‹ La cathédrale martyre [microforme]Chapitre 2 sur 3 · REIMS · texte numérisé non relu

REIMS

La Cathédrale de Reims dans sa splendeur,

R. P. ANGE MARIE HIRAL, ©. F. M

[mprimi potest Fr. JOANNES-JOSEPH, o.f.m., Min. Provr, Imprimatur

f F. X., Epus Trifumianus

La France, et avec elle, le monde civilisé, le monde artistique, le monde chrétien, pleurent sur les ruines de la Cathédrale martyre, Reims !

Comme on le fait des morts, tout en pleurant, on raconte sa gloire qui n’est plus, on redit sa grandeur abaiïissée, son ordonnance brisée, sa beauté flétrie, son prestige évanoui, sa vie passée.

La Cathédrale de Reims n’est plus !

Elle a été martyrisée !

Des bourreaux sont venus, et parce qu’elle ne pouvait, ni renier sa foi, ni forfaire à l’honneur, ni oublier son passé, ni renoncer à ses espérances, comme un autre Etienne, ils l’ont criblée de projectiles, comme un autre Laurent, ils l'ont livrée aux flammes.

Comme un autre Etienne : car elle aussi voyait les cieux ouverts et le Christ régner dans sa gloire. Elle était la cathédrale des Rois, sergents du Christ en terre, et pour leur baptême et pour leur sacre, les cieux s'étaient ouverts !

Comme un autre Laurent: car ses trésors de foi, d'intelligence et d'amour, Reims, comme le diacre Romain, Diacre Français, elle les avait distribués, d’abord à la France, et d'elle au monde !

Les bourreaux l’ont martyrisée !

Puisqu'il faut, ici-bas, que tout meure, —un Dieu lui-même y mourut—puisqu'il faut que tout meure, glorieuse a été sa mort, puisqu'elle est morte martyre de sa foi et de son patriotisme.

A la gloire du martyre, il faut la sublimité de la cause pour laquelle on souffre et on meurt.

La Cathédrale de Reims est morte parce qu’elle était catholique, et parce qu’elle était française ! Telle est la cause de sa mort.

Bienheureuse est-elle, puisqu'il lui fallait mourir, d’être morte ainsi en martyre et en héroïne !

Comme tant d’autres, ses puissantes voûtes ne se seront pas affaissées sous le poids de l’oubli ou de l'indifférence, ses rigides colonnes n’auront pas plié sous l’effort de l’impiété victorieuse, son pavé n'aura pas été rougi d’un sang qui crie vengeance, les grands yeux de ses rosaces ne se seront pas fermés d'horreur sur les atrocités des luttes fratricides, des guerres de religion ou des révolutions françaises. Non, elle n’est pas morte vulgairement assassinée, elle est morte martyre !

Elle est morte parce qu'elle était chrétienne, catholique et française !

Et pourquoi les bourreaux se seraient-ils acharnés sur elle ? Pourquoi toujours, toujours sur elle ?

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Elle était l’emblême de notre foi, elle en était le poème harmonisé, elle en était l’évangile sculpté, elle en était l’irrécusable témoin, elle en était le serment solennel, elle en était l’indéfectible pérennité, elle en était la haute acclamation, elle était l'expression de notre éternelle fidélité à la Foi !

La Foi avait donné son inspiration à l'Art, et dans son génie, l'Art avait donné une expression extérieure à la Foi. Et la Foi avait dicté à l'Art la morale et la science, la Foi avait raconté à l’Art son origine, ses fastes, ses destinées, ses œuvres, ses influences, ses espérances, ses aspirations, ses certitudes, ses éternelles fins. La Foi avait révélé à l'Art toute l'ampleur de son domaine, qui part de Dieu et qui, après avoir parcouru un cyele immense, grand comme l'univers des choses visibles et invisibles, grand comme l'univers des idées et des esprits, retourne à Dieu dont il est sorti. Et l'Art avait saisi toute cette complète encyclopédie de la Foi et l'avait traduite aux veux corporels des générations qui s’arrêteraient devant lui pour lire et comprendre. Sous l'inspiration de la Foi, l'Art avait créé la Cathédrale. Il avait mis de la Foi partout: dans la profondeur des fondements, dans l'élévation de la flèche, dans la dureté de la

