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LA CATHÉDRALE DE WERNHER

n 1015, dit un vieil historien, le moutier de Sainte-Marie à Strasbourg commença à sortir de ses fondations». Les belles pierres de taille dont cet édifice est construit, furent amenées du Cronthal, entre Marlenheim et Wasselonne, par corvées de serfs et de paysans de douze à vingt lieues à la ronde. On travailla avec tant d'ardeur et d’assiduité que dans l’espace de treize ans, c'est-à-dire en 1028, l'ouvrage fut porté jusqu’à la toiture.

Durant ce temps, plus de cent mille personnes furent, dit-on, employées successivement à cette construction. C’étaient là évidemment, outre les gens de corvée, une foule de travailleurs volontaires qui venaient donner à l’œuvre leur concours pour l'amour de Dieu et le salut de leurs âmes, et qui, selon toutes les apparences, se contentaient de recevoir chaque jour leur nourriture, sans toucher aucun salaire. La plupart n’étaient probablement aptes qu'à faire la besogne de manœuvres; mais quelle immense quantité de manœuvres ne fallait-il pas à cette époque où les moyens de transport étaient si restreints, et les routes si imparfiiites. Mais rien ne résistait à ces multitudes! Au sortir des angoisses et des affres qui avaient précédé l’heure si redoutée où, sans

amener la fin du monde, commença l’an 1000, la société chrétienne sembla s’être reprise à la vie avec une ardeur nouvelle. Comme nous le voyons à Strasbourg, on se mit de tous côtés, soit à bâtir des églises neuves, soit à en démolir d'anciennes, pour les reconstruire plus grandes ou plus belles. Stimulée par les encouragements du clergé, la foi entraînait les masses populaires à ces croisades pacifiques qui, durant trois siècles, produisirent tant de merveilles. En même temps se préparaient, au cri de «Dieu le veut», les grandes expéditions en Terre-Sainte, qui devaient délivrer du joug des infidèles les lieux sanctifiés par la présence du Christ. Ce but ne fut pas atteint, il est vrai, mais les croisades n’en eurent pas moins pour l’Europe entière, d’incalculables résultats. La jeune société chrétienne avait, ce semble, besoin d’épancher sur le monde le trop plein de la sève qui bouillonnait dans ses veines, et de signaler son passage par de grandioses entreprises. Comme résultat de son activité, elle nous a laissé, d’un côté les cathédrales qui font l’admiration des siècles; de l’autre, les glorieux exploits qui ont inspiré au Tasse, sa Jérusalem délivrée. C’en est assez pour assurer la gloire du moyen âge, et pour rendre jaloux bien des siècles qui ne laisseront pas de pareils souvenirs.

La Cathédrale de Wernher, fut en date une des. premières qui aient été produites par le grand mouvement du XIe siècle.

Grandidier nous en donne une description qu'il n’est pas sans intérêt de reproduire, car, sur bien des points, elle doit être exacte; en tout cas, elle peut donner au lecteur l’idée de ce qui constituait à cette époque une église considérable.

«La Cathédrale, dit-il, était environnée de cours, de jardins et de bâtiments claustraux. A l’occident (vers la place qui porte aujourd’hui le nom de Gutenberg) commençait une longue cour avec des galeries couvertes, soutenues par des colonnes, comme sont encore les cloîtres des monastères. Sous ces galeries se tenaient les pauvres, auxquels on permettait de mendier aux portes de l’église. A l’entrée de cette cour était une fontaine, souvent mentionnée dans les anciens nécrologes de la Cathédrale: fons ante monasterium. On s’y lavait les mains et le visage pour se purifier avant la prière. Cette cour s'étendait tout le long de l’emplacement qu’on nomma plus tard la rue des Fleurs et qui est aujourd’hui la «rue Mercière», Kràmergasse. Au fond de cette cour était un vestibule ou portique couvert qui fut depuis abattu et changé en place publique. Les pénitents se tenaient dans ce vestibule qui était joint au corps de la basilique; on entrait ensuite dans leglise par trois portes dont la plus grande était au milieu.

