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La cathédrale de Strasbourg

Assis sur la plate-forme de la cathédrale, nous avons analysé, la longue-vue en main, le vaste paysage que l’œil embrasse; nous avons pénétré ses mystères, et notre plume en a décrit les points les plus intéressants et a retracé les faits que l’histoire et la statistique y rattachent. Nous avons plongé dans ce dédale de maisons, de rues, de places, et nos promenades dans Strasbourg ancien et moderne nous ont découvert la vie, les mœurs, les usages, les phases des diverses générations qui les ont vivifiés.

Nous arrivons à la description du point élevé sur lequel l’art chrétien nous a permis de nous asseoir; la montagne sainte qui nous fait découvrir et rêver dans le lointain le charme des campagnes, et qui, en même temps, nous rapproche de la Divinité dans l’œuvre que la foi et le génie de l’homme ont créée avec un constant dévouement. Tous les jours, pygmées humains, nous contemplons ce géant muet; il parle cependant à chacun, suivant les inspirations intérieures dont nous sommes nourris. Le pèlerin, plein de sa foi naïve, s’y prosterne en toute humilité et croit y adorer un autre Dieu que celui qui protège ses pénates. Le touriste inquiet, dont les pieds ont foulé les quatre parties du

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monde, jette un regard comparatif sur ses beautés qu’il n’a retrouvées nulle part, ni dans les sables de l’Égypte, ni sur les bords de l’Indus, ni sur ceux du Tibre, de la Seine, de la Moselle, ni sur ceux du Danube, ni dans les monuments de la verte Albion. L’archéologue y cherche le produit architectural de chaque siècle, que le style lapidaire y a profondément gravé. L’architecte mesure de l'œil ses proportions gigantesques , et l’exécution de cette œuvre le rejette dans la réalité de son art; elle absorbe ses pensées les plus élevées, et il s’incline devant le maître dont le génie a enfanté cette conception hardie et sublime. Le sculpteur admire le travail de ces milliers de pyramides, de tourelles, de clochetons, de pinacles, qui se superposent; il étudie la fouille délicate et patiente de l’ornementation de la pierre, les physionomies graves de ces statues, les larges plis de leurs vêlements et la naïveté d’expression des scènes de l’Histoire-Sainte. Le penseur chrétien reconnaît au tout, à l’ensemble de cette œuvre imposant, le temple consacré à Dieu, dont les créatures, inspirées de son souffle divin, ont élevé pierre sur pierre en son honneur et en sa gloire, animées d’une foi ardente que le sceptique le plus endurci n’osera révoquer en doute. Jusqu’au malheureux, poussé par la nostalgie et dont le pied fugitif laisse à peine une trace sur le sol qu’il foule en passant, il s’y arrêtera stupéfait, il dira : « c’est beau, c’est grand;» mais ses pas se dirigeront vers son modeste clocher de village, vers les montagnes qui l’entourent. En revanche, le Strasbourgeois, éloigné pendant longtemps de sa ville natale, ne saluera-t-il pas avec enthousiasme cette pyramide que son œil aura

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découverte dans le lointain? n’accélèrera-t-il pas sa course pour s’en rapprocher, pour se reposer sous son ombre protectrice, au sein de sa famille, au milieu de ceux qui lui sont chers?

Notre tâche à nous était donc de faire la description de ce monument de l’art, de le saisir sous toutes les inspirations qu'il a fait naître en nous. Mais comment y parvenir, n’étant ni savant ni artiste? Pourquoi reproduire le tableau de ce géant que la gravure sur bois, le burin sur cuivre et sur acier, le crayon lithographique , ont déjà si souvent reproduit? Comment faire sa description quand tant de plumes érudites, gracieuses et même poétiques l’avaient entreprise avant nous? Cette tâche était difficile, à moins de copier, de répéter ce que d’autres avaient déjà dit et redit il y a longtemps.

Tous les grands hommes ont eu leurs biographes qui ont, en général, passé rapidement sur le jeune âge de leur héros et n’ont saisi leurs portraits que là où leur action publique commença. Ils dépeignent l’empereur sous sa pourpre impériale, le général sur les champs de bataille; ils nous font connaître l’artiste par ses tableaux, le savant par ses œuvres, mais rarement ils ont surpris leur homme en négligé (qu’on me permette cette expression); ils ont dépeint la fleur épanouie sans analyser le germe auquel elle doit sa naissance et son développement graduel.

De même , la cathédrale de Strasbourg a été dépeinte comme cojosse imposant., artistement exécuté, à squelette ferme et robuste, qui a bravé depuis des siècles la colère du feu, de l’air, des hommes et même des con-

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vulsions intérieures de la terre. Mais sur sa naissance, sur son jeune âge règne une ténébreuse incertitude qui ne peut être éclaircie que par une promenade dans ses parties les plus intimes. On s’est peu occupé des détails de sa robe de pierre, des phases de sa toilette, à laquelle chaque siècle a payé son tribut de bon ou de mauvais goût, qui aident cependant beaucoup à divulguer les secrets de son origine, de même qu’ils nous dévoilent la pensée religieuse et artistique des maîtres qui y ont mis la main. C’est donc en restant dans son intimité que nous aurons encore à raconter quelque chose de nouveau, qui n’a pas été dit et qui est resté inconnu.

La cathédrale est notre montagne à nous Strasbourgeois; elle est même notre montagne sainte. Sainte, par les impressions calmes qu’y déposent dans le cœur de l’homme une soirée d’été, au coucher du soleil, derrière les Vosges, au lever de la lune, derrière la Forêt-Noire, et au scintillement de myriades d’étoiles que l’œil saisit dans ce vaste horizon; sainte par les souvenirs de plus d’un millier d’années qui s’y rattachent; sainte par l’inspiration divine qui l’a élevée; sainte par le culte des hommes qui y envoient chaque jour leurs prières de respect, de gratitude et d’adoration à leur Créateur.