pierre, et dans la souplesse des lignes, dans l’ampleur de l’ensemble et dans la scrupuleuse minutie du détail. Il avait mis de la prière dans ses voûtes qui se joignent comme des mains qui prient, dans ses pointes qui percent les nues, dans ses plis obscurs pleins de silence et de retraite. L'Art avait mis de l’assuranceet de la charité dans sa nef, qui comme un puissant vaisseau contenait l’humanité fraternisant, méêlant les classes, et voguant vers l'éternel rivage, tout en priant, tout en chantant, tout en croyant, tout en aimant.

L'Art avait tout empli de Foi, de Prière et d'Amour.

Au dedans et au dehors, l’Art avait écrit toute l’histoire du monde dont le Christ Jésus est le Roï et la Raison d’être, le Commencement, le Centre et la Fin. Il avait écrit partout aux chapiteaux et aux voussures, aux tympans et aux frises, aux façades surtout. C’est la nature : le bourgeon qui éclate et la feuille qui s'étale ; ce sont les saisons, avec leurs signes du zodiaque, avec leurs frimas, leur fraîcheur, leur ardeur ou leur féconde moiteur ; les saisons en rapport avec la vie humaine : Printemps de l'enfance, Eté de l’adolescence, Automne de l’âge mûr, Hiver de la vieillesse. Ce sont les mois avec leurs fleurs et leurs fruits, leurs occupations. C’est la science que l'Art a voulu représenter

d'accord avec la Foi qui en est le fondement, et dans des allégories qui se lisent, ou encore en des personnages qui les ont personnifiées, parce qu'ils les ont éminemment pratiquées, l'Art a sculpté la grammaire et la dialectique, la philosophie et la théologie, la peinture et la musiq'ie, la poésie et l’histoire.

L'Art a tracé sous l'inspiration de la Foi, le livre de la morale chrétienne, il a donné une figure, un geste, parfois une monture à toutes les vertus, comme à tous les vices qui leur sont opposés. Il a donné la balance à la justice, le glaive à la loi, la colombe à la simplicité, le serpent à la prudence, le lièvre à la lâcheté ; il a monté l’envie sur un chien, l’orgueil sur un cheval, la colère sur un sanglier, ia luxure sur un bouc.

L'Art a retracé toute l’histoire du monde, qui en chaque fait contient une doctrine, une leçon, un précepte ou une espérance. Depuis la création du monde €: l’œuvre des six jours où du geste créateur sortent tour à tour du néant la lumière et les ténèbres, la terre et la mer, le soleil, la lune et les étoiles, les plantes grandes et petites, les poissons et les oiseaux, les reptiles et les animaux, l’homme enfin, chantant l'hymne de reconnaissance et de vie. Puis L, création de la compagne qui lui est donnée semblable à lui.

Et le paradis de délices et la tentation, et la chute et la promesse d’un rédempteur, et le sacrifice et le fratricide et la mort. Tout l’ancien testament se déroule d'Adam jusqu’au Christ rédempteur. Ils se dressent les patriarches et les prophètes, les justes et les saints: Noé portant son arche, Abraham, ie glaive de limmolation, Isaac, le bois du sacrifice, Moïse, les tables de la loi. Chacun peut lire ce livre traduit des langues étrangères en langue française de pierre !

L’Art s’est surtout inspiré de la naissance, de la vie, de la mort du Christ, de sa résurrection et de sa gloire. Pour dire sa naissance en ce monde, il a emprunté non seulement les naïves et véridiques scènes de l'Evangile, mais encore les plus naïves légendes orientales qui avaient émigré en Europe. Il fixe dans la pierre les Mystères qui se jouaient sur les théâtres religieux. Les paraboles, les miracles du Christ lui fournissent un vaste champ. La Passion, la Mort, la Résurrection du Sauveur du monde sont narrées avec tout l’amour qu’elles comportent.