« La basilique était séparée en trois, suivant sa longueur, par deux rangs de colonnes qui soutenaient des galeries des deux côtés, et dont le milieu était la nef principale, comme nous le voyons encore aujourd’hui. Les hommes étaient séparés des femmes; ils occupaient le côté du midi, et celles-ci étaient placées du côté du septentrion. Vers le fond, à l’orient, était le chœur ou sanctuaire, au milieu

duquel était placé le grand autel dédié à la sainte Vierge. Le prêtre qui y célébrait avait le dos tourné vers le peuple. Au-dessus de l’autel était une voûte qui le couvrait, soutenue par quatre colonnes. Au fond du chœur était le trône ou siège pontifical, plus élevé que l’autel, en sorte que l’évêque descendait pour s’en approcher. Ce trône terminait la vue de ceux qui entraient par la principale porte. Aux deux côtés du trône était le presbytère, c’est-à-dire les bancs ou stalles des chanoines et autres ministres de l’Église, disposés en demi-cercle, également plus élevés que l’autel. La première stalle du côté de l'évangile était occupée par le Prévôt, et la première du côté de l’épitre par le Doyen. Devant l’autel était un rideau qui fermait le sanctuaire après le sacrifice. On substitua ensuite à ce rideau une balustrade à jour qui terminait le chœur. Ce chœur avait trois entrées : une au milieu, et deux aux côtés : par l’une entrait le Prévôt, et par l’autre le Doyen. Celle du milieu était destinée aux chanoines et au reste du clergé. Au-dessus de la porte d’entrée du chœur...., était l’a ambon » ou le jubé; c’était une tribune élevée où l’on montait des deux côtés, où le diacre chantait l’évangile, où le sous-diacre lisait l'épitre, et où il y avait un grand pupitre qui servait aux lectures

publiques et au chant des psaumes . Sous J ambon étaient deux autels des deux côtés

de la porte principale du chœur, l'un de Saint-Arbogast, et l’autre de Saint-Nicolas. A l’extrémité de chaque collatéral de la nef se trouvaient pareillement deux autels, l’un de Saint-Jean-Baptiste, et l’autre de Saint-Vincent Le long de l’église était un cloître .

a. L’eucharistie n’était point réservée sur le grand autel, mais était conservée dans une chapelle attenante à l’église du côté du septentrion : cette chapelle était celle de l’autel Saint-Laurent, où se faisait le service paroissial, qui était le titre du premier curéarchiprêtre de la ville et du diocèse. A côté de la chapelle de Saint-Laurent se voyait le cimetière de Saint-Michel. Deux petits bâtiments du côté du midi correspondaient à l’église Cathédrale, savoir : le baptistère, où était autrefois le puits, et la sacristie ou trésor, attenant au baptistère.

« Derrière le chœur, à l’orient, était la demeure des chanoines et de tous ceux qui étaient attachés à l’église: on la nommait la «cour des Frères» ou le Brudcrhof. Elle occupait tout l’emplacement que comprennent aujourd’hui le séminaire, le collège, le marché Gaÿot avec les maisons voisines, ainsi qu’une partie de la rue nommée de là, «crue des Prêtres».

«Près de la Cathédrale du côté du midi, à l’une des extrémités de la «rue du Maroquin», Korduanergasse , était la chapelle de Saint-Ulric et le palais épiscopal dont le jardin aboutissait à la Bruche. A côté de ce palais était l’hôpital avec la chapelle de Saint-Erhard dans l'emplacement d’une rue qui en a conservé le nom, Spitalgàsslein. Ces deux bâtiments voisins de la Cathédrale et dans son enclos faisaient encore partie des bâtiments claustraux. »

Cette description contient maint détail intéressant sur la Cathédrale de Wernher:

on y trouve probablement condensés tous les souvenirs que la tradition locale avait conservés. Nul doute que des fouilles conduites systématiquement ne viennent les confirmer sur les points principaux. Le sol de la place qui s’étend du Marché aux herbes jusqù'a'u grand portail contient bien des débris; on y a trouvé, il y a quelques années, des restes d'arcades qui pourraient bien provenir des galeries couvertes dont parle Grandidier. II est tout aussi possible que l’on retrouve des traces de la façade et des tours ; au dire de Grandidier, la Cathédrale avait trois portes, et était précédée d un porche ou vestibule. Cela indique un édifice assez considérable qui aurait pu avoir une façade semblable à celle des vieilles basiliques latines, telles qu on les voit encore à Rome.

Toutefois il est probable, à en juger par ce qui reste encore du chœur et du transept de Wernher, que cette façade était exécutée en style roman, comme tant de belles églises des pays rhénans : dans ce cas elle doit avoir été, dans de plus vastes proportions, plus ou moins analogue à celle de Marmoutier, par exemple, avec son caractère d'incomparable grandeur. Celle-ci du reste offre une ressemblance frappante avec le vieux sceau roman de la ville de Strasbourg qui se trouve reproduit en tête de ce chapitre, et l’on se demande si ce sceau ne représente pas l’image de notre ancienne Cathédrale romane, telle quelle a existé durant près de trois siècles (I05 5 — 1276)-

Quant à l’intérieur de la Cathédrale de Wernher on peut admettre comme exact ce que Grandidier nous dit du chœur, tout en faisant quelques réserves au sujet de détails, probablement postérieurs, dont il enjolive sa description.

