‹ La Cathédrale du MansChapitre 15 sur 20 · LES TOURS · texte numérisé non relu

LES TOURS

pignon du croisillon septentrional ; ce sont les derniers restes de la tour romane élevée en ce point par l'évèque Hoël et dont Guillaume le Conquérant avait demandé la destruction. Des fouilles ont permis de retrouver dans le sol les bases des murs, qui donnent des dispositions et des dimensions identiques à celles de la tour élevée à Textrémité du croisillon méridional ; on se trouve donc bien en présence des restes de la tour ancienne et non d'une construction indépendante de la cathédrale. Cette tour se composait aussi de trois travées, une grande et deux petites ; une de ces dernières n'est plus visible aujourd'hui. La grande travée a laissé comme traces, au rez-de-chaussée, une large arcature en plein cintre qui retombe sur deux colonnes cylindriques à chapiteaux profondément sculptés, et les restes de deux autres colonnes qui recevaient deux arcades aujourd'hui disparues. Au-dessus de ces arcades une première salle était aménagée, dont on voit encore aujourd'hui les arcatures qui ornaient le bas des murs, la grande fenêtre en plein cintre qui l'éclairait, et deux des colonnes qui recevaient les arcs delà voûte ; aucune autre trace n'a été conservée des étages supérieurs. Toute cette construction est contemporaine des collatéraux de la nef, et par conséquent se rattache à la fin du xi'' siècle.

L'autre tour aujourd'hui encore dans toute sa hauteur, moins son clocher, appartient également à l'époque romane pour la partie inférieure, au xiv^ et au xv^ siècle pour les étages supérieurs.

Dans la partie inférieure, les sculptures extérieures de l'époque romane ne sont pas du même siècle que celles de la tour septentrionale ; les archivoltes en plein cintre de la porte d'entrée et de la fenêtre placée au-dessus présentent dans leurs moulures, comme dans leurs sculptures, les plus grands rapprochements avec celles du triforium et des fenêtres de la nef principale ; elles indiquent bien la même époque de construction. Les colonnes de la porte reposent de chaque coté sur deux lions couchés.

Cette tour, à l'intérieur, au rez-de-chaussée, se compose également de trois travées ; mais elle a été remaniée au xiv*" siècle, comme le prouvent les chapiteaux des colonnes. A la même époque, toute la tour a été reconstruite au-dessus du premier étage, en même temps que le croisillon sur lequel elle est appuyée. L'étage supérieur, éclairé par de grandes baies, n'a même été élevé qu'au xv*" siècle, il était couvert par un dôme sphérique sur lequel une flèche en pierre avait été construite ; cette flèche, détruite par la foudre en 1822, a été remplacée plus tard par la flèche et les quatre clochetons en fonte qui malheureusement couronnent aujourd'hui cette tour.

Le portail méridionaL — La nef n'a conservé de l'époque romane, à l'extérieur, que ses ouvertures, sa corniche inférieure et son appareil réticulé, dans la base des murs, dont une grande partie est moderne ; les contreforts, remaniés, ont eu leurs

arcs-boiitaiits reconstruits au xv*" siècle, et sont

Photo des ^Monuments historiques.

La. sackistie

surmontés de clochetons ornés de feuillages et de blasons. Si les fenêtres sont d'un tracé très simple,

en plein cintre et sans ornementation, le portail, au contraire, est d'une grande richesse dans la décoration de ses voussures et de ses jambages.

Avec le portail méridional et son porche, nous nous trouvons encore en présence d'une œuvre qui, pour ses parties principales et anciennes, se rattache à deux époques différentes ; la construc- | tion du portail est antérieure de quelques années à celle du porche qui Tabrite. L'examen des sculptures et des moulures nous amène à cette conclusion. L'archivolte du portail est en plein cintre, tandis que les trois baies du porche sont en tierspoint ; de plus, entre le portail et le porche, on peut constater qu'il n'existe aucune liaison régulière dans les appareils de la maçonnerie ; on voit, au contraire, que les jambages du portail ont été coupés pour que les piliers du porche puissent y être encastrés ; de même les moulures et les claveaux des voussures du portail ont été arasés pour amorcer les ogives du porche.

