‹ La cathédrale de StrasbourgChapitre 7 sur 17 · QUI A BATI LA CATHÉDRALE · texte numérisé non relu

QUI A BATI LA CATHÉDRALE

vant de commencer l'histoire de la construction de la façade et de la tour qui ont valu principalement à notre Cathédrale sa réputation universelle, il n’est pas sans intérêt de chercher à établir la part d’honneur qui revient à chacun de ceux qui ont contribué à l’érection de ce monument, tel qu’il existe aujourd’hui.

Comme nous l’avons déjà vu précédemment, c’est à l’évêque Wernher de Habsbourg qu’appartient le mérite d’avoir commencé en 1015 la construction de la Cathédrale romane. Elle fut achevée sous les évêques ses successeurs. On en compte six au XIe siècle, neuf au XIIe et quatre au XIIIe. C’est sous les derniers que furent remaniés le chœur et le transept, et reconstruites les trois nefs. Naturellement dans cette œuvre, les évêques durent s’appuyer sur le clergé qui seul pouvait leur assurer le concours des populations croyantes de l’Alsace. Il est évident aussi que les clercs de leur entourage, c’est-à-dire les frères de Notre-Dame, leur prêtèrent un secours qui, pour être resté obscur et ignoré, n’en fut pas moins puissant et utile. Bien plus que les évêques, absorbés par les affaires spirituelles et temporelles de leur diocèse, ce furent eux qui portèrent le poids de l’entreprise, et grâce à leur concours, l’œuvre put être continuée et amenée jusque vers la fin du XIIIe siècle. Mais ce concours ne devait pas tarder à faire défaut, car si la vieille organisation, donnée au chapitre par Heddon, subsistait encore dans ses grandes lignes, elle se modifiait lentement et profondément, et n’allait pas tarder à s’écrouler sous l’action ' d’un esprit nouveau. Le fait est trop grave pour qu’il ne mérite pas une explication.

Par un singulier revirement des choses humaines, les biens temporels jadis donnés à l’Église pour l’entretien de ses ministres et l’accomplissement de sa mission, finirent par devenir pour elle une source de dangers. Les princes trouvèrent tout naturel de tirer parti, au profit de leur politique, de ces dotations qui provenaient, la plupart, des largesses de leurs prédécesseurs : ils employèrent dans ce but les évêchés et les abbayes dont ils avaient la collation, à se créer des partisans et à s’assurer des appuis précieux

au point de vue temporel. La noblesse de son côté voyait sa fortune et, par suite, son influence décroître sans cesse, sous l’action de causes diverses, notamment des croisades qui l’avaient tout ensemble appauvrie et décimée. Ses biens consistant surtout en terres et en immeubles, ne produisaient qu’un revenu assez limité et surtout peu susceptible d’accroissement, tandis que les dépenses tendaient plutôt à grandir. A chaque occasion, l’équilibre de leur budget était détruit, et alors il ne restait que le recours aux emprunts ou l’aliénation d’une partie des biens. Le travail, sous toutes ses formes, est, on le sait, la seule source de la vraie richesse qu'il produit et conserve en l'accroissant toujours; mais le travail était absolument interdit à la noblesse autant par les mœurs du temps que par ses propres goûts.

Tout au contraire, les classes populaires, spécialement dans les villes, s'enrichissaient chaque jour par le commerce, l’industrie, et il faut bien le dire, par la vie économe, et laborieuse que menait la bourgeoisie. Ce contraste n’échappa pas à la noblesse; elle sentait grandir à côté d’elle une puissance, inconnue jusque-là: celle de la finance et de la fortune mobilière, sans pouvoir, de son côté, trouver le moyen d’augmenter en proportion ses propres ressources. Dès lors c’était pour elle la décadence. Rien de plus naturel que de la voir tourner ?es regards vers ces forêts et ces communaux que jadis ses ancêtres avaient abandonnés aux paysans, ou bien vers ces dîmes et ces champs dont ils avaient doté les couvents et les églises. Sans grande valeur autrefois, ces biens en avaient acquis depuis, fécondés qu’ils étaient par les rudes labeurs des vilains, ou par l’intelligente culture qu'avaient su introduire les moines. Le tout était de les reprendre. Quant aux biens communaux, on connaît les efforts que fit sur bien des points la noblesse pour les retirer à elle, et les interminables procès auxquels ils ont donné lieu durant des siècles, souvent à bon droit il est vrai, car, de leur côté les paysans ne se faisaient pas faute d’empiéter tant qu’ils pouvaient sur les biens de la noblesse. On se souvient des brutales revendications qui se formulèrent lors de la guerre des paysans.

Pour les biens d’église, la chose était plus simple. A titre d’avoués, on sut s’arrondir aux dépens des vieilles abbayes. Les couvents de femmes, asile naturel des jeunes filles des familles aristocratiques, finirent par leur être réservés comme abbayes ou couvents nobles. D’autre part le droit de patronage qui entraînait le droit de collation, détourné avec le temps du sens dans lequel l’Église l’avait établi, fournissait le moyen de mettre les cadets et les protégés de la noblesse en possession de revenus abondants ; pour cela il suffisait d’engager ces cadets dans les ordres autant qu'il en était besoin pour les «faire d’Église». 11 y avait de plus là un moyen assuré de s’attacher une clientèle nombreuse, et par suite un moyen puissant d’influence pour les collateurs. On n’eut garde de le négliger. De ce système il résultait à la vérité un clergé où se rencontraient en grand nombre, au grave dommage des âmes et de l’Église chrétienne, les vocations forcées ; mais sans songer à ces conséquences ou sans s’en inquiéter, on allait

au plus pressé ; le tout était de recouvrer les biens dont on avait besoin et auxquels on croyait avoir droit.