La nature a travaillé des milliers d’années pour créer les montagnes que notre œil aperçoit au levant et au couchant; à l’art, au travail du génie de l’homme, il a fallu des siècles pour créer celle dont nous allons essayer de faire la description.

Les unes ont leurs ossements en granit et en grès

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dont les fondations prennent naissance dans les abîmes de la terre; notre montagne à nous est élevée en grès du Kronthal, dont les fragments colossaux remplissaient la vallée, obstruaient un chemin étroit et fangeux, transformé aujourd’hui en route magnifique et rendue à la culture des champs; elle est enracinée profondément sur le point culminant de l’antique Argentoratum , où, dans une fabuleuse antiquité, les druides, sous l’ombre mystérieuse de chênes séculaires, sacrifiaient aux dieux celtiques et gaulois.

Nos montagnes ont leurs cavernes souterraines, leurs grottes profondes, leurs contreforts rocheux; la cathédrale a ses cryptes, ses voûtes gigantesques , ses colonnes, ses contreforts, solidement établis, dont la force d'arrêt correspond mathématiquement à la poussée des voûtes. Elles ont leur robe de verdure, de végétation en tout genre; les anciens maîtres n’y ont-ils pas puisé à larges mains? Ces pyramides, ces clochetons ne s’élèvent-ils pas hardiment comme les cimes de nos sapins? On trouvera peu de feuilles de nos plantes indigènes susceptibles de se prêter à l’ornementation , qu’ils n’aient gracieusement imitées dans la pierre, pour remplacer la végétation luxuriante des régions méridionales, que les Egyptiens et les Grecs ont copiée de même pour couronner les gigantesques fûts de leurs colonnes.

Les animaux qui peuplent nos forêts n’y trouvent-ils pas leur place? Tantôt transformés en grotesques gargouilles, vomissant des torrents de pluie et détournant l’humidité qui s’infiltrerait entre les murs; tantôt symboliquement employés ou fabuleusement transformés, signalant les vices de l’espèce humaine? Les pâtres eux-

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mêmes y sont postés avec leurs cornets et leurs massues, comme pour surveiller cette ménagerie fantastique.

Et l’homme? ce dernier épisode de la création du monde, sous combien de formes, sous combien de types n’y est-il pas représenté, depuis l’homme-Dieu, avec son entourage d’anges et de saints, jusqu’aux diables, ces anges déchus, ce symbole des péchés, auxquels l’imagination féconde des maîtres du moyen âge a su donner la figure la plus abjecte de l’espèce humaine.

C’est donc pour bien connaître cette montagne dans son mystérieux développement, que nous suivons l’exemple du géologue et du botaniste et que nous grimpons, en hardi promeneur, dans ses sentiers escarpés et dans ses galeries aériennes, pour redescendre ensuite dans ses cryptes souterraines; mais, avant de commencer notre promenade, jetons un coup d’œil sur l’emplacement où notre montagne sainte est assise; il nous conduira au berceau de notre ville.

LA

DE

Strasbourg antique.

Ptolomée d’Alexandrie est le premier auteur de l’antiquité qui fasse mention de Strasbourg, sous le nom d ’ Argentoratum , que le savant Schœpflin fait dériver de la liaison de deux mots celtiques: Argen, qui doit signifier lieu entouré de murs, et Torat, contluent de deux rivières, du Rhin et de la Bruche; les Romains, conquérants du pays , ont latinisé l’expression celtique et en ont fait : Argentoratum ou Argentina.

C’est donc cette antique cité celtique que Drusus transforma , sous l’empereur Auguste, en place forte, une des cinquante qu’il établit sur le Rhin et dans les gorges de la Silva Nigra , Silva Hersyniana (Forêt-Noire) , pour défendre les Gaules contre les invasions des peuples barbares de la Germanie, quelques années après la naissance de Jésus- Christ. Les Triboques, habitants du pays, étant devenus tributaires des Romains, dont la huitième légion s’y établit en colonie militaire, adoptèrent le polythéisme, religion des conquérants. Les dieux qui étaient le plus en honneur chez eux et dont le culte était le plus en harmonie avec leurs mœurs et leur instinct nomade et guerrier, étaient Mars (Esus), l’Hercule, le Krutzmann (Kriegsmann) , des Germains, et Mercure ou Teutates , le guide des voya-

geurs, le patron des marchands. C’est surtout du culte de ce dernier qu’il nous est resté un grand nombre de monuments en statues , en bas-reliefs sculptés et moulés en terre , que de savants historiens ont relevés dans leurs œuvres et dont les musées nous offrent encore aujourd’hui de nombreux exemplaires.

Mais qu’on ne recherche pas dans ces reliques de l’antiquité le style du beau dans les arts que nous sommes habitués de voir dans les types que la Grèce et Rome nous ont légués ; ce sont généralement des monuments trèsinférieurs, taillés ou moulés par des ouvriers appartenant à ces colonies militaires et qui ont vécu loin des sources vivifiantes de l’art de leur mère-patrie.

Au culte des peuples celtiques, qui ne reconnaissaient qu’un être suprême pour leur adoration, en même temps qu’ils croyaient à l’immortalité de l’âme, et dont les prêtres immolaient des victimes humaines, succéda, nous l’avons dit, le polythéisme. Ses partisans avaient un dieu pour chacune de leurs passions, pour chacun de leurs désirs favoris, pour toutes les phases, tristes ou joyeuses, de la vie humaine. Ils invoquaient soit l’un, soit l’autre, suivant les inspirations de leurs désirs, suivant l’état de leur âme; ils lui offraient des sacrifices, ils voulaient, par des dons matériels, se les rendre propices, se les rendre agréables.

Ces divinités furent remplacées plus tard dans le culte chrétien par l’invocation des saints de l’Église, considérés comme les intercesseurs entre l’homme et son Dieu; on leur offrait de même des dons matériels, on faisait de longs pèlerinages pour aller visiter les temples qui étaient placés sous leur patronage.

