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VUE GÉNÉRALE

LES ORIGINES (JUSQU'AU Xh SIÈCLE)

Dans l'antique Argentoratam, née d'un poste militaire établi par Drusus quinze ans avant Jésus-Christ, et devenue vers

I . Grandidier (abbé), Essais historiques et topographiqaes sur l'Église calhé' drale de Strasbourg, Strasbourg, Levrault, 1782, in-i8. — Schneegans (L.), Essai historique sur la Cathédrale de Strasbourg, dans : Revue d'Alsace, i836,

— Piton (Fréd.), La Cathétlrale de Strasbourg, Strasbourg, Piton, 1861, in-8°.

— G. ScHMiDT, Notice sur la Ville de Strasbourg, Strasbourg, Schmidt et Grucker, i843, in- 16. — Dumont (Albert), La Cathédrale de Strasbourg, Remarques archéologiques (tirage à part de Li Revue Archéologique), Paris, Didier, 187 1, in-8°. — Kraus (D' ¥t.-\.), Kunst und Allerthum im Unier- Elsass, Strasbourg, Schmidt, 1876, in-8'. — Seybotii (Ad.), Strasbourg historique et pittoresque, vStrasbourg, Imprimerie alsacienne, 1894, in-4°. — Dbhio(G.), Das Munster Unserer Lieben Frau, dans Strassburg und seine Bauten, Strasbourg, Trùbner, 189^, 'la-li". — Dacbeux (chanoine), La Cathédrale de Strasbourg, Strasbourg, Imprimerie alsacienne, 1900, in-fol. — Leitschuo (F.-F.), Strassburg, Leipzig, Seemann, 190/1, in-4'. — Welschisgeb (Henri),

a LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG.

le vi^ siècle la ville des routes (Stratebargum, — Strasbourg), les missionnaires du christianisme arrivèrent de bonne heure : la voie romaine passait là, qui reliait l'Italie au nord des Gaules et qui conduisait vers Mayence, Trêves, Cologne, les propagateurs de la foi nouvelle. Que saint Materne, dès le milieu du premier siècle, ait évangélisé le pays, où l'apôtre saint Pierre lui-même l'aurait envoyé : la tradition n'est donc pas sans vraisemblance.

Au iv^ siècle, Strasbourg était déjà métropole d'un évèché, d'un de ces petits évêchés du christianisme jeune, dont l'action rayonnait immédiatement d'un centre urbain sur la campagne environnante, organisation primitive où l'évéque, pour diriger d'une main plus sûre ceux qu'il chargeait de porter la bonne parole autour de la ville, aimait à les faire vivre en communauté près de lui : première origine de cette Cour des Frères (Bruderhof) qui occupait l'emplacement actuel du séminaire, à l'orient de la cathédrale, et dont le souvenir se retrouve dans le nom d'une des rues voisines, la rue des Frères; première origine aussi, sans doute, de cette appellation de monasterium sous laquelle on a désigné de bonne heure la cathédrale de Strasbourg et dont la tradition s'est conservée à travers les siècles, puisque aujourd'hui encore on l'appelle, dans le pays, le Munster : appellation d'ailleurs com-

Slrasbourg, Paris, Laurens, 1906, in-4°. — Wentzcke (P.), Urkunden und Regesten zur Baugeschichle des Strassburger Mûnsler. dans Strassburger Mùnster- Blalt,lY,Y, Strasbourg, Beust, 1907, 1908, in-^".

M. Paul Vitry, conservateur-adjoint au Musée du Louvre, qui dirige avec tant de compétence et de conscience la collection des Notices historiques et archéologiques sur les grands monuments, a bien voulu m'aider de ses conseils au cours de mon travail; M. Lucien Gromback, architecte à Strasbourg, m'a également prêté, à plusieurs reprises, son précieux concours; l'un et l'autre ont relu les épreuves du présent volume ; qu'ils veuillent bien trouver ici l'expression cordiale de mes remerciements.

mune a beaucoup d'églises de la vallée du Rhin (Constance, Bâle, Golmar, Fribourg), sans qu'elle implique nécessairement le souvenir de quelque ancien monastère, au sens propre du mot.