La Foi n’a garde d'oublier la Femme prédite, la Mère de Jésus, Marie. C’est pour elle autant que pour son Divin Fils que s'élève la Cathédrale. Bien plus, la Cathédrale semble s'identifier en queique sorte avec Marie, et cette

construction céleste, faite des promesses anciennes et des promesses futures, les générations l’appelleront : Notre-Dame. Rien d'étonnant que Marie tienne une si grande place. Et, arrière, froide et monstrueuse hérésie ! Le Fils ne saurait être jaloux de la gloire de sa Mère que lui-même a faite si grande en sa puissance.

D'ailleurs, Marie nous porte et nous présente Jésus.

Autour du trône de Marie, se rangent les saints dans leur gloire. Ceux-là y sont plus particulièrement, qui ont mérité davantage, à un titre ou à un ‘.utre, la reconnaissance des peuples. A Reims, Saint Sixte tient la première place comme il convient à celui qui porta l’'Evangile aux Rémoïs, et puis ses illustres successeurs, Saint Nicaise et sa Sœur Ste Eutrope, martyrs des Vandales, et Si Rémi, dont la vie était racontée en bas reliefs dans le tympan du portail nord.

Les scènes apocalyptiques, les grands bouleversements des derniers temps, ont aussi figuré, mais ce qui tient une place de choix, c’est la scène du jugement dernier. Le Moyen Age avait compris et voulait faire comprendre aux générations futures, la grandeur, l'éclat de la justice divine. Là, tout homme apparaîtra devant son Juge suprême; là, sera apporté le grand livre des responsabilités personnelles: là,

sera levée une juste balance ;: là, seront connues les plus secrètes pensées ; là, seront mis à jour les crimes, que cachait le voile de la complaisance ou que dérobait la nuit des sombres consciences : là, les forfaits impunis ici-bas trouveront leur juste châtiment.

Comme le Christ innocent, condamné devant Pilate, elle vous cite à ce jugement, la Cathédrale Martyre, vous qui avez été ses bourreaux !

“Le Moyen Age a conçu l'Art comme un enseignement. Tout ce qu'il était utile à l’homme de connaître—l'histoi"e du monde depuis sa création, les dogmes de la religion, les exemples des saints, la hiérarchie des vertus, la variété des sciences, des arts et des métiers—lui était enseigné par les vitraux de l’église ou par les statues du porche. La Cathédrale eut mérité d'être appelée de ce noin touchant qui fut donné par les imprimeurs du XVe siècle à l’un de leurs premiers livres : ‘La Bible des Pauvres’”’. Les simples, les ignorants, tous ceux qu'on appelait “la sainte plèbe de Dieu” apprenaient par leurs yeux presque tout ce qu'ils savaient de leur foi. Ces grandes figures si religieuses semblaient porter témoignage de la vérité de ce qu’enseignait l'Eglise. Ces innombrables statues, disposées d’après un plan savant, étaient comme une image de l’ordre merveilleux que Saint Thomas faisait régner dans le

monde des idées ; grâce à l'Art, les plus hautes conceptions de la théologie et de la science arrivaient confusément jusqu'aux intelligences les plus humbles”, (L'Art religieux au XIIIe siècle en France. KE, Mâle.)

Les haineux protestants d'Allemagne pou- Vaient-ils épargner la Cathédrale, grande synthèse de la foi catholique qu'ils ont apostasiée ?

Is l'ont martyrisée, parce qu’elle disait, depuis des siècles déjà, la foi du monde. Sa voix puissante, qui n’était que l'écho du passé, reprochaït au pays de Luther sa félonie envers son Dieu. L'Allemagne a voulu faire taire cette voix éclatante de l’histoire, elle a voulu déchi:er ce grand livre comme elle avait déchiré les traités. Elle a broyé la martyre sous ses masses de gueuses, elle a calciné, elle a pulvérisé cette pierre qui parlait. Mais la poussière crie !