Quelques auteurs, voulant voir une construction de date unique dans le portail et le porche, ont écrit que les arcatures du portail formaient un cintre légèrement brisé ; mais cette affirmation est inexacte ; l'arc brisé qui surmonte les voussures à personnages appartient au porche et non au portail ; toutes les arcatures primitives du portail sont en plein cintre, même un peu surhaussé.

Quoique de styles différents, le portail et le porche n'ont cependant pas été construits à des époques très éloignées l'une de l'autre ; une quin-

zaine d'années seulement a pu s'écouler entre leur construction respective. Le portail a dû être ouvert, sans porche, par l'évêque Hugues de Saint-

Plioto G. Fleury.

POKGHE MÉRIDIONAL ET ÏRAASKPT SUD

Calais, dans le mur méridional de la cathédrale, lorsqu'il la restaura après l'incendie de 1137, P^^ conséquent, il serait antérieur à ii45, année de la mort de cet évêque.

Quant au porche, il a été élevé avant ii58, date de la consécration de la cathédrale du Mans, par révêqueGuiilaume de Passavant, après la transformation de la nef et rétablissement de la voûte. Yioliet-le-Duc a vu dans ce [)orche du jNIans une construction du xiii'' siècle, contemporaine des porches latéraux des cathédrales de Chartres et de Bourges, d'Angers et de Notre-Dame-de-Vaux à Ghâlons-sur-Marne ; mais Texamen des détails d'ornementation du portail et du porche du Mans permet de réfuter facilement cette attribution de date ; ces détails d'ornementation offrent même tant de points de ressemblance que généralement au contraire on est disposé à appliquer une seule date à cet ensemble. Nous proposons la date de ii58 pour la construction du porche du ^lans, parce que, en étudiant ses ogives, on constate immédiatement que les boudins, les zigzags et les quatrefeuilles qui les ornent, sont identiques aux ornements de même nature qui décorent les ogives de la voûte de la nef centrale; de plus, les retombées de la voûte du porche sur des sommiers à figures sculptées, sont la réplique des retombées de la voûte dans la travée de la nef voisine du pignon occidental. 11 est donc bien probable qu'on se trouve là en présence de constructions de la même époque, de 1 1 58 environ, et non de 1245 comme Ta écrit Violletle-Duc, dans son Diclionnaive cVarchiteciave^ .

La décoration des voussures de ce portail pré-

^ Tome YII, p. 295 .

sente quelques particularités dans le choix des scènes qui y sont reproduites. Sur le tympan audessus du linteau, sur lequel sont sculptés les douze apôtres, assis isolément sous une. arcature en plein cintre comme à Bourges, on remarque bien tout d'abord le triomphe du Christ, représenté assis, entouré des figures symboliques des quatre évangélistes, et d'anges thuriféraires sculptés sur la première voussure.

Mais sur les autres voussures, on ne retrouve pas les vieillards de l'Apocalypse comme à Chartres ou à Etampes ; les claveaux de ces voussures au lieu d'être ornés d'un personnage unique, sont chargés de scènes empruntées à la vie du Christ, et rangées dans un ordre qui est peut-être unique. Pour expliquer cette disposition, nous sommes porté à croire que le sculpteur a réparti auprès du symbole de chaque évangéliste les scènes qu'il avait empruntées particulièrement à chacun de leurs évangiles. Ainsi, auprès de l'aigle qui représente saint Jean l'Evangéliste, sont figurées les noces de Caiia décrites avec les plus grands détails dans l'évangile de Saint Jean. Derrière le symbole du bœuf se voient avec Zacliai'ie, la Visitation^ VAnaonciation, la Présentation au Temple^ d'après les récits de saint Luc. V adoration des Bergers et des Rois Mages, le Massacre des Innocents, le songe de Joseph, particulièrement décrits dans l'évangile de saint Matthieu, se voient auprès de l'ange, emblème de saint Matthieu. Cette coïncidence, peut-être fortuite, est cependant intéressante à signaler,

car elle n'existe, à notre connaissance, nulle part ailleurs ; sur les voussures des autres portails

Photo G. Fleury.