D’après les statues trouvées sur cette antique colline druidique, et dont une existe encore à la bibliothèque de la ville, outre celles dont l’histoire nous donne des indica-

tions, il esta présumer que les peuples, leurs successeurs, y avaient élevé un temple, consacré à Mars, l’Hercule, le Krutzmann des Germains.

Durant cette époque, les doctrines saines et pures du christianisme, timide et faible à sa naissance, avaient cependant déjà trouvé des adeptes dans ces populations.

L’histoire nous enseigne que saint Irénée, un des plus anciens pères de l’Église , avait déjà succédé à saint Polion, à l’évêché de Lyon , au deuxième siècle après la naissance du Christ. Il y avait donc alors des communions chrétiennes dans les Gaules celtiques, parmi les Séquaniens, les Rauraques, les Métromatriciens, dont cette ville était la métropole. Et non-seulement ces fervents apôtres étaient parvenus à implanter les doctrines de l’Évangile parmi une grande partie de la population indigène, mais beaucoup de soldats des légions romaines les avaient encore adoptées.

Parmi ces apôtres, l’histoire ecclésiastique de notre province reconnaît saint Materne comme le premier qui commença à renverser les autels du polythéisme et à y planter la croix. Elle met saint Amand, saint Juste, Maximin , Valentin et saint Solaire à la tête de ces rares communions chrétiennes persécutées à outrance pendant trois siècles par la majeure partie des empereurs romains.

L’abbé Grandidier, dans la deuxième de ses savantes et érudites dissertations, en tête de son Histoire de l’Église de Strasbourg, tout en reconnaissant la tradition de saint Materne , combat judicieusement la fable dont on l’entoure. Il place, comme nous l’avons déjà dit dans l’historique de l’église de Saint-Pierre-le-Vieux, la mission évangélique de ce saint vers la fin du troisième ou au commencement du quatrième siècle, au lieu que la tradition le fait ressusciter à Eli ( Helvetus des Romains), par l’attouchement du bâton de voyage que saint Pierre lui-même doit avoir remis à ses compagnons saint Valaire et saint Euchaire.

La nuit des temps recouvre ces faits isolés, que tout un siècle des plus affreuses destructions et des plus horribles massacres que l’histoire nous ait signalés, contribue encore à plonger dans des ténèbres plus profondes , s’il est possible.

Notre province, sillonnée par des routes stratégiques, défendue par des places fortes, œuvre des Romains, et par ce fleuve impétueux que nous pouvons supposer, aux traces qu’il a laissées , avoir eu alors une largeur d’une lieue au moins , entrecoupée d’îles , notre province fut le théâtre de bien des combats : Tacite dit lui-même que les Germains avaient détruit au peuple romain cinq armées consulaires, et que ce ne fut pas impunément que Marius les défit, en Italie , Jules César dans la Gaule , enfin Drusus , Tibère et Germanicus dans leurs foyers.

Après Tacite, la puissance romaine se soutint encore longtemps. Nous voyons l’empereur Julien remporter une victoire éclatante sur les armées germaines sous les murs d ' Argentoratum ; Gralien précipiter dans le Rhin 40,000 hommes de ces troupes à la bataille à’ Argcntuaria , près de Colmar; mais enfin cette Rome grande, sans doute, mais énervée par les abus de la civilisation, minée par les dissensions intestines, affaiblie par l’anarchie militaire , devait se heurter contre ces peuples belliqueux , barbares, primitifs, en un mot pleins de sève, que le Nord et l’Orient vomirent sur l’occident de l’Europe civilisée par elle.

Dans ce malheureux cinquième siècle , les Francs d’abord et tous les peuples d’origine germanique , puis les Alains , les Vandales, les Suèves, les Goths; les Huns avec le terrible Attila , toutes ces hordes sauvages et barbares vinrent tour à tour inonder l’Europe jusqu’au delà des Pyrénées et noyer la civilisation dans la plus affreuse barbarie.

C’est dans ce gouffre de destruction que fut englouti

l’ Argenloratum celtique et romain. Il y trouva sa tombe pour ressusciter avec un nom teutonique.

La nature végétale avait envahi , pendant une longue période d’années, les ruines à' Argenloratum ; on en trouve une preuve flagrante en fouillant le sol. Si l’histoire se tait, la terre parle; elle reçoit dans son sein les dépouilles de tant de générations, les débris de tant de malheurs et de tant de gloires; mais elle les rend à la science, qui les conquiert par des fouilles patientes.

Les cabinets d’antiquités font foi de la vérité de ce que nous venons d’émettre, mais nous citerons entre mille autres un exemple parlant dans l’actualité même.

En 1850, en creusant les fondements de la façade de notre maison, derrière le Temple-Neuf, 4, les ouvriers trouvèrent jusqu’à lm,50 de profondeur au-dessous du pavé un terrain de remblai mêlé de terre et de décombres, dans lequel on remarqua quelques ossements humains , sans doute des restes du cimetière qui s’étendait anciennement autour de l’église. Un mètre plus bas, ils rencontrèrent un terrain noir et gras entremêlé de charbons , de défenses de sangliers et d’ossements d’animaux, et à 1 mètre au-dessous de celte couche, dans un terrain argileux, ils trouvèrent beaucoup de fragments de poterie et de tuiles romaines avec l’inscription LEGIO VIII AVGustina. Ce n’est qu’à une profondeur totale de 4m,50 et sur une longueur de 20 mètres qu’ils arrivèrent sur de la terre glaise mouvante et marécageuse. Ne faut-il pas voir là l’histoire de la destruction de la ville romaine et les traces d’une végétation féconde, d’une forêt touffue qui s’était formée sur ses ruines , et dans laquelle les bêtes sauvages avaient cherché leur abri jusqu’à ce que ce sol fût de nou veau envahi par des hommes d’une autre race , d’une autre langue, d’autres mœurs, qui s’y établirent?

