôture ou lieu fermé près du passage, belle contrée, rivière, marais, lieu muré situé près du confluent où à la rupture d’une rivière, chose brillante, argent, surface de l’eau et par suite, lieu fortifié près de l’eau, forteresse au bord de l’eau courante, fort d’Argento. D’autres y ont vu: passage des oies, et d’après eux, Argentorat eut été une station de chasseurs qui y avaient élevé quelques huttes pour s’y abriter. Une autre

explication plus simple et peut-être, par le fait même, plus rapprochée de la vérité, c'est

celle qui fait dériver Argentorat du nom, toujours celtique, d’une plante très commune dans les environs de Strasbourg, aux endroits humides, sur les bords des chemins :

c’est la « Potentilla anserica » de Linnée, en français «l’argentine» et, en patois alsacien, Gànsekrut, Gdnserich, nom vulgaire usité dès le sixième siècle. Il ne manque plus que de faire intervenir les pâtés de foie gras, dont le nom, aujourdhui encore, pour les gastronomes du moins, est si intimement lié au souvenir du Strasbourg moderne.

Au fond de chacune de ces interprétations il peut y avoir un grain de vérité. Des marais, un lieu plus ou moins fermé, une station de chasse, un passage du Rhin ou un petit port, il a dû y avoir tout cela bien avant la conquête romaine. De leau surtout il y en avait : d’un côté le Rhin, alors probablement plus rapproché d Argentorat qu'au jourd’hui, comme le prouvent les bras nombreux qui, à travers tout le moyen âge, arrivaient jusqu'en ville; par les grandes eaux il devait couvrir autrefois tous les terrains situés entre Kehl et Strasbourg, et toute la partie basse de la banlieue actuelle

de la ville. 11 y a quarante ans à peine, à la Robertsau, au Neuhof et dans ce qui est

devenu aujourd’hui le Neudorf, la fièvre régnait encore à l'état endémique, et les goitres y abondaient.

D’autre part l'Ill, si tant est quelle descendît déjà jusqu’à Strasbourg, et, à coup sur, la Bruche, amenaient de la Haute-Alsace et des Vosges, encore richement boisées, des masses d’eau bien plus considérables qu 'aujourd’hui. 11 y avait là de quoi former de beaux marais, pleins de potentille, qui devaient y attirer les oies sauvages, comme,

encore de nos jours, les étangs de Guémar y amènent les canards, à la plus grande joie

des chasseurs.

Le lieu qui devint Argentorat était ainsi naturellement désigné aux anciens habitants de l’Alsace pour y établir une station de chasse et de pêche, et tout autant pour en faire une station de navigation. Nul point depuis Brisach jusqu’à Seltz ne s’y prêtait davantage et ne se trouvait mieux à l’abri des inondations. C’est là que, depuis les Hausbergen et Eckbolsheim, viennent expirer en pente douce les dernières ramifications de ce puissant massif de collines qui, sous le nom générique de Kochersberg, coupe en travers toute la Basse-Alsace; entouré comme d’un fossé par la Mossig, la Bruche et la Zorn, il semble une immense redoute destinée à défendre le passage des Vosges et à couvrir le col de Saverne. Pays fertile et propre à toutes les cultures, protégé par son altitude contre toutes les inondations, facile à défendre contre les incursions des ennemis du seul côté où aucun cours d’eau ne le couvre, il fut depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours, une des régions les plus peuplées de l’Alsace. Pour ses habitants surtout, le débouché le plus rapproché vers le Rhin était le point qu’occupe aujourd’hui Strasbourg; là ils trouvaient ce qui leur manquait sur leurs «hautes terres 5, la chasse et la pêche, et les relations commerciales avec les peuplades d’outre-Rhin, si rudimentaires qu’on puisse les supposer. Les Romains s’y établirent naturellement et, en reconnaissant la valeur, y firent aboutir, en les améliorant, les grandes voies qui existaient ^eut-être déjà lors de la conquête, notamment la route de Saverne par Küttolsheim, celle de Bâle et celle qui

menait vers Concordia ou Lauterbourg en passant par Brumath. Ils durent y établir un de ces forts dont Drusus garnit les bords du Rhin ; bientôt s’éleva un ouvrage plus considérable, un Castellum, dont les murs furent construits avec des matériaux amenés par eau depuis le massif basaltique du Kaiserstuhl: ce qui prouve, sinon qu’il existait déjà une espèce de cabotage sur le Rhin, du moins qu’il était facile de l’établir.