Statues du poutail mkkidioaal, Jambage gauche

romans de cette époque, on trouve généralement d'autres scènes empruntées à FApocalypse ou aux légendes des patrons des églises.

Une autre particularité du portail du Mans se remarque dans la figuration des deux apôtres saint Pierre et saint Paul, qui décorent les deux piédroits ; ces deux personnages sont seulement sculptés en haut relief et ne constituent pas des statues comme les autres personnages figurés sur les jambages, adossés aux colonnes, et tels qu'on les voit dans les autres portails imagés du même temps et du même style.

Les huit autres statues qui ornent les jambages de ce portail représentent les ancêtres du Christ ; on y voit des personnages de l'Ancien Testament; quelques-uns sont désignés assez clairement ; le premier adroite est Salomon, comme findique son nom, peint sur le phylactère qu'il tient dans sa main. On voit David dans un autre personnage qui pouvait tenir une harpe, comme dans le portail d'Angers. Deux statues de femmes sont facilement reconnaissablés à leur costume et à leur coiffure ; l'une est la reine de Saba, et l'autre est peut-être une sybille. Quant aux autres personnages, on ne saurait présenter avec certitude aucun nom ; l'absence de tout emblème ne permettant pas une attribution motivée.

Le linteau de ce portail n'était pas supporté, en son milieu, par un trumeau ; l'entrée était ainsi plus libre ; malgré cela, le linteau ne s'est pas brisé comme dans bien d'autres portails, parce qu'il est soulagé dans sa portée par un double arc de décharge avec claveaux encastrés dans la pierre du linteau, comme on peut encore le voir du côté intérieur du portail, dans la nef.

l'atîside 93

Cependant, quelques auteurs ont écrit qu'un trumeau divisait eette porte ; mais ils n'ont pu relever aucun indice matériel de son existence, et ils ne sont pas d'accord sur le genre de statue qui le décorait; les uns affirment qu'il était orné d'une statue de la Vierge, d'autres y ont placé une statue de Jésus-Christ.

Des restaurations modernes ont un peu déformé le porche, particulièrement dans les parties hautes; ainsi les galeries et les clochetons qui décoraient sa couverture ont été rasés en 18 10, et une terrasse bitumée remplaça la couverture à la même époque. Depuis, en 1837, un toit a été relevé, encadré par la galerie crénelée que l'on voit encore aujourd'hui; l'un et l'autre ne peuvent fournir aucun détail sur la construction primitive du xii^ siècle, ni sur les modifications qui ont pu être apportées jusqu'au xix'' siècle.

Ce portail, bien conservé dans son ensemble, malgré quelques mutilations de la fin du xvi*" siècle attribuées aux Huguenots, et quelques restaurations modernes, est probablement un des plus anciens spécimens des portails imagés du nordouest de la France.

L'abside. — Le développement extérieur de l'abside de la cathédrale du Mans surprend par sa largeur, par sa hauteur et par la légèreté de ses contreforts. La vue intérieure du chœur, maloré sa grande élévation, n'a point préparé la sensation de grandeur que l'on éprouve à l'extérieur, et qui est

due en partie à la surélévation du terrain, comme aussi à la succession des divers étages et des divers plans, qui s'offrent aux regards, correspondant aux chapelles, au double déambulatoire et aux fenêtres élancées qui les dominent au milieu des contreforts si hardis, avec leurs arcs-boutants si légers.

On peut suivre, dans cette œuvre, de la base au sommet, les dates de la construction, la progression du style avec l'élévation du monument.

Au-dessus de la crypte, comme sur les côtés du chœur, les chapelles se dressent avec leurs larges fenêtres encore en plein cintre ; Tare brisé n'apparaît que dans les fenêtres rétrécies par les pans coupés des absides.

Dans les fenêtres du déambulatoire, l'arc en plein cintre, encore visible dans l'archivolte d'une fenêtre, disparaît absolument dans tous les remplages de ces fenêtres où la lancette à arc brisé est seule visible.

Enfin, les fenêtres supérieures ont toutes leurs archivoltes en arc brisé, quelle que soit la largeur de leur ouverture.