Quant à l'édifice lui-même, son origine n'est pas moins lointaine et remonte également aux premiers siècles du christianisme, mais, jusqu'au commencement de la construction actuelle, en ioi5, on ne peut rien affirmer de précis à son sujet. Remplaça-t-il, à cet endroit même, un temple païen? temple de Mars? temple d'Hercule? On l'a cru longtemps. La cathédrale a conservé jusqu'en i525, dans une petite chapelle (Saint-Michel), un Hercule de bronze que les gens du pays appelaient Crutzmana, Kriegsmann, héros de la guerre, et qui a disparu au xvi" siècle; d'autre part, un puits situé dans le collatéral droit, près de la chapelle Sainte-Catherine, et qui resta ouvert jusqu'en 1766, aurait servi autrefois aux païens pour laver les victimes qu'ils sacrifiaient à Hercule, avant d'être bénit par saint Rémi pour servir de baptistère : deux preuves plus traditionnelles sans doute que réelles, quoique Albert Dumont s'y soit arrêté.

On ne sait rien que de traditionnel aussi de la construction, en cet endroit, pour remplacer le temple païen, d'une église chrétienne au iv* siècle, contemporaine de saint Amand et de la fondation de l'évêché ; — ni de la destruction de cette première église par les barbares en 406-407 ; — ni de l'église qu'aurait élevée Clovis en 5o4-5io, et dont il était trop tentant de rattacher la construction au célèbre vœu de la bataille de Tolbiac : le roi païen se faisant chrétien s'il remporte la victoire, et, suivant les vieilles chroniques strasbourgeoises, promettant d'ériger des temples à son Dieu nouveau. Specklin, au xvi' siècle, a même donné une description de

l'église de Clovis * : édifice construit en bois et en mauvais moellons, de forme rectangulaire, couvert d'une immense toiture, éclairé seulement par une fenêtre ouvrant dans la muraille vis-à-vis de la porte d'entrée ; trois nefs séparées par des palissades, la nef du milieu dépassant les autres vers l'ouest et formant une sorte de vestibule, la nef du nord destinée aux femmes, la nef du sud aux hommes, les uns et les autres ne se réunissant, dans la nef centrale, que pour la prédication et pour la célébration du baptême. Mais, en réalité, ici encore, nous n'avons, au point de vue de l'histoire ni de l'architecture, aucune certitude. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il y eut sans doute, à cet endroit, à cette époque, une église chrétienne et construite en bois. Quant à la participation de Clovis à cette œuvre, on n'en voit aucune mention dans son histoire; il n'en reste que quelques traces plus ou moins vagues : une ancienne médaille (aujourd'hui disparue) qu'on aurait trouvée dans une maison voisine de la cathédrale, et où l'on voyait, d'un côté, Clovis à cheval, de l'autre, son église avec trois tours et trois portails; — une phrase d'un chroniqueur, rapportée par Kœnigshoven^, et qui attribuait à Clovis la fondation de la^jcathédrale : — et la présence, dès le xiii^ siècle, aux contreforts de la façade prin-

1. Daniel Specklin, ingénieur et architecte strasbourgeois (i 536-1 689) a laissé un ouvrage manuscrit, détruit clans l'incendie de la Bibliothèque de la ville lors du bombardement de 1870, et dont M. Rod. Reuss a publié les fragments qu'il a pu recueillir : Les Colledanées de Daniel Specklin, chronique slrasbourgeoise du XVI' siècle, Strasbourg, Noiriel, i8go. in-8°. Voir aussi sur Specklin, ainsi que sur les autres historiens anciens de la cathédrale qui seront cités dans la suite : Rod. Reuss, De scriptoribas rerum alsaticarum his toricis inde a primordiis ad sœculi XVIII exilum, Strasbourg, Bull, 1898, in-8°

2. Jacques Twinger de Kœnigshoven (i346-i43o), chanoine de Saint Thomas, auteur d'une compilation qui est restée, dit Seyboth (ouu. ciT^, p. 480) « la chronique strasbourgooise par excellence » .

cipale, de la statue équestre de Clovis (avec celles de Dagobert et de Rodolphe de Habsbourg) comme bienfaiteur de la cathédrale.