Naturellement les Chapitres richement dotés furent les premiers envahis. A partir du XIIe siècle, celui de la Cathédrale devint de plus en plus l’objectil des cadets de la noblesse de l’Alsace et des provinces voisines. A Strasbourg ils furent d abord en minorité: longtemps figurent à côté d’eux, avec la simple qualification de «maître'» magister, des membres dont le nom 'révèle l’origine plébéienne. Insensiblement les membres nobles formèrent la majorité: en 1229 ils se séparèrent de leurs collègues moins «bien nés» et renonçant à la vie commune, ils s’établirent dans des hôtels auxquels ils conservèrent cependant le nom de çuriæ claustrales, «curies claustrales», dernier souvenir de ce cloître du Bruderhof qu’ils abandonnaient a leurs confrères plébéiens. L’année suivante ils refusèrent d’admettre dans leurs rangs un clerc non noble, qu’un légat du pape, le cardinal Conrad d’Urach avait investi dun canonicat. Ils remontrèrent au pape Grégoire IX que, en vertu d’une ancienne coutume, le Chapitre n’admettait dans ses rangs que des personnes nobles et illustres du côté paternel et maternel. Le pape protesta et, pour l'honneur de l’Église, sa protestation est restée insérée dans le droit canon. 11 y déclara que de pareils statuts étaient abusifs, que Dieu n’a point égard à la noblesse du sang, la vertu et les talents pouvant seuls rendre un homme agréable à ses yeux. Mais le courant était trop fort; si le Chapitre céda cette fois, la parole du pape fut impuissante à supprimer le mal, et ses successeurs ne revinrent plus à cette question. Au milieu du XIIIe siècle aucun îjom roturier ne figurait plus sur la liste des chanoines de la Cathédrale de Strasbourg. Dès lors la cause de la noblesse était gagnée ; comme le Chapitre élisait ses membres, les électeurs restaient les maîtres de se recruter dans la caste' à laquelle ils appartenaient, ce qui valut au Chapitre de Strasbourg l’avantage d’être appelé le «plus noble de la chrétienté». Il en lut de même pour l’évêché, car, depuis le concordat germanique, l’élection des nouveaux évêques appartenait aux chanoines.

Les Chapitres secondaires de Saint-Thomas et des deux Saint-Pierre eurent le même sort; ils devinrent l’apanage de la noblesse de second ordre et du patriciat strasbourgeois. Les couvents de femmes servirent a recueillir les filles des grandes familles comme celles de la haute bourgeoisie et de la noblesse inférieure. Peu importait qu’elles eussent la vocation religieuse ou non: 1 intérêt de la famille primait tout. Ce que pouvaient devenir clergé et couvents dans ces conditions, l’avenir devait le montrer.

Pendant que s’opérait cette révolution économique qui transformait en apanages d une classe privilégiée, les biens de l’Église, destinés dans le principe a être le patrimoine de tous et surtout des pauvres, s’était produit d’un autre côté ce mouvement populaire que l’on a appelé l’affranchissement des Communes. Grâce aux nombreux privilèges que lui avaient accordés les empereurs, intéressés à se créer dans le peuple un appui capable de

contrebalancer la puissance de la noblesse, Strasbourg, de ville épiscopale ou quasiépiscopale quelle avait été, en était presque arrivée à être une ville libre, et allait devenir bientôt la fière République que l'on a connue.

Cette évolution fut précipitée par un simple hasard: ce fut l’élection qui porta au siège épiscopal de Strasbourg un homme dont le caractère hautain et entier ne se prêtait pas aux compromis, grâce auxquels ses prédécesseurs avaient réussi à vivre en paix avec la cité, qui, avouons -le, était tant soit peu arrogante. Le 2 février 1261 l’évêque Walther ‘de Geroldseck faisait une entrée pompeuse dans sa ville de Strasbourg à la tête de toute une armée. Son neveu, l’abbé de Saint-Gall, avait amené à lui seul mille cavaliers; l’abbé de Murbach, son oncle, en avait cinq cents a sa suite, et après eux venait une foule de comtes et de barons tant alsaciens qu’étrangers. A peine quelques mois plus tard, s’engageait entre la ville et son évêque une lutte dont le fait d’armes le plus saillant fut la bataille de Hausbergen que les milices strasbourgeoises gagnèrent le 8 mars 1262, mais qui se termina seulement un peu plus tard, après avoir brisé en Alsace la puissance prépondérante des évêques de Strasbourg. Tant il est vrai que le bon droit ne suffit pas toujours pour assurer le succès (car les Strasbourgeois n’avaient pas de leur côté un droit bien incontestable); mais il y a dans l’histoire des moments où certaines institutions, qui ont eu le tort de se survivre, sont vouées à une destruction inévitable, si légales qu’elles aient été et qu elles soient encore.

Notons en passant qu’à ce moment cette lutte n’eut aucun caractère révolutionnaire ni antireligieux. Le Chapitre même ne.se rangea pas tout entier du côté de l’évêque, la partie de la noblesse qui dépendait de lui le suivit, le reste se divisa, et plusieurs gentilshommes combattirent dans les rangs strasbourgeois à la bataille de Hausbergen.

Colmar, avec son célèbre Sehultlieiss Rôsselmann, et Mulhouse prirent le parti de la cité pour s’affranchir elles -mêmes: bref ce fut avant tout une lutte pour l’indépendance des communes naissantes. En 1332 seulement, la fameuse querelle entre les Zorn et les Müllenheim devint l’occasion d’une révolution franchement démocratique qui, à Strasbourg, enleva le pouvoir à la noblesse pour le remettre aux mains de l’élément populaire.

Mais déjà en 126} se produisit une des conséquences les plus inattendues de la lutte où Strasbourg venait de triompher, et cela sur un point qui nous ramène par un long détour à l’histoire de la Cathédrale.

« Les fonds et les revenus de la fabrique (ce qui veut dire ici les fonds destinés à la construction de la Cathédrale) étaient», dit Grandidier d'après Specklin, «administrés conjointement par l’évêque et son Chapitre qui en nommaient les directeurs. Cependant l’édifice n’avançait pas, et était souvent interrompu par les fréquentes guerres de l’évêque avec la ville (cela est inexact, car depuis près d’un siècle, la paix avait régné entre les deux). Le Chapitre chercha à y remédier; en conséquence il s’assembla en 1263,

après la mort de Walther de Géroldseck ; avant de procéder à l’élection de son successeur, les chanoines convinrent de retirer à eux seuls l’administration de la fabrique, afin que les démêlés de l’évêque avec la ville ne pussent dans la suite arrêter le bâtiment de la Cathédrale. » Pris dans son ensemble, le récit de Specklin doit être exact, car le nouvel évêque, Henri de Géroldseck- ès -Vosges, qui avant son élection, s était ouvertement rangé du côté de la ville, prit en 1264, de concert avec le Chapitre, une décision en ce sens.

Kœnigshofen va plus loin: il a l'air de dire que dès 1263 le Magistrat s'empara de l’Œuvre Notre-Dame et de la Cathédrale, et en nomma les administrateurs et les employés, voulant que le tout restât à jamais sous l'autorité des bourgeois et non plus sous celle de l’évêque. Ce chroniqueur, bien plus rapproché de ces événements que Specklin, nous paraît en avoir mieux connu et plus fidèlement rendu l’esprit que ce dernier.