Ce Castellum eut, sans aucun doute, dans le principe une importance purement stratégique. C’était une petite citadelle, autour de laquelle se groupa tout au plus une série de baraques habitées par des ’ marchands qui vivaient de leur commerce avec la garnison. Le jour où la frontière de l’empire fut reculée loin du Rhin par rétablissement du célèbre «limes» germanique, la face des choses dut changer; le Castellum d’Argentorat cessa d’être place frontière, et les règlements militaires purent se relâcher de leur rigueur. Autour de ses remparts vint se fixer, sans aucun doute, une population civile qui forma une ville extérieure. C’est probablement durant les cent cinquante ans que dura cet état de choses, que Argentorat prit son plus grand développement, et l’on peut faire remonter à cette époque les nombreux débris romains retrouvés dans le sol, bien en dehors de l’enceinte militaire, notamment dans la maison Kastner au bout de la rue de la Nuée-Bleue.

Selon toutes les apparences une bonne partie du Strasbourg actuel, celle qui est enfermée entre l’ill et le canal des Faux-Remparts, fut habitée à cette époque. Le long de la Grand’rue, l’ancienne voie romaine de Saverne, se rencontrent des sépultures; plus loin, à l’emplacement où l’on a établi la nouvelle gare et les nouveaux remparts, se sont trouvées en grand nombre les tombes découvertes et étudiées par le chanoine Straub; enfin, à ce que l’on croit du moins, du côté de la Chartreuse, les légions romaines occupaient un camp destiné à commander les routes importantes qui se rencontraient de ce côté, peut-être aussi parce que l’enceinte du Castellum était insuffisante pour renfermer une garnison si considérable, et que la discipline gagnait à éloigner de la ville l’élément militaire. Evidemment cet état de choses dut se modifier étrangement quand les troupes romaines furent obligées d'abandonner aux barbares la ligne du «Limes», et que la frontière de l’empire fut ramenée jusqu'au Rhin, ce qui devint définitif vers le VIe siècle. Déjà précédemment l’Alsace, qui n’avait plus vu de guerre depuis un siècle et demi, avait dù en refaire le dur apprentissage. Argentorat en particulier, ruiné une première fois sous Probus, avait été, en 3Ç7, sauvé d’une nouvelle destruction par Julien et encore ignore-t-on s’il sauva autre chose que des ruines. En tous cas, Valentinien en releva les murailles en les renforçant de tours, et, en 375, la frontière du Rhin passait pour être plus forte que jamais. On prétend même qu’Argentorat redevint plus florissant qu’ auparavant, mais en tout cas pour bien peu de temps. Le meilleur rempart pour une nation, ce sont les poitrines de ses enfants. Dégarnies de troupes par Stilicon, l’Alsace et le reste des Gaules n’avaient plus rien à opposer au torrent envahisseur et, le

}i décembre 406, les Barbares passèrent définitivement le Rhin. L’heure suprême d Argentorat avait sonné.