De l'époque carolingienne nous avons du moins un témoignage littéraire curieux. Un moine d'Aquitaine, Ermoldus Nigellus, exilé à Strasbourg, fit la description de l'édifice dans un poème en vers latins dédié à Louis le Débonnaire (826) et qui même lui valut sa grâce ^ Il semble bien, d'après le poète, que le maître-autel fût dédié à la Vierge Marie — patronne de la cathédrale dès cette époque, par conséquent; — qu'il y eût, à droite du chœur, un autel à saint Paul, à gauche un autel à saint Pierre, au milieu de la nef et dans le fond deux autres autels, l'un à saint Michel, l'autre à saint Jean-Baptiste.

Un incendie survenu en 878 ne nécessita qu'une restauration partielle ; et l'ensemble de la construction antérieure — qu'elle fût d'origine mérovingienne ou carolingienne — subsista jusqu'au commencement du xi* siècle, où le ciel et les hommes semblèrent s'unir contre elle. Ce fut d'abord — Hermann, duc de Souabe et d'Alsace, étant l'un des compétiteurs [d'Henri II au trône impérial — la lutte de cet Hermann contre l'évoque de Strasbourg, Wernher, partisan d'Henri, et la ville prise d'assaut, et l'église incendiée et pillée (1002). Puis, cinq ans plus tard, le jour et la nuit de Saint-Jean-Baptiste (24 juin 1007), un orage déchaîna la foudre sur la cathédrale, dont il ne resta probablement rien debout.

I. Carmen elegiacum, liv. lV(Muratori, Rerum Italicarnm Scriplores, Milan, 1726, t. II, p. 76-77.)

« Ilsec quoque clam canerem, Slrazburc custode laebar,

Delicli proprii conscius, atqae reus, Virgo Maria tibi quo lempla dicala nilescant... n

LA CONSTRUCTION DE LA CATHÉDRALE (DU Xl« SIÈCLE JUSQU'A 1275)*

C'est après cette destruction de 1002- 1007 que commença la construction nouvelle, celle qui devait, après quatre siècles de développements successifs, d'accidents et de réparations, produire la cathédrale telle que nous la contemplons encore aujourd'hui.

Les pillages de 1002 qui avaient [ruiné l'église eurent du moins la conséquence heureuse et imprévue de procurer à Wernher le moyen de la rebâtir : vaincu, le duc Hermann avait été contraint par l'empereur de céder à l'évêque la riche abbaye de Saint-Étienne. L'évêque s'en servit sans doute avec discrétion, se contentant de réduire pour un temps les prébendes des chanoinesses, n'affectant au rétablissement de la cathédrale que la différence ainsi disponible; mais c'était déjà un premier fonds, que vinrent grossir, après l'incendie, les cotisations des clercs, les libéralités de l'empereur Henri, les nombreuses collectes faites dans le peuple, qui ne ménagea à Dieu ni son argent ni sa peine. De quinze et vingt lieues à la ronde, des corvées de serfs et de paysans amenèrent de la vallée du Cronthal (entre Wasselonne et Marlenheim) les blocs de grès destinés à l'édification de l'œuvre nouvelle, et

I. Outre les ouvrages cités p. i, notamment ceux de Grandidier, Schneegans, Piton, Dacheux, Kraus, Dehio, et que nous ne citons plus qu'une fois pour toutes, ayant eu recours à eux dans presque toutes les parties de notre travail : Knautb (J.), Der Letlner des Munsters — Ein verschioundenes Kunstwerk, dans Slrasb. M.-Bl., 1" année. igoS-igoA, p. 33 et suiv. — Die Bauschâden am Slrassbarger Munster, conférence faite à la cathédrale le i3 décembre 1909.

dont la teinte rose donne à la cathédrale un si original et si séduisant aspect. La place aujourd'hui plantée d'arbres qui s'étend au sud, entre la cathédrale et le château de Rohan, a même conservé de cette époque, dans le peuple, le nom de cour des corvées {FronhoJ^) : pendant des années, on y donnait à manger et à boire aux hommes d'enthousiaste foi qui avaient charrié jusque-là, par les pentes et par les plaines, les matériaux de l'œuvre à venir.