Il est très probable que, fiers de leur victoire, les Strasbourgeois voulurent l exploiter à fond; ils durent alléguer, non sans quelque apparence de raison, que la sécurité de leur ville ne permettait pas de laisser aux mains de l’évêque le maniement de fonds qui, à un moment donné, pouvaient être employés à leur faire la guerre.

Alors intervint, selon toute apparence, une transaction dont Specklin nous donne le résultat : le Chapitre proposa sans doute d'enlever au futur évêque la gestion financière de l’œuvre en se la réservant à lui-même ; c’était écarter habilement le prétexte mis en avant par la ville et tourner une grosse difficulté, car il s'agissait de biens ecclésiastiques et, à cette époque, on ne les confisquait pas encore avec la même facilité que plus tard.

Quoi qu’il en soit, l’évêque ayant consenti en 1 264 à cette renonciation, le Chapitre prit en main la direction de la fabrique , comme on disait alors. Malheureusement les chanoines n’étaient plus les frères de Marie de Heddon. Comme nous lavons vu plus haut, depuis 1229, les membres nobles du Chapitre s’étaient séparés des roturiers; au rapport de Grandidier, on avait précédemment statué que sur trente- six canonicats, vingt- sept seraient réservés à la noblesse et neuf abandonnés aux non-nobles ; ceux-ci furent même peu à peu exclus de la liste’ des capitulaires, et finirent par former une corporation à part, qui prit le nom de Grand Chœur.

Cette scission définitive s’était probablement produite entre 1229 et 1264. Au moment de prendre en main la direction des travaux de la Cathédrale et surtout la gestion financière de l’œuvre, le Chapitre s’était donc privé volontairement du concours des hommes qui auraient pu en cela lui rendre le plus de services. Ses propres membres, tous de bonne noblesse, ne devaient pas être bien versés dans les questions administratives et financières, et, de même que le plus souvent ils abandonnaient à des intendants la gestion de leur propre fortune, ainsi durent-ils remettre à des sous-œuvre, le soin des affaires de la Cathédrale. De toute façon des plaintes ne tardèrent pas à se faire entendre contre la négligence de l’administration du Chapitre, a Malgré les fonds dont elle était déjà en

possession, et ceux que produisaient tous les jours les aumônes des fidèles . le

bâtiment n’avançait pas avec toute l’activité que ces fonds devaient supposer. Les mémoires du temps rapportent même que les jeunes chanoines, qui étaient chargés de l’entreprise, en employaient les revenus à d’autres usages que ceux auxquels ils étaient destinés, et lorsqu'en 1290 on voulut mettre une nouvelle toiture sur l’église et le chœur, il ne se trouva plus d’argent dans la caisse. » Ainsi s’exprime Grandidier. Les mémoires du temps ne sont évidemment qu’une formule échappée ‘à l’habitude de l’écrivain, car il eut probablement été bien empêché d’en produire. D’autre part c’est précisément sous l’administration du Chapitre que fut achevée la construction des nefs, et commencée celle de la façade et des tours, ce qui est déjà un résultat assez honorable pour les administrateurs. C’est aussi à partir de 1265, c’est-à-dire du moment où les chanoines avaient commencé à gérer les affaires, que l’on trouve des indices d’une organisation régulière: de là date le livre des bienfaiteurs où le produit des libéralités des fidèles est constaté et inscrit; de 1274 date l’acquisition d’une maison destinée à centraliser l’administration et à loger les directeurs de l’œuvre. Il y a là évidèmment trace d’une bonne volonté dont il est juste de tenir compte au Chapitre. Mais, dira-t-on, la caisse s’est trouvée vide en 1290! Citer cette accusation c’est la réfuter ; depuis cette époque le même malheur est arrivé à tant de caisses, que le bon public s’y est habitué, et l’argument produit contre le Chapitre d’alors ne vaut plus. Au reste rien ne montre mieux l’inconvénient qu’il y a à juger les choses du XIIIe siècle avec nos idées modernes. Aujourd’hui un seigneur tel que l’évêque de Strasbourg l'était alors, aurait émis un emprunt, formé un consortium de banquiers, à la rigueur essayé d’une loterie : nous avons bien vu, dans ce siècle, achever ainsi la Cathédrale de Cologne, et de nos jours on a recours au même moyen pour restaurer celles de Metz et de Fribourg. Au XIIIe siècle il n’en allait pas de même. Les argentiers d’alors n’avaient pas les reins assez forts pour porter le poids d’une entreprise pareille, les loteries n’étaient pas encore en usage pour bâtir les Cathédrales. La caisse de l’œuvre n était donc alimentée que par les dons des fidèles provoqués par des quêtes faites à Strasbourg, en Alsace et au dehors. Ramasser les fonds, les centraliser et les faire parvenir à Strasbourg, c’était évidemment une opération compliquée, et les envois par la poste n étaient point là pour la simplifier. Un simple retard dans les versements suffisait dès lors pour mettre aux abois une caisse qui, d’ailleurs, était continuellement mise en réquisition et ne pouvait avoir de grandes réserves.

N’oublions pas que ce siècle précisément avait vu remanier complètement le chœur et le transept, rebâtir la nef, commencer la tour; en 1290 on était en pleine construction de la façade. Tout cela avait dû coûter beaucoup d’argent, et la construction de la façade en réclamait plus que jamais. Que, dans le principe et même plus tard, des journaliers et des manœuvres se soient contentés d’être logés et nourris, cela s’explique; ailleurs ils n’auraient guère gagné davantage, et la foi récompensait et ennoblissait leur travail à

leurs propres yeux. Mais les hommes de métier, les" imagiers ou tailleurs de pierre avaient évidemment d'autres idées, et devaient demander des salaires en rapport avec leur travail.

Or, il suffit de jeter un coup d’œil sur les trois portails et le reste de la façade pour comprendre que évidemment, de tout l'édifice, c’est la partie qui dut causer à la caisse de l’œuvre la plus forte dépense, et que par suite la période de 1490 fut celle où les difficultés financières durent être les plus grandes. C’est cependant la situation embarrassée de cette caisse qui doit avoir porté le chapitre à abandonner la gestion de l’œuvre.