Une antique preuve historique nous indique le temps

pendant lequel notre ville natale dormit oubliée sous ses ruines, au moins en partie. Schœpflin cite dans la série des dix palais ou Villæ regiæ, que les rois de la première race avaient établis en Alsace , et où ils séjournaient fréquemment, celui de Kônigshofen. A cet article nous avons désigné le point à la frontière occidentale du Strasbourg actuel , où ce palais s’éleva jadis , et. autour duquel la nouvelle ville vint se former1; c’était en dehors des limites d’ Argentoratum.

Clovis bâtit au commencement du sixième siècle la première église chrétienne sur l’emplacement du temple de Mars ou d’Hercule, dont nous avons parlé, et ce n’est que deux siècles plus tard, à l’occasion de la fondation de l’abbave de Saint-Etienne par Adalbert, duc d’Alsace et frère de sainte Odile (715), que nous apprenons qu’elle fut construite dans un lieu solitaire, en dehors de Strasbourg, sur les ruines de l’ancien Argentoratum , dans l’enceinte du vieux mur qui subsistait encore entre les deux bras de la Bruche. Une charte de l’empereur Lothaire, de 845, qui sanctionne les propriétés étendues de cette abbaye, décrit ainsi cette antique fondation.

C’est donc une preuve. palpable que Strasbourg reconstruit prit naissance plus vers l’ouest de la ville celtique et romaine, et qu’il y avait deux siècles que ces ruines étaient couvertes parla végétation, qui se développe si facilement sous l’influence d’un climat humide et brumeux.

Quand Clovis eut soumis à son sceptre puissant la monarchie des Francs , l’Alsace fit partie du royaume d’Austrasie. Si l’on jette un coup d’œil sur l’état du pays à cette époque, on peut juger, par la dévastation des villes, de ce qu’était la campagne. Tout était détruit, les populations étaient massacrées, ou enlevées, ou errantes dans les solitudes des montagnes.

1 Voy. Strasbourg illustré, Faubourgs, p. 111.

Celle belle plaine qui s’étend entre les Vosges et la Forêt- Noire, aujourd’hui si riche, si riante, n’était plus qu’une immense forêt, à travers laquelle le Rhin et tant d’autres rivières et ruisseaux déversaient leurs eaux abondantes et formaient des marécages impénétrables. Et quand les conquérants, une fois fixés sur le sol par droit de conquête, par le droit du plus fort, se furent partagé ces vastes terres et eurent soumis à l’esclavage ces restes dispersés , cette nouvelle génération de la population indigène , qu’élait-elle cette société d’alors ? A quelle race appartenaitelle? Quels étaient ses besoins? Quelle était sa manière de vivre?

A en juger par les noms , qui nous sont restés , des chefs placés à la tête de notre province, dans l’Église de ces premiers siècles de la seconde ère de notre histoire , par ceux des villages qui s’y étaient formés petit à petit , les peuples qui habitaient cette contrée étaient d’origine germanique. Nomades et belliqueux, ils amenaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, ils les entouraient, de même que les vieillards, d’un grand respect. Les femmes partageaient avec leurs maris les dangers et les fatigues , elles les encourageaient dans les combats, elles soignaient l’économie domestique, supportaient les peines du foyer. Les objets de première nécessité pour ces peuples étaient les armes , la nourriture et les vêtements. Ils se fabriquaient eux-mêmes les premières : le bouclier en bois comme arme défensive, la pique, le javelot, la hache ou massue d’arme comme armes offensives. Ces dernières leur procuraient en abondance la nourriture , grâce à la chasse à laquelle ils se livraient dans ces immenses forêts ; des dépouilles des bêtes fauves ils confectionnaient leurs vêtements, car l’ours, le buffle, le cerf, l’outre, le castor étaient alors indigènes chez nous. Leurs femmes cultivaient et apprêtaient le chanvre pour leurs toiles. Ces peuples brassaient

une espèce de bière ou de l’hydromel avec le miel des ruches sauvages; c’était la boisson avec laquelle ils s’enivraient à leurs fêtes, à l’issue de leurs combats. Ils recevaient en récompense de leur bravoure, des mains de leurs chefs, des armes de fer, des vêtements de luxe, des chevaux d’une race plus noble que ceux qu’ils entretenaient en troupeaux autour de leurs habitations. Ces dernières étaient primitivement disséminées, elles consistaient en misérables cabanes à moitié enfouies et couvertes de terre et de peaux de bêtes sauvages. La guerre, la chasse, la pêche, plus tard l’éducation des bestiaux, étaient leurs seules occupations , et ils avaient voué un culte à Vodan , le/farouche Jupiter du Nord, le dieu qui réglait leurs destinées.

Clovis , à l’exemple de Constantin, promit de se convertir au Dieu des chrétiens s’il gagnait la bataille de Tolbiac. Il la gagna, et, dociles à l’exemple de leur chef, ses sujets devinrent adorateurs de la croix ; mais ils n’étaient rien moins que chrétiens par la pratique des vertus chrétiennes.

C’est donc sous l’égide de la croix que commença cette nouvelle ère de notre histoire.

Aussi primitif, aussi simple que fut l’État qui se forma avec sa hiérarchie, aussi primitive, aussi simple fut la hiérarchie de l’Église. C’étaient cependant les seuls apôtres de l’Évangile qui pouvaient parvenir à dompter les passions fougueuses de ces hommes sauvages ; c’était chez eux seuls qu’étaient restées les faibles traditions d’une civilisation antérieure. Ce sont eux qui introduisirent la culture des champs, qui commencèrent à assainir les terrains, en desséchant les marais , à former au milieu de ces vastes forêts de fertiles oasis, premier fruit d’une civilisation oubliée. Il fallait à l’avenir un millier d’années pour reconquérir ce que deux siècles de barbarie avaient anéanti.

La Cathédrale de Clovis.