Ce qu’il dit d’une chapelle Saint-Laurent où l’on conservait le Saint-Sacrement, et qui était attenante à la Cathédrale, fait penser au magnifique portail inexpliqué où se voit aujourd’hui le baptistère ; ne serait-il pas un débris de cette chapelle ? Le palais épiscopal que notre écrivain mentionne est évidemment le «Palatium» la Pfal{, et ne devait guère ressembler au beau palais élevé par les Rohan au XVIIIe siècle, et qu'habitait le savant historiographe du diocèse : c’était bien plutôt un Burg, une forteresse avec de gros murs et de fortes tours.

Le vaste terrain qui entourait la Cathédrale comprenait au sud le Fronhof, ce qui signifie la cour du Seigneur : seigneur Dieu et seigneur Évêque.

Le Fronhof aboutissait au portail sud, que précédait un large perron, encore existant, désigné autrefois par les mots «uff den Greden, uf der Grede», ad gradus. Le jugement de Salomon qui décore le trumeau, placé entre les deux portes, permet de penser qufe là peut-être on aura rendu la. justice au nom du seigneur Évêque.

Le reste de la place et de tout le terrain qui appartenait à l’église, devait à cette époque présenter l’aspect que lui donne Grandidier : des bâtiments de service, des cimetières, l’une ou l’autre chapelle et des jardins entourant spécialement le Bruderhof et

la Pfaty. Grandidier y fait rentrer encore en tout ou du moins en partie la « rue du Dôme», ce qui amènerait à conclure que, dans le temps, tout l’enclos de la ville romaine fut partagé tout entier entre les Ducs d’Alsace et l’Église. Cela n'est pas impossible ; les nombreux établissements religieux, et les maisons canoniales qui furent presque toutes concentrées dans ces limites, peuvent faire soupçonner que ces terrains ont autrefois plus ou moins dépendu du domaine épiscopal. Seulement à partir du XIe et surtout du XIIe siècle ces terrains ont été successivement surbâtis et aliénés ; les uns donnés en fief, d’autres probablement vendus en échange de rentes perpétuelles. De cette façon s’est resserré de plus en plus l’espace resté libre autrefois autour de la Cathédrale, lequel constituait l’ancien domaine de l’Église et des évêques de Strasbourg.

L’évêque Wernher n’eut pas la satisfaction de pouvoir mettre la dernière main à sa Cathédrale. Envoyé en ambassade à Constantinople par l’empereur Conrad le Salique, il y mourut le 28 octobre 1028.

Ce prélat mérite d’être compté parmi les plus grands évêques qui ont illustré le siège de Strasbourg. Honoré de la confiance des empereurs, notamment de saint Henri, homme d’état tout ensemble et homme d’église, il sut remplir ce double rôle pour le plus grand bien de l’empire et de son diocèse. En Suisse il bâtit le château de Habsbourg qui donna son nom à la famille dont il était membre, et il fonda l’abbaye de Mûri; en Alsace* il dota sa ville épiscopale d’une cathédrale, qui, pour avoir disparu presque entière, ne doit pas moins immortaliser sa mémoire, car c’est sur elle que s’est en quelque sorte greffée celle qui existe aujourd’hui.

En face de l’horloge, un artiste de Strasbourg, Friedrich, lui a élevé une statue taillée dans cette pierre des Vosges qu’il avait employée à bâtir sa Cathédrale ; il le représente, contemplant à ses pieds un édicule en miniature reproduisant la partie romane qui subsiste encore à la Cathédrale, c’est-à-dire le transept et le chœur. Son regard semble chercher des formes qu’il ne retrouve plus; en effet, il lui faudrait aller jusqu’au fond de la crypte pour y reconnaître enfin un faible reste de son œuvre. Peu s’en faut qu’on ne croie l’entendre murmurer tristement: «.Hélas, les ruines même ont péri!» Eliam periere ruince !