Voici comment s’exprime Specklin : après avoir rapporté, d'après Kœnigshofen, qu en 1263 l’évêque abandonna au Chapitre la direction des constructions, il ajoute «Trente ans plus tard, lorsque les anciens et honorables chanoines du Grand -Chapitre virent que les nouveaux jeunes chanoines, qui avaient l’administration de l’œuvre, ne la géraient pas loyalement, et recherchaient plus leurs intérêts que celui de l'œuvre, au point de faire craindre la ruine de celle-ci, ils envoyèrent une députation au Magistrat, lui firent connaître les vices de l’état actuel des choses, et le prièrent de prendre en main la direction de l’œuvre. A la prière des députés et de leurs commettants, le Magistrat (qui évidemment ne demandait pas mieux) se chargea de la gestion de l’œuvre et offrit aux chanoines d’assister chaque année à la reddition des comptes, pour qu’ils pussent s’assurer que les biens de Notre-Dame étaient honorablement administrés.» Tel est le récit de Specklin. De convention écrite entre le Chapitre et le Magistrat, il n’y a pas de traces. Seules les chroniques font foi de cet arrangement, rendu vraisemblable, à la vérité, par des transactions conclues en 1395, 1422 et 1561.

On ne peut donc qu’admettre le fait de la cession. Mais sur les détails, il y a bien des réserves à faire.

Tout d’abord depuis 1264 la direction de l’œuvre appartenait au Chapitre entier, et il est difficile de comprendre comment les jeunes chanoines ont pu, à eux seuls, s’en emparer au point de tout compromettre. Comment s’expliquer qu’une corporation, aussi considérable que le j Chapitre, ait toléré ce désordre, et n’ait trouvé d’autre remède que d'en appeler au Magistrat civil, en se donnant ainsi ouvertement un honteux certificat d’impuissance <

Il était bien plus simple d’écarter les jeunes gens, qui à tort ou à raison avaient donné lieu à des plaintes, et de remettre la direction des affaires entre les mains des anciens et honorables chanoines. Puis on se demande en vain quel rôle joue dans tout cela l’évêque, qui avait bien aussi son mot à dire, et qui cependant n’apparaît nulle part.

Evidemment il faut chercher à cette cession une raison autre que celle donnée par Specklin, et dont, peut-être, Grandidier s’est fait le trop complaisant écho.

Le lecteur se souviendra que, d’une part, nous avons vu la ville faire dès 1263 une tentative pour mettre la main sur la direction des travaux et sur la caisse de l’œuvre. D’autre part, depuis 1229, où les chanoines nobles avaient renoncé à la vie commune, les roturiers s’étaient vu mettre tout doucement hors du chapitre, et selon

toute apparence cette exclusion était devenue définitive durant la seconde moitié du XIIIe siècle.

Or, les membres exclus étaient des hommes fils de leurs œuvres, c’est-à-dire intelligents, instruits, rompus aux affaires, parvenus par leur seul mérite; ils ne durent pas se laisser exclure sans résistance ; sans doute ils prirent longtemps encore le titre de chanoines, et le peuple par habitude continua certainement à le leur donner.

Au lieu de chercher dans le Chapitre même cette division entre les anciens et les jeunes chanoines , et ici jeunes peut bien avoir le sens de nouveaux, ne faut-il pas , avec plus de vraisemblance, la chercher entre les chanoines nobles et les roturiers exclus du Chapitre? A raison même de leur origine, ceux-ci avaient avec la bourgeoisie et les masses plus de rapports que les nobles du Grand-Chapitre. Ils représentaient d'ailleurs, plus que ceux-ci , l'élément sacerdotal ; c’est dans leurs rangs qu’alors probablement comme plus tard, et jusqu’à la Révolution, les évêques devaient chercher leurs auxiliaires de toute sorte, suffragants, vicaires généraux, membres de l’officialité et de l'administration ecclésiastique, en un mot tous les prêtres travailleurs et versés dans les affaires dont ils avaient besoin.

Écartés de la gestion de l’OEuvre, il est permis de supposer qu’ils la surveillèrent d’œil jaloux, et il suffit qu’il se soit produit une malversation de la part d’un employé infidèle, peut-être d’un caissier, pour que de leurs rangs se soient élevées des plaintes contre la mauvaise administration du Chapitre. Ce sont eux qui, selon toutes les apparences, sont ces anciens et honorables chanoines que l’on oppose aux jeunes, leurs adversaires. Le Magistrat et surtout le peuple auront pris leur parti; pour les premiers, tous nobles, c’était une belle occasion de réaliser en 1290, ce qui n avait pas pu s’accomplir en 1263. Pour les derniers cetait une occasion de manifester cet antagonisme contre la noblesse qui sûrement existait déjà alors, quoique peut-être à l’état latent encore, mais qui devait quarante ans plus tard amener l'établissement du gouvernement populaire.

Quoi qu’il en soit de ces explications que nous donnons pour ce quelles valent, c’est-à-dire pour de simples hypothèses, le fait lui-même est là dans toute sa brutalité: successivement l’évêque d’abord, puis le Grand-Chapitre se sont vu enlever la direction des travaux de la Cathédrale et la manipulation des fonds, dont la ville a fini par s’emparer.

Quels qu’aient été les motifs de cette décision , elle fut en elle-même un bonheur pour la Cathédrale, car c’est grâce à elle que la dotation de l’OEuvre Notre-Dame a échappé à la confiscation, dont en 1795 la Révolution l’avait d’abord frappée, comme bien ecclésiastique.

Quant à la nature et à l’étendue des droits que cette cession a conférés à la ville , elle n’est pas difficile à déterminer; peut-être est-il de quelque intérêt de le faire, car, sur cette question, on rencontre dans le grand public les plus étranges illusions. Les uns

croient que les biens de l'OEuvre Notre-Dame appartiennent à la fabrique de la Cathédrale, les autres s’imaginent qu’ils sont la propriété de la commune; des deux côtés cest une complète erreur.

Tout d’abord il importe de constater exactement quels droits possédait le Chapitre, car évidemment il ne pouvait céder que ce qu’il possédait.

Or le Chapitre n’avait aucun droit de propriété sur la Cathédrale, ni sur les fonds recueillis pour elle; dès lors la ville en lui succédant ne devint propriétaire de rien.

Le Chapitre n’avait que le droit de diriger la construction et de percevoir, au profit de la construction, les fonds versés dans ce but par les populations chrétiennes de l’Alsace et d’ailleurs.