Dans un effondrement tel qu'il se produisit dans les Gaules à la suite de cette invasion, il n’est pas étonnant que le sort des petites unités comme Argentorat nait pas été mentionné par l’histoire, et l’on est réduit aux conjectures quant à la date exacte de sa ruine. C’est de l’Orient que nous viennent les renseignements les plus précis à ce sujet. Saint Jérôme, qui s’intéressait d’autant plus au sort des Gaules qu’il y avait voyagé et séjourné lui-même, voyait chaque jour arriver dans sa retraite de Bethléem des fuyards de la plus haute condition qui lui apportaient les nouvelles de ces malheureux pays. C’est lui qui nous apprend dans une lettre écrite en 409, que notamment «Tournai, Worms et Argentorat avaient vu leurs habitants transportés en Germanie». Saccagé par l’ennemi, Argentorat eut donc le triste sort de voir les débris de sa population emmenés en servitude; il ne se releva plus de ses ruines durant tout le Ve siècle, et ce fut seulement à partir de l’époque où, après la bataille de Tolbiac (496) l’Alsace passa sous la domination des Francs, qu’il reprit une nouvelle existence sous le nom de Strateburg, qui est devenu Strasbourg.

De la ville romaine d’Argentoratum il ne resta donc que des souvenirs, et les savants se sont depuis longtemps attachés à en rechercher les traces et à en fixer les limites. Silbermann et, de nos jours, le colonel de Morlet, ont le mérite d'avoir scientifiquement établi la vérité de ce que Kœnigshoven avait, quelques siècles auparavant, consigné dans sa chronique, ce qui, soit dit en passant, montre quelle forte tradition avait conservé le souvenir de ces temps si reculés. D’après ces écrivains, l’enceinte romaine formait un carré long. Partant de Saint-Étienne, où l’on est assez disposé à chercher le palais du comte de Strasbourg, l’enceinte romaine se dirigeait vers l’ancienne Préfecture, aujourd’hui palais du Statthalter, remontait la rue Brûlée jusqu'au Gymnase protestant, d'où elle descendait vers le pont du Corbeau en passant sous les maisons qui longent l’ancien Marché aux poissons. Du pont du Corbeau à Saint-Étienne un simple mur complétait l’enceinte, qui formait ainsi un carré d’environ jjo mètres sur J70 de longueur et de largeur moyenne, 1750 mètres de tour, renfermant près de 20 hectares de terrain. En fait d’édifices, on ne connaît que le château ou palais du comte de Strasbourg et un temple d’Hercule ; on admet encore l’existence d’un bois saefé, lequel doit s’être trouvé à l’endroit le plus élevé du Castellum, c’est-à-dire là même où aujourd’hui se trouve la Cathédrale.

Toutefois depuis cette époque le fond de la rivière aussi bien que le sol de la ville se sont considérablement élevés ; des fouilles récentes ont établi que des débris de murs et de pavements romains se rencontrent à cinq mètres de profondeur. Ainsi se trouvent confirmées les prévisions que le Dr Eissen formulait déjà dès 186}. Des fouilles postérieures bien dirigées, nous en apprendront sans doute davantage.

Ici se pose naturellement la question de savoir si, durant les trois premiers siècles, Argentorat renfermait des chrétiens.

Des chrétiens isolés, il dut y en avoir à coup sûr, ne fût-ce que dans la garnison. Placé sur la grande voie romaine qui reliait l’Italie au nord des Gaules, notamment à Mayence, Trêves et Cologne, Argentorat a vu certainement passer les missionnaires qui allaient évangéliser ces grandes villes. Aussi l'histoire de saint Materne et de son passage en Alsace est-elle, sinon certaine, au moins fort vraisemblable, toutes réserves laites sur la date et les détails.

Mais l’existence d’une communauté chrétienne établie en Alsace et organisée dès le Ier ou le IIe siècle, c’est ce qu’il est plus difficile d'établir, faute de preuves.