Trois villes ou bourgades et deux cents et quelques misérables villages abritaient vers la fin du sixième siècle la population de notre province. Brisach est cité seul dans le Sundgau , et Saverne et Stratebourg (bourg sur une route) dans le Nordgau. C’est dans cette dernière, comme nous venons de le dire, que Clovis fit construire, en 510, la première église chrétienne, en l’honneur de la sainte Vierge. Elle était bâtie avec les éléments que l’on trouva sous la main, en bois et en briques, comme nous le rapportent Closner et Kônigshoven : « Dock war das Munster do es zum ersten mol gemacht wart, nüt also gross und also Kosper au Gebuwe, also es ignote ist, wanhievor mahte man die Kirchen vaste mit Holtzwerke un mit schlechten Steinen und men hatte nüt not umb Kosper Sleine und grosse Gezierde. »

Kônigshoven nous communique le plan de cette antique construction, et Speclin , qui vécut deux siècles après lui, nous dit l’avoir encore vu dans les archives de la cathédrale (voy. pl. I, fig. 1).

Ce plan nous rappelle en partie la forme des basiliques ou cours de justice de Rome, qui furent transformées en églises du temps de Constantin, et surtout sous l’empereur Théodose, quand les principes et les dogmes du christianisme devinrent la base du culte de l’État.

Le bâtiment formait un long carré, divisé dans toute sa longueur en trois parties : la nef principale et les deux nefs collatérales, dont chacune avait son entrée du côté de l’ouest. La nef collatérale de gauche était réservée aux femmes, celle de droite aux hommes. Devant la nef principale, une construction en saillie, le narlhé ou portique, était réservé aux pénitents et aux catéchumènes, avant

qu’ils fussent purifiés ou capables, par l’instruction religieuse qu’ils avaient reçue, d’avoir accès dans l’église même.

Au fond de chacune des deux nefs absidiales était placé un autel, et au fond de la nef principale, et sur un sol exhaussé, se trouvait le chœur ou sanctuaire, avec le siège de l’évêque, chef spirituel de la métropole. Devant ce chœur, séparés de la nef, étaient placés la chaire et le baptistère.

Chacune de ces nefs était fermée vers l’orient par une porte donnant issue sur une vaste cour, autour de laquelle s’étendaient les bâtiments occupés par les lévites et les prêtres desservant l’église.

Telle était la disposition de ce temple, puisée dans les plans des basiliques romaines. Depuis, la symbolique de l’Église et l’art de l’architecture lui ont donné la forme de la croix, en y ajoutant les deux transepts et en agrandissant le chœur qui se termine en hémicycle. Il n’est pas à supposer que cette première église chrétienne ne fût pas couverte d’une toiture sous notre ciel inconstant, comme parfois des temples de la Grèce et de Rome. Recevait-elle intérieurement la lumière du dehors par de rares ouvertures sans abri contre l’intempérie des saisons , par des fenêtres , inventées seulement plus tard, ou était-elle éclairée par des lampes 1 ? Aucune notion ne nous est restée qui puisse nous instruire à ce sujet, aussi peu que sur le style d’architecture dans lequel elle était conçue.

Devant ce temple s’étendait une vaste place, sur laquelle se dressaient les boutiques des commerçants, des marchands de comestibles, des gargotiers, et où campaient les nombreux pèlerins qui affluaient de loin à ces rares

1 Bede nous apprend qu’en 680 l’abbé Biscopius avait envoyé dans les Gaules, avec des missionnaires, des fabricants de vitres pour les fenêtres. Saint Fortunat cite l’emploi des vitres dans les églises avant l’année 600.

églises primitives. Souvent un vaste cloître qui entourait la place leur servait de gîte, et un puits creusé au milieu fournissait, l’eau nécessaire à leurs ablutions matérielles avant la purification religieuse par les actes de dévotion ; c’est aussi dans ces lieux que se tenaient les nombreux mendiants qui se groupaient autour des églises.

Quand, dans les siècles suivants, le nombre des maisons de Dieu s’accrut, quand nous voyons naître en Alsace cette série de monastères et d’abbayes, dont quelques-unes se distinguaient tant par la science qu’on y cultivait, par la vie régulière et austère de leurs habitants, que par les grandes richesses dont elles furent dotées, alors s’y établit généralement une foire, un marché favorisé par les princes, le jour du saint sous l’invocation duquel elle fut fondée. C’est là l’origine de ces fêtes d’Eglise et de village, encore en pratique aujourd’hui , et dont nous avons déjà parlé dans l’historique des anciennes foires de Strasbourg1.

La Cathédrale de Charlemagne.

Cette première église que Clovis fit construire en bois et en briques au commencement du sixième siècle ne suffisait pas au développement et à l’impulsion donnés aux arts en général par Charlemagne, qui aimait tant à séjourner sur les bords du Rhin. Nos annales rapportent que son père Pépin avait déjà, à la fin de sa carrière, le projet de reconstruire d’une manière plus splendide la métropole de l’Alsace. Son fils entreprit de le réaliser, et dota cette métropole d’une croix en argent de douze pieds de longueur, ayant pesé 280 livres, vrai trésor impérial pour ces temps , et d’un recueil des canons de l’Eglise , que le pape Adrien lui avait donné à Rome, et qui, adopté en Alsace et complété par l’évèque Rachion, forma un code pour

1 Voy. Strasbourg illustré, Ville, p. HS.

l’église de Strasbourg; il était signé de la main de Charlemagne*. Ernoldus Nigellus, moine disgracié et relégué à Strasbourg par Louis-le-Débonnaire, nous laisse dans une poésie élégiaque un panégyrique de ce temple qu’il dit magnifique et visité des anges et des saints. Il y parle du custode Theutramus et de quelques visions qui se rattachent à ce temple, dont la droite, suivant lui, était dédiée à saint Paul, la gauche «à saint Pierre et le milieu à la sainte Vierge et à saint Michel ; la croix était placée dans la cour, ce qui serait analogue à la disposition architectonique du temple de Clovis. Après ces indications indirectes et assez obscures, pour connaître le style et les dimensions du bâtiment de Charlemagne, nos annales gardent un silence absolu, et, pour trouver une date précise, il faut se reporter à l’an 1007, époque où la cathédrale, fondée par Clovis, fut frappée par la foudre et devint la proie des flammes. L’évêque Werner ou Werinhaire de Habsbourg commença à la reconstruire en 1015.