Ces droits ils les cédèrent à la cité qui prit dès lors en main la gestion administrative et financière. Plus tard quand la construction fut achevée, les nouveaux administrateurs eurent le bon esprit de continuer à recevoir les aumônes des fidèles pour en constituer la dotation de l'OEuvre Notre-Dame, destinée à l’entretien du batiment. Cette mesure fait honneur à l’esprit pratique des Strasbourgeois d alors. Ils ont agi comme doivent le faire des tuteurs consciencieux, car en réalité c’est la ville de Strasbourg, représentée par son administration municipale , qui par suite des événements que nous avons rapportés , est devenue le tuteur de la Cathédrale. Celle-ci, condamnée par la force des choses à être perpétuellement mineure, n’en est pas moins une personnalité vivante, tout aussi bien qu’un hôpital ou un hospice de la fondation ancienne et dont la ville aurait reçu l’administration. Et comme, s’il plaît à Dieu, ce pupille ne disparaîtra pas de longtemps, il ne saurait être question de l’ouverture de la succession, ni de l’emploi au profit de la ville, d’une fortune tombée en déshérence. La tâche des administrateurs consistera donc toujours à entretenir le bâtiment, à gérer le mieux possible la fortune de l’OEuvre, et surtout à ne point permettre que les revenus ou les capitaux reçoivent une autre destination, comme s’ils étaient une simple propriété de la ville. Telle a été positivement la volonté de ceux qui ont bâti la Cathédrale et créé sa dotation, cest-àdire du peuple chrétien qui a fait à lui seul les frais de la constrution de la Cathédrale tout entière. Comme ville, Strasbourg n’y a pas contribué autrement que par les largesses et les dons pieux de ses habitants.

Du reste cette situation est clairement définie dans le mémoire que la ville de Strasbourg présenta au gouvernement de la République pour faire lever le séquestre, lequel avait été mis en 1795 sur les biens de l’OEuvre Notre-Dame, et qui fut levé en 1805. Après avoir établi que l’administration de ces biens fut cédée en 1290 par l’évêque et le Chapitre à la ville, il ajoute que a la ville prit l’engagement de continuer et d’achever les travaux, tandis que le Grand-Chapitre se chargea seul de toutes les dépenses du culte.

a Le traité d’Osnabruck de 1648 et l’année normale de 1624 adoptée par ce

traité, affermirent encore la possession de la ville de Strasbourg et firent même perdre aux biens de l'OEuvre Notre-Dame la nature de biens ecclésiastiques qu’ils avaient eue dans leur origine. »

La Cathédrale avait au contraire sa fabrique particulière . C’est cette dernière

fabrique qui passa avec les biens du Grand-Chapitre, sous les mains de la République «c’est-à-dire que tout fut confisqué comme biens ecclésiastiques».

Le mémoire établit ensuite <tque la commune de Strasbourg n’a acquis ni pu acquérir sur ces biens d’autres droits que ceux que l’évêque et le Chapitre de la Cathédrale lui cédèrent et qu’ils furent en état de lui céder».

Ces droits strictement bornés à la seule administration des biens et à la surveillance de l'entretien de l'OEuvre, ne passèrent jamais sous les lois d’une propriété, ni ne firent partie du domaine ou patrimoine de la ville. » Le mémoire ajoute une observation fort juste, c’est qu’il est nécessaire de laisser à l’OEuvre son administration spéciale, «une administration dont la surveillance soit constamment soutenue, et l’action prompte et rapide.» Il lui fait ses ouvriers spéciaux, car ail est impossible que des ouvriers ordinaires entretiennent ou réparent les parties endommagées par les orages ou rongées par la dent destructive du temps. 11 faut entretenir des ouvriers sculpteurs qui souvent au moment où l’on s’y attend le moins, sont surchargés de besogne et de travaux qui ne souffrent pas le moindre délai.» Ce que le mémoire disait il y a environ cent ans, est encore vrai aujourd'hui et il importe que la ville de Strasbourg reste fidèle à ses vieilles traditions. Du reste on a essayé du système opposé, et l’expérience a constaté que l’existence de la Bauhütte est nécessaire à la Cathédrale. Le mieux, ici comme ailleurs, est trop souvent l’ennemi du bien.

Aussi pour résumer ce qui précède, le chœur et la nef ont été élevés sous la direction commune des évêques et du Chapitre; ce dernier, agissant seul depuis 1264, a commencé la construction de la façade; enfin depuis 1290 jusqu’à nos jours, la commune a dirigé les travaux et géré les fonds; à elle revient l’honneur d’avoir achevé la Cathédrale, telle qu’on l’admire aujourd'hui.

Mais s’il est juste de faire à chacun la part d’honneur qui lui est due parmi ceux qui ont conduit à bonne fin cette œuvre gigantesque, il est juste aussi de payer le tribut de notre sincère admiration à un facteur obscur et anonyme dont l’inépuisable générosité a fourni les fonds nécessaires à une pareille entreprise; nous avons nommé les populations chrétiennes du moyen âge. Déjà en 1015 le mouvement parti de l’Église avait abouti à la construction de la Cathédrale romane. A partir de 1250 où l’on commença la nef gothique, il reçut une nouvelle et puissante impulsion. On en trouve les traces dans les archives du Frauenhaus : une lettre d’indulgence d’un évêque du nom de Jean dont le siège n’est pas désigné (1254), deux du cardinal Pierre évêque de Saint-George ad vélum aurcum (1255) une autre de l’évêque Henri de Spire (1254). En 1275, lorsque les

travaux de la façade allaient commencer, l’évêque de Strasbourg, Conrad III de Lichtenberg, adressa au clergé de son diocèse un appel solennel pour lui demander de donner son concours à cette grande œuvre, et d'entraîner leurs paroissiens à y contribuer généreusement, soit pendant leur vie, soit à l'heure de leur mort. Chaque dimanche et jour de fête cet appel était à renouveler, et deux collecteurs devaient être institués dans chaque paroisse.

Toutes les mesures furent prises pour écarter les obstacles, et stimuler les tièdes. L'interdit dont pouvaient être frappées certaines églises, était levé pour les jours où les indulgences devaient être promulguées et la quête recommandée aux peuples. Le Siège apostolique, divers cardinaux, l’archevêque métropolitain de Mayence, les évêques de Bâle et de Constance s’unirent à l’évêque de Strasbourg pour exciter la piété des peuples par des indulgences qui, par décision du Saint-Siège, devaient durer jusqu’à l’achèvement de l’entreprise. De plus chaque semaine, les prêtres du diocèse furent obligés de dire trois messes , lundi pour les défunts , jeudi pour la rémission des péchés, samedi en l’honneur de la sainte Vierge; le tout au profit des bienfaiteurs vivants ou morts de la Cathédrale. Cette pièce est de l’année 1275 ainsi que trois autres se rapportant au même objet et qui portent la date de 1 octave de sainte Agnès (28 janvier).