Le sol de l’Alsace ne nous a point livré, comme celui de Trêves, ces nombreuses tombes chrétiennes et ces touchantes inscriptions qui semblent empruntées aux catacombes. D’autre part, la tradition n’a pas conservé le moindre souvenir d’un martyr, pas même une de ces gracieuses légendes qui, à défaut d’authenticité, montrent du moins qu'un fait réel, quoique peut-être amplifié ou dénaturé, avait frappé profondément l’imagination des peuples. Toutes les villes romaines importantes situées sur le Rhin et la Moselle, Bàle, Mayence, Cologne, Trêves, ont cependant gardé le souvenir des persécutions et le culte de leurs martyrs. Rien de pareil à Strasbourg, ni autre part en Alsace; on dirait que jamais les persécuteurs n’y ont fait couler le sang des chrétiens. Peut-être cela s’explique-t-il par le fait que l'Alsace ne renfermait aucune ville considérable ; or, l’on sait que les premiers missionnaires chrétiens s’établissaient de préférence dans les grands centres, où ils trouvaient à la fois un champ d’action plus vaste, et une sécurité plus grande.

Qu’à partir de Constantin il se soit formé à Argentorat une communauté chrétienne, cela s’explique facilement, étant donnée l’ardeur de prosélytisme qui animait les chrétiens d’alors et leur empressement à profiter de la liberté qu’ils venaient d’acquérir. La présence d'un Amand qui signe comme évêque de Strasbourg en 346 au synode de Cologne, n’a donc pas de quoi étonner.

Où les premiers chrétiens de Strasbourg se réunissaient-ils pour l’exercice de leur culte ? car, pour peu nombreux qu’ils fussent, ils devaient former une petite communauté religieuse, et être parfois visités par quelques missionnaires. La tradition veut que la plus ancienne chapelle chrétienne de Strasbourg, ait existé là où s’élève aujourd’hui Saint- Pierre-le- Vieux. Situé en dehors de la ville, où devaient se trouver des jardins, peut-être un cimetière que la loi romaine rendait inviolable, c’était bien l'endroit que devaient choisir de préférence les partisans d'une religion toujours proscrite et, en tout cas privée des droits et de la sécurité que conférait la reconnaissance légale.

En tout cas l’existence d’un lieu de prières à Saint-Pierre-le-Vieux paraît remonter à la plus haute antiquité, et le moyen fige tout entier lui a reconnu l’honneur d’être le berceau du christianisme à Strasbourg. L’invasion le balaya avec tout le reste d’Argentorat,

et il dut probablement aux pieux souvenirs qui s’y rattachaient, de renaître plus tard dans le nouveau Strasbourg.

Avec Constantin, la situation changea : à en croire la tradition résumée par Grandidier, le temple d’Hercule fut abattu vers l’an 349, et le premier évêque de Strasbourg, saint Amand éleva sur ses ruines l'église cathédrale, qui fut détruite avec la ville elle-même en 406 ou 407, lors de l’invasion des Barbares. Cela ferait remonter à quinze siècles le premier établissement d’une église à l’endroit occupé aujourd’hui par notre Cathédrale.

STRATEBURGUM ou STRASBOURG

dans les dernières années du Ve siècle ou au commencement du VIe,

2 Schcepflin place le rétablissement, comme ville, du vieil Argentoratum : urbem Argentoratum, dit Grégoire de Tours, quant nunc Strateburgum antj). Au fond c’est un mot qui présente le même sens qu Argentoratum dont il semble être la traduction, car il est question d'un château ou Burg et d’une route ou passage. Mais, chose singulière, ce n’était plus la ville romaine qui renaissait; la nouvelle population germanique ou franque se porta en dehors de l’ancienne enceinte romaine, dans la partie qui aboutit aux Ponts-Couverts, et qui est limitée d’un côté par l’Ill, de l’autre par le vieux Marché aux vins. La vieille forteresse paraît être restée inhabitée après la conquête, et elle le demeura, sinon en tout, du moins en bonne partie jusqu'au VIIIe siècle; car quand le duc Adalbert fonda, vers l’an 700, le monastère de Saint-Etienne dans des terrains lui appartenant, dit-il, à titre d’héritage, ce fut a au milieu des ruines du vieil Argentorat et sur les bords de la Bruche », Que si nous ajoutons à ce terrain celui que l'église de Strasbourg a possédé pendant des siècles, c’est-à-dire tout l’espace compris entre le vieux Marché aux poissons, la rue des Hallebardes et la- rue des Juifs d’une part, et la rivière de l’autre, nous arrivons à constater que les ducs d'Alsace, à titre d’héritage, et l’église de Strasbourg possédaient à eux deux plus de la moitié du territoire de l’ancien Argentorat, peut-être même le tout.