Durant les années qui suivirent la mort de Wernher, les annales de la Cathédrale sont presque muettes. Elles mentionnent en 1050 la visite du pape saint Léon IX, qui doit avoir accordé des indulgences en faveur de la construction. Celle-ci était sans doute près de son achèvement, car on ne saurait admettre que l’évêque Guillaume, successeur de Wernher, se soit désintéressé de l’œuvre principale de son prédécesseur, tandis qu’on lui voit déployer tant de zèle pour rebâtir Saint-Thomas, détruit également en 1007, et pour construire Saint-Pierre-le-Jeune que devait consacrer saint Léon IX. D’autre part l’occasion était trop belle pour faire aussi consacrer la Cathédrale par un pape qui fit cet honneur à tant d’églises de l’Alsace ; on en eut profité à coup sûr, si la Cathédrale

n’avait pas encore été consacrée. Les travaux qui restaient à exécuter après 1028 ne devaient probablement se rappocter qu'aux tours et à des parties accessoires de 1 édifice. Depuis le passage de saint Léon IX en 1050, jusqu'en iijo, quelques donations faites à la • Cathédrale, notamment par Hedwige, fille du Landgrave Gérard dÉgisheim, de la famille de Léon IX : voilà tout ce que nous apprennent et les chroniques et les archives. En 1145, lors d'un voyage qu'il fit en Allemagne pour y prêcher la croisade, saint Bernard passa à Strasbourg, et célébra la messe dans la Cathédrale où il doit même avoir opéré un miracle.

Dès 1 1 jo commence toute une série d’incendies qui se succèdent à des intervalles très rapprochés et dévastent plus ou moins la Cathédrale. Incendie en njo, second incendie dix ans plus tard, en 1140, troisième incendie en 1142, quatrième en 1150. Quelques-uns de ces incendies ne furent sans doute que partiels ; ils durent endommager surtout les toitures et les plafonds, car, probablement, il ny avait pas de voûtes. En tout cas, après les incendies si rapprochés de 1140 et 114J, la Cathédrale était en état de recevoir saint Bernard et les foules qui se pressaient sur ses pas. Enfin en 1176, nouvel incendie qui, cette fois, paraît avoir entraîné une destruction plus complète, car on admet que de là date le remaniement ou pour mieux dire, la reconstruction du chœur y compris une partie de la crypte, ainsi que celle des transepts. Elle se fit déjà sous l’influence de l’esprit nouveau qui s’introduisait dans 1 architecture des pays rhénans. A la place du style roman, on y rencontre ce que l’on est convenu d appeler le style de transition, parce que à côté des motifs de décoration anciens, 1 ogive, qui avait déjà amené une révolution dans l’architecture française, y lait sa première apparition. La vieille nef de Wernher, restaurée tant bien que mal, dut être utilisée pour les besoins du culte tout le temps que durèrent les travaux du chœur. Alors vint son tour. D’après une lettre d'indulgence de l’évêque de Spire donnée en 1264, on fut obligé de la remplacer parce que, rongés par la vieillesse, les murs menaçaient ruine. On admet généralement que cette reconstruction de la nef eut lieu à partir de 1250, mais cette fois-ci ce n’est plus le style de transition que l’on y voit: l’art a marché, et le beau gothique du XIIIe siècle y règne en maître. Celui-ci avait d'ailleurs déjà fait son entrée à la Cathédrale avant 1250, mais comme par raccroc. Une chapelle qui, au côté nord, faisait pendant à celle que l’on voit encore entre le chœur et l’horloge, et à laquelle elle paraît avoir ressemblé complètement, était à remplacer, on ne sait pourquoi. Un maître inconnu fut chargé de ce travail; peut-être était-ce un architecte à qui l’on voulait fournir l’occasion de montrer de quoi il était capable. L’essai réussit pleinement; cet artiste inconnu et ignoré fit tout simplement un chef-d’œuvre : cette chapelle de saint Jean-Baptiste surmontée de la salle capitulaire, qui rappelle les chapelles doubles si fréquentes au moyen âge, est le plus ancien et le plus bel échantillon du gothique à lancette que nous offre la Cathédrale.

Tel est le bilan des travaux faits à la Cathédrale de 1015 à 1275. Entre 1015 et 1175 se place la construction commencée par Wernher et achevée à une date que rien ne permet de préciser, mais qui ne doit guère dépasser 1031. Ravagée par les incendies plus que par les années, la Cathédrale est soumise entre 1176 et 1275 à une reconstruction à peu près complète, d’où sortent un chœur et un transept en style de transition et une nef gothique. C'est une Cathédrale nouvelle construite sur le plan roman de l’ancienne à laquelle elle a été substituée.

La voie était ouverte, et l'heure était venue où, suivant une inscription qui a disparu, allait commencer l'œuvre glorieux d’Erwin.

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