Cinq ans plus tard (1279) le Chapitre de Strasbourg publie de son côté une lettre d indulgence en faveur de l’œuvre. Elle fut suivie en 1286 de deux autres données par l’archevêque de Mayence, et l’évêque de Tusculum au fond de 1 Italie. 1289 nous en apporte une seconde de Mayence et une autre de l’évêque de Bologne. Suivent en 1297 l’évêque Emichon de Worms et, en 1298, l'évêque Menegold de Wurtzbourg. Entretemps, Conrad de Lichtenberg avait convoqué un synode en 1294 et imposé à tous les ecclésiastiques du diocèse de Strasbourg, l’obligation de verser pendant quatre ans à la caisse de l’œuvre le quart de leur revenu. On voit que, malgré le petit coup d état qui lui avait enlevé la direction des travaux, le clergé y contribua largement de ses deniers, et l’évêque Conrad de Lichtenberg ne cessa de s’intéresser à l’achèvement de l’édifice dont il avait eu l'honneur de poser la première pierre. 11 mourut à la guerre en 1299 et fut enterré dans la chapelle de saint Jean-Baptiste, où son monument conservé jusqu’à nos jours, forme un vrai bijou d’architecture gothique.

Sa mort n’arrêta pas le mouvement: encore en 1517 nous rencontrons une lettre d'indulgence de Frédéric, évêque de Spire, publiée en faveur de la Cathédrale de Strasbourg ; jusqu’en 1385 on trouve encore une lettre d’indulgences publiée par l’évêque Philippe d’Alençon, toujours au profit de notre Cathédrale. Et rien ne nous assure que cette liste soit complète et que bien des lettres d’indulgence ne se soient pas perdues. Ainsi en Italie, en France, en Bavière et surtout le long du Rhin s’est produit, grâce aux évêques et au clergé, un puissant courant populaire analogue à celui qui, suivant Grandidier, avait déjà accompagné la construction de la Cathédrale de Wernher, mais

qui amena des résultats autrement grandioses. Tout le monde, dit Specklin, voulait faire son salut en concourant à cette construction. Les simples paysans se chargeaient des travaux de manœuvres; ceux qui avaient des voitures, amenaient les pierres et les bois; le clergé dirigeait ces foules. On conserve encore à l’Œuvre Notre-Dame une pièce de ijoj, évidemment une espèce de formulaire, adressé aux curés, qui les invite à envoyer à telle ou telle carrière déterminée ceux de leurs paroissiens ayant chevaux et voitures, pour qu’ils y cherchent les pierres préparées, dans ce but et les amènent à Strasbourg pour le jour de la Pentecôte. Jusqu’au XVIe siècle se conserva ici un usage qui remontait à ces charrois volontaires. A cette époque on voyait arriver en ville, le jour de la Pentecôte, croix et bannière en tête, les habitants des villages de Châtenois, Schervillé, Bœrsch, Geispolsheim (ici les nobles et les paysans figurent séparément) Balbronn, Dinsheim près Mutzig, Westhofen, Dangolsheim, Wangen, Marlenheim, Wasselonne, Entzheim, Mutzig, Molsheim , Epfig, Bergbieten, Obernai et Weitbruch. A l’issue de la grand’ messe , on se dirigeait en procession vers la maison de l’OE uvre Notre-Dame, pour y recevoir le Pfngslpfenning, une petite somme d’argent qui, selon toute apparence, était un souvenir du zèle déployé autrefois pour la construction de la Cathédrale.

Un autre preuve du succès qu'obtinrent les recommandations de l’évêque Conrad, se trouve dans le Wohlthàlerbuch, le Livre des bienfaiteurs , conservé encore aujourd’hui aux archives de l’Œuvre. C’est un manuscrit en parchemin de 365 pages, où sont consignées jour par jour les donations laites par des habitants de Strasbourg et d'autres lieux. Rien n’est plus curieux et plus touchant. <tLà, dit L. Schnéegans, se coudoient riches et pauvres, bourgeois et artisans, clercs et laïcs, hommes et femmes, jeunes et vieux, tenant à concourir à l’avancement de la Cathédrale. Chacun, avant de mourir, voulait laisser à l’œuvre un gage ostensible de sa foi et de son amour et, en prenant place au nombre de ses bienfaiteurs, se faire inscrire dans la confrérie de Notre-Dame. Les chevaliers et les écuyers d’ordinaire donnaient ou léguaient leurs chevaux de bataille et leurs armures ; les dames nobles offraient à la sainte Vierge et à sa bâtisse, à sa fabrique, comme on disait alors, leurs ceintures ou couronnes en or ou d’autres objets précieux, leurs bagues, leurs bijoux, leurs manteaux fourrés de vair, leurs robes ou d’autres vêtements de prix; les bourgeois et les gens de métier léguaient leurs armes ou leurs habits, et leurs femmes luttaient d’émulation avec les dames des gentilshommes. Grand nombre de gens faisaient don à l’OEuvre, les uns de maisons, de terres, de vignes, de prés; les autres de rentes, et de revenus de tout genre; d’autres encore s’engageaient à fournir annuellement une somme fixe à consacrer aux constructions de la Cathédrale, ou à faire conduire, chaque année, à l’atelier de l’OEuvre, une ou plusieurs pierres; d’autres encore mettaient leurs chevaux à la disposition de la fondation pour l’aider à transporter à Strasbourg les matériaux taillés dans la carrière de Notre-Dame au Cronthal; d’autres

encore, et cela se voyait fréquemment, donnaient de leur vivant ou léguaient tous leurs biens à l’Œuvre de la Cathédrale et devenaient pensionnaires de l’OEuvre. Tous, riches ou pauvres, rivalisaient de zèle, de dévouement et d'abnégation. Souvent après une longue liste de nobles ou de bourgeois fortunés, apparaît le nom de quelque pauvre veuve offrant son obole, ou celui de quelque humble servante ou d'un domestique donnant son fichu ou son tablier: spectacle touchant qui nous morftre sous un de ses plus beaux aspects, le moyen âge où tout était divisé .en castes et corporations, où tout était privilège, où privilège se dressait contre privilège, et où toutes les fractions de cette société si rigoureusement divisée s’unissaient dans une même pensée, l’érection de l’église commune, de la maison de Dieu. »

a Dans Torigine toutes les offrandes ou les titres qui les constataient étaient déposés sur l’autel de Notre-Dame ; les premières étaient ensuite vendues au profit de 1 OEuvre, et leur prix formait une recette assez considérable qui, jointe aux produits des quêtes et aux autres ressources de la fondation, mit le Magistrat de Strasbourg en état de mener à bout la construction de la Cathédrale. Les générations se succédaient et se remplaçaient, chacun prit sa part à l’OEuvre, et voici comment les assises s’élevèrent de jour en jour, d’heure en heure, jusqu’à ce qu’un soir, c’était la fête de saint Jean-Baptiste en 1 an du Seigneur 1459, la statue .de la Vierge, patronne de l’Église et de la ville de Strasbourg couronnât la pointe de la flèche, proclamant au loin aux populations frappées d’étonnement et d'admiration, qu’enfin l’œuvre d’expiation et le monument de gloire entrepris par leurs aïeux était arrivée à son terme.»