Un fait certain, que nous venons de signaler, c’est que, lors de la conquête franque, toute l’ancienne forteresse était encore couverte de ruines et inhabitée. Comment expliquer cela? Faut-il admettre qu’à ce moment l’espace occupé par l’ancien Argentorat fut résej-vé au domaine royal ? cela semblerait ressortir de ce que l’on en retrouve encore au VIIIe siècle, une partie du moins, entre les mains des ducs, successeurs naturels des rois dans ces domaines comme dans beaucoup d’autres. Dans cette hypothèse, on peut admettre une donation faite à l’église de Strasbourg par un des premiers rois mérovingiens. Le choix de l’emplacement s’expliquerait naturellement par l’existence, au même lieu, des ruines d’une ancienne église; quant à son étendue, elle n'a pas de quoi étonner: à cette époque, les

terrains conquis n’avaient pas grande valeur et, en les donnant, les princes et les rois y mettaient la bonne mesure.

En tout cas il reste toujours un point indiscutable et inexpliqué : c’est la vaste étendue du domaine que l’église de Strasbourg a possédé. On songe involontairement à Trêves où se rencontre le même phénomène. Là aussi, autour de la vieille cathédrale, s’étend un vaste enclos, peut-être le reste des jardins d’un palais romain, où s élèvent aujourd’hui encore les curies ou maisons des chanoines, toutes contiguës l'une à l’autre et formant les deux côtés d’une rue. Celle-ci avait à chaque extrémité une porte que 1 on .fermait tous les soirs, il n’y a pas bien longtemps encore: c’était une ville dans la ville. Les choses ont dû autrefois se passer de même à Strasbourg. Ici aussi on trouvait groupées autour de la Cathédrale les demeures du clergé, le Bruderhof, la demeure de l’évêque, l’ancien hôpital dans la rue Mercière, les cimetières de tous les côtés de l’église, jusqu’à la rue des Sœurs, peut-être jusqu’à celle de la Croix, où l’on rencontrait l'abbaye de Saint- Étienne; le tout d’un seul tenant et propriété exclusive de l’église. C’était là probablement un don royal et, puisque la tradition l’attribue à Clovis, nous ne voyons aucune raison sérieuse pour le lui disputer. Nos chroniqueurs locaux et Grandidier, qui en est l’écho, n’hésitent pas même à fournir des dates, a C’est de 504 à 510 que fut construite la Cathédrale de Clovis et le grand' monastère » dont on a fait «Münster® en allemand et «Moutier® en français. D’après Schadæus, ce fut d’abord une construction en bois; des troncs d’arbres sciés par le milieu dans le sens de la longueur étaient enfouis en terre, le côté brut en dehors. Les intervalles étaient remplis de terre ou de mortier; au-dessus se trouvait un toit couvert de chaume. C’était là évidemment une construction des plus primitives comme en élèvent au début nos missionnaires au milieu des sauvages. Ce n’est pas à elle que peut s’appliquer le plan donné par Specklin, et qui reproduit, dans ses grandes lignes, le plan de la basilique chrétienne, tel qu’il devait se rencontrer un peu partout à cette époque, et qu’on le retrouve déjà dans les catacombes, imposé qu’il est par les besoins même du culte chrétien. Une seconde construction, moins rudimentaire, a du remplacer, on peut le croire, entre 510 et 771, celle que l’on attribue à Clovis. Mais les chroniqueurs, qui s'appesantissent longuement sur toutes les donations faites à l’église de Strasbourg par les rois francs de la première race, sont muets sur ce point. C’est seulement avec Pépin le Bref, qui avait, dit-on, l’intention de construire à Strasbourg une église nouvelle, et Charlemagne qui réalisa la pensée de son père, que nous rentrons dans l’histoire de la construction. On sait toutefois peu de chose sur l’œuvre de Charlemagne, auquel on attribue l'érection d'un chœur en pierres.