La richesse des décorations et des sculptures suit le même mouvement. Dans les fenêtres du déambulatoire, on ne relève aucune moulure, ni aucune sculpture, tandis que dans les autres fenêtres, qui le surmontent, tous les meneaux sont finement moulurés à l'extérieur comme à l'intérieur, et toutes les archivoltes encadrent des rosaces variées.

L'élévation de tous ces murs, percés d'aussi

l'abside 95

nombreuses fenêtres, a nécessité la construction

Photo Lefévre-Pontalis.

YUE DE l'abside ET DES CONTREFORTS DU CHŒUR

de quatorze contreforts pour résister à la poussée^»^'' ,j des voûtes: mais ces contreforts, malfîfré \mr ',,- ;!»

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nombre et leur puissance ne nuisent pas à la perspective générale. L'art avec lequel ils ont été élevés a eu pour résultat d'obtenir une solidité durable et un aspect gracieux.

Ces quatorze contreforts se divisent en trois types différents : le premier contrefort, placé de chaque côté du chœur, près du transept, est simple et d'un très faible développement en hauteur et en largeur ; les trois autres, appuyés sur le mur droit du chœur, avant Tabside, sont à double volée, avec deux arcs dans la Volée élevée au-dessus du premier déambulatoire, ettroisarcs dans l'autre volée. Quant aux six autres contreforts, qui contrebutent la voûte de l'abside, ils sont établis sur un plan particulier (jue nous croyons unique : Tarc-boutant est simple au-dessus du premier déambulatoire et se dédouble au-dessus du second; les piles extérieures se dédoublent comme les arcs-boutants et donnent ainsi au plan d'ensemble de chaque contrefort la forme d'un Y renversé. Cette heureuse disposition a permis de donner plus de légèreté à chaque contrefort, de supprimer les arcs bandés latéralement entre eux, et d'ouvrir une fenêtre dans le déambulatoire, entre chaque chapelle, chaque pile du contrefort se trouvant ainsi noyée de chac|ue côté dans l'épaisseur des murs des chapelles.

Tous ces contreforts sont décorés de gargouilles sculptées, de colonnettes à l'appui des piles sur lesquelles les arcs contreboutent, de pinacles à colonnettes supportant des clochetons terminés par de petites statuettes aux poses les plus variées.

EXTERIEUR DE L\ CATHEDRALE ^n

Cette décoration est complétée par la long^ue balustrade qui fait le tour du chœur au-dessus des arcsboutants, et sur laquelle se dressent douze gran- <les statues en pierre dont plusieurs sont aujourd'hui décapitées.

Les deux croisillons du transept, qui encadrent de chaque côté les grandes lignes de l'abside, contribuent encore par leur élévation et leur décoration à la perfection de l'abside dont ils doublent le développement. Cette impression se produit particulièrement quand on regarde l'abside du coté septentrional ; les grandes fenêtres latérales du croisillon, dégagées des contreforts, flattent l'œil par leurs rosaces variées et leurs meneaux élancés ; la grande rose du pignon complète ce charmant effet de perspective ; les constructions du xiv® et du xv^ siècle se marient parfaitement avec celles du xiii'' siècle et apportent leur joli complément à la beauté de l'ensemble.

(( Les mots seraient impuissants à rendre la majesté de ce sanctuaire, a écrit M. Louis Gonse dans son Art gothique. ..^q ne connais pas d'œuvre architecturale où l'on sente mieux cette qualité maîtresse du constructeur, dont le rôle rappelle un peu celui du chef d'armée : la décision... La construction est conduite d'un bout à l'autre avec la même assurance, la même virtuosité ; à l'intérieur €omme à l'extérieur tout se fond dans une vigoureuse unité, dans une brillante harmonie. Aussi pas luie pierre n'a bronché dans ce gigantesque ensemble, pas un mouvement, pas une lézarde ne se

sont produits. On y trouve un champ inépuisable d'observations, un répertoire de saines pratiques, et toutes les beautés d'ordre purement décoratif, qui font à la fois de ce monument un chef-d'œuvre de Tart roman et un chef-d'œuvre de Tart gothique. »

Flioto Garczinski

Chapiteau de la nef

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