Nous n’avons pu résister au plaisir de faire cette longue citation écrite par Louis Schnéegans, notre ancien archiviste strasbourgeois, «au souvenir des émotions que maintes fois il avait ressenties, dit-il, en lisant et en relisant le Livre des bienfaiteurs de 1 OEuvre Notre-Dame», qu’il avait eu la joie de découvrir. Nous devions bien lui donner une mention dans une œuvre spécialement consacrée à cette Cathédrale qu’il a aimée, comme 1 ont fait peu d’hommes dans notre siècle, et dont l’histoire lui doit tant de précieuses découvertes.

Pour revenir à notre sujet, nous nous bornerons à ajouter que toutes ces donations faites à la Cathédrale se placent entre le XIIIe et le XVIe siècle; elles étaient encore riches et nombreuses au XVe et, comme nous l’avons dit plus haut, elles ont servi à constituer la dotation de Y OEuvre Notre-Dame.

On a donc bien le droit de dire que c’est aux efforts collectifs du peuple chrétien, plus spécialement de celui de l’Alsace et de Strasbourg, qu’est due l’érection de notre chère et belle Cathédrale, et qu’à lui surtout doit en revenir la gloire.

Après avoir passé en revue tous ceux qui ont eu leur part à l’honneur, on aimerait aussi savoir quels noms d’architectes sont à placer à côté de l’œuvre. Mais ici la difficulté est grande. On ignore qui a bâti la Cathédrale romane, on ne sait pas davantage qui a rebâti ou remanié le chœur et le transept. On ignore le nom du maître à qui l’on doit la

construction de la belle chapelle de saint Jean-Baptiste et de la salle, capitulaire qui la surmonte; enfin on ne sait pas non plus le nom de l'habile architecte qui, par la construction des nefs, réalisa du coup la transformation de la vieille Cathédrale de Wernher en la Cathédrale gothique d’aujourd'hui. Car, et c’est là un fait digne de remarque, généralement on a substitué un nouvel édifice gothique à un vieil édifice roman, sans qu’il y ait un lien entre les deux. A Strasbourg . l’édifice roman subsiste en quelque sorte encore dans sa transformation gothique, et Ton est presque tenté de croire qu’il y a un grain de vérité dans la croyance populaire, d’après laquelle la Cathédrale actuelle aurait été bâtie autour de l’ancienne, qui alors subsistait encore. Fausse dans sa généralité, cette parole peut être vraie dans une certaine mesure pour la façade ; en tout cas on y retrouve un écho lointain de l’effet que produisit sur l’esprit public l’habile transmutation réalisée par les architectes gothiques.

Maintes suppositions ont été émises ; on a beaucoup disputé sur les noms de ces hommes qui auraient bien mérité de passer à la postérité, mais le résultat des flots d’encre qui ont coulé, est singulièrement maigre. Entre tous un seul nom a surnagé, celui d'Erwin de Steinbacli; encore lui dispute-t-on et ce nom de Steinbach, village que l’on ne sait ou chercher, et l’honneur d’avoir tracé les plans de la façade de la Cathédrale et commencé à la construire : du moins n’existe- t-il pas de preuves écrites de sa présence à Strasbourg avant 1316, car l’inscription mentionnant son œuvre glorieuse que nous avons citée à la fin du chapitre précédent et qui, d’ailleurs, ne se retrouve plus, n’était pas ancienne.

Malgré cela la voix populaire à Strasbourg et dans le monde entier, a associé son nom à celui de la Cathédrale qui sera toujours la Cathédrale d’Erwin.

«.Dans les beaux-arts, dit Louis Schnéegans, il n’y a pas à Strasbourg, de nom qui soit au-dessus de celui de maître Erwin de Steinbach. Nul autre ne fut plus illustre, plus populaire; nul autre ne fut entouré de plus de respect, de plus de vénération. Six siècles se seront bientôt écoulés depuis qu'Erwin traça le plan primitif du portail de la Cathédrale de Notre-Dame (?) ; ce furent six siècles d'une célébrité dont l’éclat ne s’est jamais affaibli.»

Résumons donc le peu que l’on sait de lui.

Il y a tout d’abord son épitaphe, taillée dans un contrefort de la plus ancienne chapelle gothique de la Cathédrale, épitaphe qui nous a conservé son nom et la date de sa mort. Cette épitaphe même était tombée dans l’oubli au dernier siècle.

A l’époque où il suivait les cours de l’ancienne Université de Strasbourg, Gœthe s’était épris de passion pour la Cathédrale, et par suite pour Erwin. 11 s’affligeait de ne point retrouver sa tombe, et dans la tristesse de son âme, il se promettait d’ériger un jour au grand artiste un monument en marbre ou en grès des Vosges, selon que ses moyens le lui permettraient.