La Crypte.

N’est-ce que la partie supérieure qui fut incendiée? Est-il encore resté quelque trace de ces antiques constructions dans la crypte? C’est ce que nous allons voir en commençant notre exploration dans cette partie et en y descendant. Les cryptes, dans leur origine, devaient leur naissance, soit à des chapelles souterraines , élevées sur les tombes de martyrs ou de saints de la première époque chrétienne, ou bien elles étaient des églises souterraines,

’ Cet original resta comme un précieux souvenir dans la bibliothèque de la cathédrale jusqu’à la fin du seizième siècle, où il fut acheté par Ronjard, chargé d’affaires de Henri IV près de la république de Strasbourg ; après sa mort, il passa par testament à son ami Gravisscl, bourgeois de Berne, qui le donna à la bibliothèque de cette ville, laquelle en fit hommage, en 1774 , au cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.

LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG . lit

bâties en commémoration des catacombes de Home, qui servaient de réunion, pendant des siècles de persécution acharnée, aux premiers disciples de la doctrine de Jésus- Christ. La construction de celle dont nous parlons n’a aucun rapport avec le premier but; nos annales ecclésiastiques ne nous parlent d’aucun martyr chrétien qui y avait sa sépulture, et elles nous disent seulement que dès sa fondation cette église fut consacrée à la sainte Vierge. Elle devait donc son origine plutôt à la commémoration des catacombes. La cathédrale de Clovis ou celle de Charlemagne était-elle munie d’une de ces églises souterraines? Le style de l’architecture ne nous en laisse que des traces douteuses, quoique deux époques s’v dévoilent. Le plan de cette partie est trop homogène avec celui du chœur pour qu’on puisse croire qu’elle existait antérieurement1; il forme un long carré qui se rétrécit à peu près à la moitié de sa longueur, et est clos à l’orient par un hémicycle , de même que le chœur, dont la crypte forme la base. Cependant la moitié, du côté de l’occident, divisée en quatre travées avec ses deux absides , formant donc douze voûtes croisées à plein-cintre sans nervures, portées par six colonnes à chapiteaux cubiques et à soubassements paltés, semble être plus ancienne que l’autre. Elle porte le même cachet d’architecture que la crypte de l’église d’Andlau, qui doit dater de la fin du neuvième siècle, et appartiendrait par conséquent à celui où Charlemagne mourut. L’autre moitié, divisée comme la précédente, forme de même douze voûtes croisées à plein-cintre sans nervures , qui sont supportées par quatre piliers carrés et par quatre colonnes à chapiteaux à figures et à entrelacements, qui semblent dévoiler une époque peu postérieure de construction ; les parois des murs sont d’une pierre toute brute ,

1 La crypte a 27 mètres de longueur et 13 mètres de largeur.

toute primitive d’un côte ; de l’autre ils portent les traces d’une manipulation à ornement, qui semblent démontrer un emploi antérieur (voy. pl. II, fig. 1, 2 et 7).

Cette église souterraine avait subi bien des modifications, et ce n’est que dans les temps modernes que M. G. Ivlotz, architecte de la cathédrale, l’a restaurée dans son état primitif. Elle était obstruée , tant par des compartiments à claire-voie , servant de magasin de bancs et d’ornements d’église, que par des maçonneries, parmi lesquelles on trouva de précieux débris de sculptures polychromées, qui faisaient jadis partie de l’ambon ou jubé, séparant la nef du chœur, et enlevé à la fin du dix-septième siècle. Le restaurateur n’a pas jugé à propos de le remettre en place, vu qu’il appartenait à l’époque d’Erwin et non à celle de la construction primitive du chœur.

Dans ces travaux de restauration, M. Klotz trouva des traces de deux escaliers latéraux qui descendaient de la nef dans chaque abside, en face du chœur, et un autre au milieu, ayant ouverture dans le chœur même. Ils étaient masqués par un groupe de statues en grès , représentant le Christ, entouré de ses disciples sur la montagne des Oliviers, dont nous avons mentionné l’origine autre part1. Ces trois escaliers primitifs furent rétablis, le groupe de statues fut relégué, et les deux escaliers qui conduisaient dans la crypte, en face de chaque entrée latérale dans les transepts, œuvre posthume, furent supprimés. On ne laissa qu’un jour de chaque côté pour éclairer celte église souterraine, qui ne recevait primitivement de lumière que par une large fenêtre basse, cintrée à boudin, du côté du cloître, qui contourne le chœur vers le séminaire. Ce cloître servait anciennement de passage au public, de la place du Château épiscopal vers la rue du Dôme, passage qui fut

Voy. Slrasbounj illustré, Faubourgs, p. 108.

supprimé lors de la construction du collège et du séminaire'. Devant cette fenêtre est placé intérieurement l’autel de la crypte , desservi les Jeudi et Vendredi-Saint de chaque année. A la restauration, dont nous venons de parler, se lie celle du chœur, qui fut réduit à ses dimensions primitives. Cette partie de l’église, dont le plan appartient sans nul doute à la grandiose réédification due à l’évêque Werner de Habsbourg, est une de ces œuvres qui imposent autant par ses proportions colossales que par les masses de pierres de taille superposées.

Le Chœur.

Le fond du sanctuaire, bâti en hémicycle, est formé d’un plein-cintre brisé, largement tendu, contourné en retrait de trois tores ou boudins, et festonné dans son intérieur par des arcadures. Dans ce cintre était placé jadis, derrière l’autel, sur une éminence, le siège en pierre du chef spirituel de l’Église, où il prenait place, lors de son élévation à cette dignité, entre le doyen et le prévôt des chanoines. Il est drapé aujourd’hui de velours cramoisi, sur lequel sont brodées lés armoiries de Msr Ræs, évêque actuel, surmontées du chapeau épiscopal.