C’est à un poète que nous devons les plus anciens renseignements que l’on possède sur la cathédrale de Charlemagne, telle qu’elle existait au IXe siècle. Sous le règne de Louis le Débonnaire, vivait à Strasbourg où il avait été relégué, on ne sait pourquoi, par l’empereur, un pauvre moine du nom de Ermold Nigellus ou le «Noir». Pour obtenir son

pardon et la permission de retourner sous le beau ciel de l’Aquitaine, il adressa en 826 à ce prince un poème en vers latins, à la fin duquel se trouve une description de l’église cathédrale, poème qui, soit dit en passant, lui valut sa grâce. Bien des vers d'une facture bien supérieure n’ont pas obtenu autant de succès. Grandidier ne fait pas grand cas du poème: cia versification, dit-il, en est dure, pesante, sans feu, et les expressions souvent grossières. Mais il vivait dans un siècle où l'on ne soupçonnait pas l'art de sacrifier aux grâces. En vain y rechercherait-on ces beautés qui caractérisent les Tristes d’Ovidet». On ne s’attendait guère à trouver Ovide en cette affaire ; quant à « l’art de sacrifier aux grâce», on y reconnaît la touche de ce bon Grandidier, qui était bien, avouons-le, un vrai enfant du XVIIIe siècle. Nous reprocherons bien plutôt à Ermold le Noir, de nous apprendre trop peu de chose sur la Cathédrale, mais alors l'archéologie n’était pas inventée. 11 parle de cette église comme d'un temple magnifique, dont le maître-autel était dédié à la sainte Vierge. Du côté droit du chœur se trouvait un autel dédié à saint Paul, du côté gauche un autre autel dédié à saint Pierre. Au milieu de la nef se dressait l’autel de saint Michel, et dans le fond un autel de saint Jean-Baptiste; on s’est demandé si l'on se trouve en présence d’une église à deux chœurs, comme il s'en rencontre sur les bords du Rhin et ailleurs ; en tout cas on admet qu’il y avait trois nefs.

Nos vieux historiens énumèrent avec complaisance les riches présents que Charlemagne fit à la Cathédrale; ils ont disparu depuis longtemps aussi bien que ceux dont la gratifia plus tard Louis XIV. Un fait plus important à signaler, c’est l’organisation du clergé de la Cathédrale, faite par l’évêque Heddon avec le concours de l’empereur. <r Jusque dans le VIIIe 'siècle, dit Grandidier, il n’y avait ni divisions de paroisses, ni multiplicité de prébendes et de bénéfices. L’évêque chargé de la conduite de tout le troupeau que l'église lui confiait, avait sous lui un clergé pour l’aider dans les fonctions de son ministère. Ce clergé, qui formait également son conseil, n’était composé que de prêtres et de diacres. 11 vivait alors séparément; chacun recevait, des revenus de l’évêque ou des fonds et oblations de l’église, une certaine quantité pi’oportionnée à son ordre, à son rang, et aux fonctions qu’il exerçait. »

Cet état de choses remontait à l’origine même du christianisme. Dans toutes les villes où se formait une communauté chrétienne, nous savons par les Actes des apôtres même, que l’on établissait un évêque chargé, avec quelques prêtres, de diriger la nouvelle église, et de répandre la foi chrétienne autour de lui. C’est là l’origine des nombreux évêchés, d’une étendue souvent insignifiante, qui se rencontrent encore en Italie, spécialement aux environs de Rome. Les missionnaires qui évangélisèrent les provinces de l’Empire, employèrent les mêmes procédés, avant et après la chute de l’Empire romain. Groupés dans les grands centres, ils s’appliquèrent à gagner à la foi les infidèles qui les entouraient, et de nos jours encore, les premiers apôtres des États-Unis en ont agi de même. Les villes une fois conquises à la foi, on s’occupa des campagnes qui furent

les dernières à se convertir; on sait que le nom des pagani « paysans » finit par désigner ce qui restait de payens dans le monde romain, aussi bien que dans les états nouveaux organisés par les barbares conquérants de l'empire.