En loio, les fondations furent jetées, à une profondeur moyenne de vingt-trois pieds sous terre. Dans toute la région de Strasbourg, les infiltrations du Rhin et de l'Ill sont nombreuses, et elles l'étaient plus encore à une époque où le cours des fleuves et des rivières n'avait pas encore été endigué, régularisé, civilisé; aussi plus d'une légende se forma, non sans un fond de vérité, mais simpliste jusqu'à la fantaisie, et singulièrement tenace : les fondations de l'immense cathédrale reposant sur des pilotis, ou même sur une grille au-dessous de laquelle on peut se promener en bateau jusqu'au Vieux-Marché-aux-Herbes. En réalité, des fouilles faites au xvii* siècle, d'autres que nécessita au xix** l'établissement du paratonnerre, ont montré (outre quelques pilotis, il est vrai) une couche de pierres de taille, au-dessous de laquelle s'étend une terre glaise épaisse artificielle (charbon de terre et brique), puis une épaisseur de terre glaise naturelle, et de gravier enfin, jusqu'à la couche pénétrée par l'eau, dont le niveau varie en effet avec celui de la rivière.

L'église — telle fut l'activité déployée — aurait été achevée dès 1028, l'année de la mort de Wcrnher, c'est-à-dire après

1. D'autres, il est vrai, donnent à ce mot un sens différent: cour du seigneur, c'est-à-dire, ici, de l'évêque.

treize ans de travail. De quelques événements qui suivirent,

— comme la confirmation des biens et privilèges de la cathédrale décrétée à Spire par l'empereur Henri III en io48, ou la visite, deux ans après, du pape d'origine alsacienne Léon IX qui accorda des indulgences pour la continuation des travaux

— on ne saurait tirer de conclusion précise sur l'état de l'édifice à ce moment. Mais, à n'en pas douter, on y reconnaîtrait fort mal notre cathédrale d'aujourd'hui. S'il nous reste quelque chose de celle de Wernher, ce n'est sans doute que dans le chœur et dans le transept; la nef, au contraire, si elle demeura dans son état ancien au cours du xn" siècle — on sait notamment qu'un peuple nombreux s'y pressa, le 23 décembre ii45, pour entendre saint Bernard célébrer la messe, ce qui semble indiquer qu'on n'y faisait pas de grands travaux à cette époque, — devait se transformer et se développer au xiir siècle selon le pur style gothique.

D'ailleurs, pendant tout le xii^ siècle, une série d'incendies

— en ii3o, en ii4o, en ii42, en ii5o, en 1176 — obligèrent à rajeunir partiellement le passé. Mais on ne sait pas avec exactitude dans quelle mesure ils endommagèrent l'édifice. Il est probable seulement que les travaux ne furent guère, dans les trois premiers quarts du siècle, que de réparation et de restauration ; les nouveautés n'apparurent sans doute qu'après 1 176.

C'est alors, en effet, que l'évèque Conrad P' lança des lettres d'indulgence pour la reconstruction de la cathédrale : (( ...ecclesia Argentinensis, in qua memoria healse Dei genitricis veneratur et colitur, in meliorem statum reedijicetur » : lettres qu'on attribua longtemps à l'évèque Conrad III de Lichtenberg, postérieur d'un siècle, mais qui apparaissent maintenant, pour des raisons de style et d'écriture, comme contempo-

raines de l'incendie de II 76 *. Les travaux durent commencer aussitôt : le fait que l'évêque Henri P' fut enterré en II 90 dans la chapelleSaint- André, entre le chœur et le croisillon sud , laisse supposer que le transept était alors construit jusqu'à une certaine hauteur. Ils avancèrent, — lentement, — aidés par les générosités des particuliers :

c'est peu après celte date que

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