Deux cintres pareils , à portes contournées de boudins serpentés , donnent latéralement ouverture à deux escaliers qui conduisent, l’un à gauche, dans la salle contenant les richesses en décors, ornementations et costumes sacerdotaux, et l’autre, adroite, aux archives de la cathédrale. Entre ces trois cintres s’élèvent deux niches à portes étroites donnant sur d’étroits escaliers en spirale , qui conduisent sous la toiture; l’ogive qui les couronne est

' Dans ce cloître il y avait grand nombre de pierres tumulaires et une danse macabre peinte sur ses murs à la fin du quinzième siècle ; il n’en existe plus aucune trace , ni des chapelles de Saint-George et de Sainte- Biaise qui y étaient établies.

supportée par des colonnes à chapiteaux romans, et audessus règne une galerie en retrait sur l’épaisseur du mur. Trois fenêtres à ogive primitive donnent le jour vers l’orient à cet hémicycle, fermé par une voûte hardie en briques , qui attend encore sa restauration par la main du peintre en fresque ou de l’artiste en mosaïque. La croisée du chœur, de quatre marches plus basse, et à laquelle ou arrive par un large escalier en pierre et par deux escaliers latéraux, de treize marches plus élevée que le sol de la nef, est formée par quatre immenses piliers qui supportent la coupole, percée par quelques petites fenêtres, à travers lesquelles on a vue à l’intérieur sous la colonnade qui tourne la hase de l’ancien télégraphe, assis sur cette voûte1. Ces piliers à base quadrangulaire se divisent, à 3m,40 d’élévation du sol, en huit colonnes engagées, sur deux desquelles reposent les arcs doubleaux et sur deux autres les formerets2 3, et enfin les quatre dernières reçoivent les nervures croisées des voûtes. Toutes ces colonnes pattées sont couronnées de chapiteaux romans (voy. pl. II, fig. 3, 4,5, 6 et 9).

Ces quatre piliers sont réunis par quatre arcs en ogive , largement tendus, dont les deux latéraux sont divisés en deux autres de moindre dimension, soutenus au milieu par une haute colonne ronde, annelée, à chapiteau octogone.

Ces deux parties constituent aujourd’hui le chœur, qui englobait avant la restauration la dernière travée de la nef, munie de chaque côté entre les piliers d’une estrade ou ambon, dont celui du sud servait à la chapelle. L’espace qui s’étend entre les deux colonnes latérales était fermé

1 Des peintures en fresque dans cette coupole représentaient le dernier ju¬

gement, et celles dans l’hémicycle les prophètes; elles furent exécutées dans la seconde moitié du quinzième siècle.

3 On appelle en langage d’architecture arcs doubleaux ceux qui divisent la nef en largeur, et formerets ceux qui la divisent en longueur.

LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG. 2o

d’un mur à hauteur du premier étage et percé de chaque côté d’une porte grillée, et les belles portes romanes du sanctuaire avec la sculpture antique qui les entourait, enlevée par le ciseau destructeur , étaient masquées par les stalles et les boiseries style rococo de figurines d’anges et d’amours en stuc, dans le goût du dernier siècle.

Les Transepts.

Pour compléter la description de l’œuvre conçue dans le plan de l’architecture romane , nous arrivons aux deux transepts; ils s’appuient au nord et au sud à la croisée et forment , chacun , quatre voûtes à nervures , à tores et à moulures, dont les clefs forment des rosaces. Ces quatre voûtes s’appuient, dans le transept du nord, sur un pilier-colonne, rond et annelé, à chapiteau octogone roman; dans le transept du sud, sur un autre à quatre colonnes engagées , entre lesquelles se placent des statues d’anges et de saints à trois étages superposés (on le désigne ordinairement sous le nom de la Colonne des Anges'). La pureté du style roman, qui domine dans la partie inférieure de ces constructions, nous désigne le onzième et le douzième siècle comme leur ayant donné le jour, et par contre la partie supérieure, surtout dans le transept méridional, appartient à l’époque transitoire du roman au gothique ou style ogival primitif, et elle a dû être exécutée par un architecte habile. L’assiette des chapiteaux et des corniches à une hauteur intermédiaire semble nous prouver que l’œuvre de Werner de Habsbourg, commencée en 1015 et continuée avec tant de zèle par ses successeurs, après la mort de ce prélat, survenue en 1028 , ne devait pas avoir celle élévation et que ce rehaussement doit être placé dans celte époque transitoire.

* Ce pilier-colonne a 20 mètres de hauteur.

Faut-il chercher la cause de ce rehaussement dans les incendies qui détruisirent une grande partie de cet édifice en 1150 et en 1176, ou faut-il en placer l’idée au commencement du treizième siècle, quand la nef dut être ajoutée à ces colossales constructions? C’est ce qu’il sera difficile d’éclaircir d’une manière péremptoire, et cependant nous nous rangerons de préférence à celte dernière opinion. Le massif des constructions de la partie inférieure de l’édifice était suffisant pour résister à la poussée d’une voûte cintrée de moindre élévation ; l’hémicycle n’est soutenu par aucun contrefort, tandis que les angles des transepts en furent seulement armés quand on éleva les voûtes en harmonie avec celles de la nef et des bas-côtés. Par un examen attentif au dehors de l’édifice, en se promenant sur ses galeries 1 , on distingue parfaitement que les haies dans chaque partie latérale du chœur, quoique différentes de style, appartiennent à la même époque de construction. La pierre a le même appareillage, les monogrammes des ouvriers, qui y ont travaillé, se trouvent répétés sur toute la ligne des travaux, les ornements romans sont adaptés au cintre ogival tout aussi bien qu’au plein-cintre, et le faisceau de colonnettes gothiques est patté comme la colonne romane. Preuve évidente d’une construction contemporaine. Ces quatre contreforts permettaient donc l’élévation proportionnée des voûtes de transepts, et ceux-là, par contre , formaient contrepoids à celle de la croisée. En suivant aussi la théorie établie par de savants archéologues et par le comité des arts, et basée sur l’inspection critique des monuments du moyen âge, nous trouvons dans la crypte les éléments d’une construction antérieure au commencement du onzième siècle , dans la partie inférieure du chœur et des transepts ceux du onzième, et les

‘ Voy. Strasbourg illustré, pl. 1 du Panorama, la disposition des fenêtres des deux transepts.

colonnes annelées et pattées du douzième, jusqu’aux moulin ■es qui appartiennent au style ogival primitif.