Lorsque fut établi ou rétabli un évêché à Strasbourg, le diocèse se borna probablement à la ville épiscopale et à ses environs ; le tout était desservi par 1 évêque qui en était curé, et un certain nombre de prêtres qui l’assistaient. Ce service ne laissait pas que d’être pénible, car il s’étendait aux populations rurales éparpillées autour de la ville. A Strasbourg en particulier, -nous retrouvons peut-être la trace du diocèse primitif de l’ancien archiprêtré de Saint-Laurent; celui-ci comprenait tout le territoire qui entourait la ville dans un rayon d’environ deux lieues; il est permis de supposer que cette circonscription remontait jusqu’à l’époque romaine, car on sait que généralement les divisions ecclésiastiques correspondaient aux divisions civiles.

A mesure qu’aux fermes isolées succédèrent les hameaux et à ceux-ci les villages, il fallut augmenter le personnel des prêtres chargés de les desservir, tout en continuant à habiter la ville épiscopale. Dès lors la discipline devint plus difficile à maintenir.

Aussi l'évêque de Metz, saint Chrodegang, entreprit-il de grouper tous les clercs de sa ville épiscopale dans une maison ou enclos dépendant de son église, et de les y faire vivre en communauté, sous une règle tirée de l’Écriture, des canons des conciles et de quelques passages de la règle de saint Benoit. Heddon son ami, en fit autant à Strasbourg, et réussit à faire adopter à son clergé la vie commune. Ce fut là l’origine des Frères de Notre-Dame ; le local qu’ils occupaient fut nommé la «Maison des Frères», le Bruderhof, nom qu’il garda jusqu’au XVIIIe siècle, et son souvenir se conserve encore aujourd’hui dans celui de la «rue des Frères», Bruderhofsgasse.

Grandidier donne une intéressante analyse de cette règle, analyse trop longue pour être reproduite ici, mais qui indique nettement le caractère de cette communauté, vouée d’une part à une vie quasi-monastique, et jouissant de l’autre de la liberté nécessaire à l’accomplissement des fonctions du ministère paroissial en ville et au dehors.

De cette organisation sont restés comftie souvenir, les titres de «doyen» qui était le chef de la communauté, de «chantre», de «custode» ou sacristain, de «camérier», de «portier» et de «cellérier», qui tous correspondaient à des fonctions effectives, avant de devenir plus tard des qualifications plus ou moins honorifiques.

A l’instar des couvents, cette communauté recevait dans son sein des enfants voués à Dieu par leurs parents, et destinés à la cléricature. De là, nécessité d'une école qui fut dirigée par un des anciens chanoines appelé Yécolâtre. C’est là l’origine de l’école de la Cathédrale, dont le caractère se modifia avec le temps et qui dura jusqu’à la Réforme ; elle eut pour dernier maître Jérôme Gebwiler, qui la quitta pour aller diriger l’école de Haguenau.

Une autre particularité importante pour l’histoire du chapitre de la Cathédrale, fut

l’établissement d’une dotation spéciale, détachée des biens de l’église de Strasbourg par l’évêque Heddon, et destinée à l'entretien des Frères de Notre-Dame. L’administration en fut abandonnée à ces derniers: c’est depuis ce temps qu’à côté de la manse épiscopale il y eut la manse capitulaire. Les deux ont subsisté jusqu’à la Révolution qui les engloutit l’une et l’autre.