Cependant tout oubliée qu'elle était, cette tombe, du moins une épitaphe, existait

encore :

«En 1816 (nous apprend Louis Schnéegans) un ami de Goethe, devenu célèbre lui aussi, Sulpice Boisserée, l’historien du dôme de Cologne et le promoteur de son achèvement, la rechercha longtemps inutilement, en compagnie de notre compatriote Maurice Engelhard , l’auteur d’un travail bien connu sur le Hortus deliciarum de Herrade de Landsperg. Grâce à leur persévérance, les deux amis finirent par découvrir cette épitaphe sous des tas de charbons et de décombres amoncelés devant elle et qui la dérobaient à la vue. Ils tinrent à honneur de la débarrasser des ignobles entraves qui trop longtemps avaient dérobé ce vénérable monument aux regards des admirateurs du grand maître et de son œuvre glorieuse. Depuis lors elle est restée à découvert ; depuis lors elle est restituée à l’art et à la science. »

L’épitaphe d'Erwin est accompagnée de celle de sa femme et de l’un de leurs descendants. Ces trois inscriptions couvrent la partie inférieure du dernier contrefort de la chapelle Saint- Jean-Baptiste, construite dans l’angle formé par le transept et le chœur, donnant sur la petite cour désignée autrefois sous le nom de Lichhôfel, Leiclihôfel, un reste de l’ancien cimetière Saint-Michel, où se trouvait une chapelle du même nom. Notons en passant que ce coin était, paraît-il, réservé aux architectes de la Cathédrale : contre la face masquée depuis la fin du dernier siècle, on voyait autrefois, au dire de Schnéegans, l’épitaphe de maître Jean Hült ^ qui bâtit ou du moins acheva en 1439 la flèche, et celle de maître Jacques de Landshut, qui éleva de 1494 a 1 505 , devant l’ancienne porte de Saint-Laurent, la chapelle de ce nom, laquelle aujourd’hui sert de sacristie.

Mais revenons à Erwin et à sa famille. Des trois épitaphes entaillées dans le mur, la première est celle de Dame Husa, épouse de maître Erwin, morte le 12 des calendes d’août (21 juillet) l’an du Seigneur iji6.

Le même jour elle fut inscrite dans le Livre des bienfaiteurs de l'Œuvre, à laquelle elle laissa en mourant son manteau et sa robe. On remarquera le titre de «Dame» Domina qui lui est donné, et que d’habitude on réservait aux femmes nobles.

Dix-huit mois ne s’étaient pas écoulés que s’ouvrait une nouvelle fosse destinée à se refermer cette fois sur le cercueil d’Erwin, et un de ses fidèles tailleurs de pierres inscrivait au-dessous de celle de Husa, l’épitaphe suivante:

« L’an du Seigneur mil trois cent dix-liuit, le 16 des calendes de février (17 janvier ), mourut maître Erwin gouverneur de la fabrique de l’église de Strasbourg». Le surlendemain, 19 janvier, son décès fut inscrit à son tour au Livre des bienfaiteurs de l’OEuvre: il

L’épitaphe d’Erwin.

léguait à sa chère Cathédrale son cheval et une rente de quatre onces deniers, valeur de Strasbourg.

Vingt-et-un ans après la mort d’Erwin, une troisième épitaphe fut gravée audessous des précédentes. C'est celle d’un maître Jean, fils d’Erwin, maître de l'OEuvre, mort le if des calendes d’avril l’an M. Schnéegans croit que c’était un tailleur

de pierres,’ fils d’un Erwin lequel aurait succédé à son père dans la direction des travaux et, par conséquent, le défunt serait un petit-fils du grand Erwin. D’autres sont d’un avis différent, et en font un fils même de notre Erwin. En tout cas la place où fut gravée son épitaphe semble indiquer une parenté très étroite avec celui-ci. Voici, avec la pierre tombale d’un fils d’Erwin qui construisit la collégiale de Haslach, tout ce que les monuments funéraires nous apprennent sur la famille d’Erwin.

11 y eut bien, d’après le Livre des bienfaiteurs, deux autres Enfin qui dirigèrent les travaux de la Cathédrale après le décès du grand maître. Ils semblent avoir été attachés conjointement à l’OEuvre, ou s’étre succédé à peu d’intervalle, car la mort de l’un est inscrite au 22 avril, l’autre au 8 mai, mais probablement de la même année. Peutêtre le Jean, de l’épitaphe d’Erwin, est-il le fils de l’un ou de l’autre, et les deux architectes seraient les fils d’Erwin, qui, dans ce cas, auraient été chargés de continuer l’Œuvre après la mort de leur illustre père.

La seconde inscription qui nous conservait jadis le souvenir d’Erwin était celle qui décorait la chapelle de la Sainte -Vierge au dessous de la balustrade. <t Cette chapelle, au sujet de laquelle les auteurs anciens sont intarissables en éloges, dit Louis Schnéegans, et dont ils parlent comme de Lune des plus riches merveilles de la Cathédrale», a été construite évidemment durant les années qui précédèrent immédiatement la pose de l’inscription sinon la même année; en voici le texte: En i3i6 a construit cette œuvre Maître Enfin. Voici la servante du Seigneur; qu’il me soit fait selon votre parole. Amen. (M ■ CCC ■ XVI ■ edijicavil ■ hoc ■ opus ■ magister ■ Enfin ■ Ecce ■ ancilla Domini ■ fat ■ milii ■ secundum ■ verbum ■ tuum ■ Amen.')

Elle fut démolie en 1682, lorsque Heckeler arrangea le chœur à la mode nouvelle. A la même occasion disparut le jubé, splendide construction de l’architecte de la nef. (v. planche 47*1.)

«Du coup nous perdîmes deux œuvres admirables qui resplendissaient d’or et de couleurs, qui étaient tout couvertes de sculptures, de statues et de bas-reliefs, et qui formaient deux des plus beaux et des plus riches ornements de toute la Cathédrale.»

Les fragments du jubé et de la chapelle de la Vierge servirent en partie à murer les deux portes latérales qui, du chœur, conduisent dans la salle du Chapitre et dans l’ancien trésor, ainsi que la niche où se trouve le trône épiscopal (murs qui ont été enlevés depuis). Le reste fut employé avec d’autres débris à la construction d’une caserne de cavalerie, dans un faubourg de la ville.

Divers fragments ont été retrouvés il y a quelques années, lors de la restauration

du chœur et, dans ce nombre, une partie de l’inscription contenant le nom dErwin; ils

sont conservés au musée de l’Œuvre Notre-Dame ; nous en donnons en tête du chapitre suivant les mots «Aedificavit hoc opus Magister Erwin.:»

On peut voir le jubé et la chapelle représentés, tels qu'ils étaient autrefois,

sur la planche n° 46 qui reproduit une vue du chœur antérieure à la démolition.

Une statue a été érigée à Erwin, en 1866, au frais de l’Œuvre Notre-Dame par Grass, l’habile statuaire de l’OEuvre. Elle fait pendant à une autre statue du même sculpteur, datant de 1842 et représentant Sabine la gracieuse artiste dont la légende s’obstine à faire la fille de maître Erwin, bien quelle lui soit antérieure d’un siècle. Les deux statues se trouvent sur le parvis qui précède le portail de l’horloge.

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