Chapelle de Saint-André.

Comme annexe à ces constructions, nous avons à visiter les deux chapelles basses latérales, parallèles à l’hémicycle du chœur. Dans le transept méridional, à côté de l’horloge, on entre dans celle de Saint-André. Au milieu, quatre colonnes romanes, de trois mètres de haut , divisent cette chapelle en neuf voûtes croisées. La faible lumière qu’elle reçoit du dehors et le grand nombre de pierres tombales dont elle est ornée, lui donnent un cachet sépulcral. C’est le lieu de repos d’anciens chanoines appartenant à d’illustres familles.

En entrant, à gauche, nous trouvons contre le mur la pierre funéraire d’un margrave de Bade, surmontée des armoiries de sa maison. Custode et cellerier de l’Eglise de Strasbourg, il mourut le 1er septembre 1478. Nous ignorerions son nom si la colonne en face ne portait pas sur une pierre enchâssée l’inscription suivante sur fond d’or :

MARCHIO QVI FVERAM DE BADEN EDIS ET HQ.

CVSTOS, VERMICVLIS SVM DATVS ESCA LEVIS,

QVI LEGIS HEC DISCAS PARCHARVM STAMINA NVLLIS NAM MORS QVE QVE RAP1T PARCERE STEMMATIBVS.

DISTICHON.

SI DOMVS AVT PIETAS IN OPVM SI CVRA REARINT QVEM QVAM CVM SVPERTS CAROLE NECTAR HABES.

Moi , qui fus margrave de Bade et custode de cette église , j’ai été donné aux vers comme une vile pâture. Toi , qui lis ces mots , apprends que les Parques n’épargnent aucune souche, et que la mort enlève tout.

Distique.

Si la noblesse de race, la piété, la sollicitude pour les pauvres rendent l’homme heureux, tu dois, Charles, t’abreuver de nectar à la coupe des dieux.

Une autre inscription à côté, rappelle, comme la première, la fragilité humaine.

d. o. M. VIATOR.

SI ROGAS QVIS SIM PVLVIS ET VMBRA , QVIS FVERIM J0ANNES EX N0BILI ET GENEROSA BARONVM DE BRANDIS FAMILIA 0RTVS CVM QV0 VEL EJVS GENTIS N0MEN ET ARMA INTERCIDERE SACERD0S CVRIENSIS , ECCLESIÆ PRÆPOSITVS EJVSDEM ET HV.IVSCE CANONICVS. QYO MIGRAYERIM QV0 FATA YOLVNT TY PARADISIACAM DEFVNCTO EXPOSCE QVIETEM.

YIXI AN. LYI. MENS. IIII. DIE. IL OBi. ANNO SALYTIS HVMANÆ MDXII DIE X MENS. OCTOBRIS.

Passant,

Si tu demandes qui je suis, je te réponds : Poussière et ombre; qui j’étais: Jean, de la famille noble et distinguée des barons de Brandis. Avec moi dis. parurent le nom et les armes de ma famille. Prêtre de l’église principale , prévôt et chanoine de la même église , partout où sera le défunt , demande pour lui le repos et le paradis. Je vécus cinquante-six ans, quatre mois, deux jours. Je mourus dans l’année de grâce 1512, le 10 octobre.

Contre le mur, en face, nous trouvons un mausolée, érigé, en 1690, à la mémoire de François-Adolphe, comte de Frise et de Ritlberg, doyen et chanoine des cathédrales de Cologne et de Strasbourg. Ce mausolée est surmonté du buste du défunt , encore dans la force de l’âge , et Louis de Gouy de Cartigny, son exécuteur testamentaire , le fit construire. D’autres pierres tombales, scellées dans le mur, rappellent la mémoire d’un comte Melchior de Barby, et les armes de Bavière couronnent celle de Jean , prince palatin du Rhin et de Bavière, prévôt de ce chapitre, mort en 1487. Du même côté, nous apercevons dans une niche gothique un bas-relief représentant la Sainte-Vierge, tenant l’enfant Jésus sur les bras; à droite et à gauche on voit les statuettes de saint Paul et de saint Pierre avec leurs attributs ; c’est là sans doute un ex voto dont un capitulaire voulut embellir celle chapelle.

Chapelle de Saint-Jean-Baptiste.

La chapelle qui forme pendant à celle que nous venons de décrire et dans laquelle on descend par le transept septentrional , est disposée de la même manière. Cependant elle est plus moderne ; les nervures des voûtes sont à moulures, et les colonnes du milieu, de même que celles engagées, à l’exception de celles appuyées contre le mur du chœur, de style roman , sont à chapiteaux à crochet gothique primitif. La clef de voûte du milieu représente saint Jean-Baptiste, tenant l’agneau de Dieu , contourné de l’inscription : St. JOÏÏNES BAPTIST. ECCE AGNVS DEL Dans cette chapelle, dédiée à saint Jean, nous voyons le sarcophage en beau style gothique , élevé sur la tombe de l’évêque Conrad de Lichtenberg. Ce prélat est représenté dans ses ornements d’église, gisant, les pieds appuyés sur un lion, tenant la crosse en main, et coiffé de la mitre épiscopale. Au-dessus, contre le mur, nous lisons l’inscription suivante :

ANNO DNI. MCCLXXXX1X KALN. AVGVSTI. 0. DNS.

CONRAD’. SECVND’. DE LIEHTENBERG NAT. ARGENTINEN. EPS.

HIC SEPVLTVS pVI 0MIB’. ROIS. CONDICIONIB’. QVE IN IlOlE. MVNDIALI. DEBENT CONCVRRE’ EMINEBAT NEC SIBI VISVS SIMILIS EST IN ILLIS SEDIT AVTÉ. ANN...

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