Cette organisation du clergé était complètement conforme à l’esprit de l’église, généralement peu sympathique à l’isolement des prêtres ; elle disparut par la force des choses, quand le christianisme se fut répandu dans les campagnes et eut amené l’établissement des paroisses rurales. Quant au Chapitre, c’est-à-dire à l’ancien clergé de la ville, nous verrons ce qu'il devint au XIIIe siècle.

Mais revenons à l’histoire de notre Cathédrale. L’édifice attribué à Charlemagne et décrit par Ermold le Noir, fut ravagé une première fois par un incendie en 873. On ignore l’étendue des dommages qui en résultèrent. Cent vingt-neuf ans plus tard survint un malheur qui paraît avoir eu des conséquences plus fâcheuses.

Après la mort d’Othon III, le trône impérial fut disputé à Henri, duc de Bavière, par Herrmann, duc d’Alsace et de Souabe; comme Wernher, évêque de Strasbourg, avait embrassé le parti de Henri, le duc Herrmann vint mettre le siège devant la ville épiscopale, et la prit d’assaut, le 4 avril 1002. La Cathédrale fut pillée, saccagée et finalement livrée aux flammes par la soldatesque; la ville eut probablement le même sort. Ici encore il est difficile de constater nettement l’étendue des ravages causés par les soldats. Grandidier croit que le chœur de Charlemagne échappa à la ruine, cependant Wernher parle de la destruction du siège épiscopal, dénomination sous laquelle il entend la Cathédrale et tous les bâtiments claustraux. D’autre part il se trouve que cinq ans plus tard, en 1007, un incendie dont on ignore l’origine, vint dévorer le tiers de la ville. Cette fois la Cathédrale, sauf le chœur, et Saint-Thomas, furent détruits de fond en comble, ce qui semble prouver que tout n’avait pas péri dans l’incendie de 1002. Dorénavant il ne pouvait plus être question de restauration; il fallait songer à une reconstruction. Mais le vaillant évêque, allant d’abord au plus pressé, fit faire dans son diocèse des quêtes pour aider aux habitants de Strasbourg à relever leurs maisons. Après cela seulement, il songea à sa Cathédrale.

Il peut n’être pas sans intérêt de rechercher avec quelles ressources l’évêque Wernher entreprit cette œuvre importante. Tout d’abord le clergé du diocèse se cotisa et forma un fonds considérable. En second lieu, dès 1002, le duc Herrmann s’était vu forcé à dédommager l’évêque du tort causé à son église, et pour cela il lui avait cédé l’abbaye de Saint-Étienne pour que ses biens fussent employés à réparer les dommages causés par les excès de ses soldats. Il faut supposer que le duc avait quelque droit sur cette abbaye et qu’il en tirait certains revenus; autrement il eut tout simplement «déshabillé Saint-Étienne pour habiller Notre-Dame®, procédé commode et qui a été maintes fois imité depuis.

A en croire Grandidier, l’évêque se contenta de diminuer le revenu des prébendes qui étaient le plus richement dotées ; il paraît même que ce prélèvement ne devait être que temporaire, et durer seulement aussi longtemps que la reconstruction de 1 église. Mais celle-ci ayant traîné en longueur, on s’habitua à puiser dans la caisse de Saint-Étienne, et la confiscation devint définitive. A l'heure qu’il est, l’OEuvre Notre-Dame doit encore jouir de ces biens, qui, au dernier siècle, suivant le comte de Boulainvilliers, alors intendant de la province d’Alsace, pouvaient produire un revenu de 40000 livres. Ajoutons à cela les libéralités de l’empereur saint Henri, le grand bienfaiteur de la Cathédrale, et le produit des quêtes faites de toute part, et l’on comprendra que sept ou huit ans après le dernier incendie, l’évêque ait été en mesure de commencer la construction de la nouvelle Cathédrale.

Dès 1007, au dire de Grandidier, Wernher avait fait appeler les plus célèbres architectes pour en dresser le plan, qui malheureusement n est point parvenu jusqu a nous. Avec l’énergie qui semble avoir fait le fond de son caractère, il passa, sans tarder, à l’exécution de son entreprise.

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