‘st-ce là une charge ?

Faut-il l’aveu même du bourreau ?

S'il le faui, le voici écrit par Rudolf Herzog au matin du ler janvier 1915, dans un journal berlinois, le Lokal Anzeiger :

‘Les cloches ne résonnent plus dans la Cathédrale aux deux torts. Finie la bénédiction !

Nous avons fermé, Ô Reims, avec du plomb, ta maison d’idolâtrie !”’

Le blasphème à l’art !

Le blusphème à la France !

Le blasphème à Dieu même !

Tout y est !

“Maison d’idolâtrie !”?

Voilà bien la cause du saint martyre.

Le Dieu de la France, le Dieu de Clovis et de Clothilde, le Dieu de St Rémi, de St Louis, de Jeanne d’Are, le Dieu de Reims enfin, ils l’avouent, n’est pas le ‘vieux dieu” que les teutons invoquent.

‘* Maison d'’idolâtrie !”?

Avez-vous entendu, Dieu de nos Pères ?

Avez-vous entendu, fils des vaillants croisés ?

Et puis : ‘“‘Finie Ja bénédiction ”’!

Ils savaient—et cette constatation les torturait—ils savaient qu’à travers les âges la bénédiction se répandait de l’église de Reims sur la France chrétienne.

Ils l’ont bombardée avec rage.

Croyant avoir par là tari la source féconde, inépuisable, ils ont poussé ce eri de triomphe : ‘* Finie la bénédiction !”?

Leur superstitieuse grossièreté n’avait vu là qu'un talisman merveilleux et magique : Ils ont voulu briser le charme !

Aveuglés de colère, les yeux injectés de poudre et de sang, ils n’ont pas vu aue cette bénédiction à la France lui venait du Ciel même: du

Christ Sauveur et de sa douce Mère, qui aiment les Francs. La Cathédrale antique n’en était que le vaste réservoir. Par les trous, par les meurtrissures, par les béantes plaies de la cathédrale nationale, plus impétueux et plus féconds s’épancheront les flots des bénécictions divines sur la France d'aujourd'hui, sur celle de demain !

S'ils veulent tarir cette bénédiction, s'ils veulent la finir, qu’ils bombardent le Ciel alors, et qu'avec leur plomb, ils le ferment.

Victime de sa foi, elle l’a été aussi de son patriotisme.

Si toutes les grandes cathédrales de France au Moyen âge nous montrent dans leur architecture, dans leurs sculptures, dans leurs verrières, cet ensemble des enseignements de la Foi chrétienne, chacune a cependant sa caractéristique, on dirait : sa personnalité. La Cathédrale de Reims, à la Foi qu’elle exprime, ajJoutera son Caractère franchement national: elle était la Cathédrale française. Elle devait être à ce titre immolée.

Et que l’on ne croie pas que ce titre lui soit donné ici pour les besoins de la cause.

Emile Mâle qui, quelques années avant la guerre, écrivait avec tant d'amour et d’érudition

eur ‘L'Art religieux au XITIesiècle en France”, pouvait-il soupçonner ce qui attendait la Cathédrale de Reims ? Accoutumés à les voir traverser les siècles, on les croyait immortelles ces œuvres de nos pères. On ne pouvait penser à préparer son oraison funèbre. Or, faisant comme un résumé de cette personnification des Cathédrales de France, cet auteur écrit, et nous le résumons :

‘‘Amiens est une cathédrale messianique, prophétique :

Notre-Dame de Paris est l'Eglise de la Vierge;

La cathédrale de Laon est l’érudite ;

Bourges célèbre les vertus des saints ;

Le portail de Lyon raconte les merveilles de Ja création ;

Lens laisse entrevoir l’immensité du monde, et la variété de l’œuvre de Dieu ;

Rouen ressemble à un riche livre d'heures, où Dieu, la Vierge et les Saints, occupent le milieu des pages, pendant que la fantaisie se joue dans les marges.

Reims est la cathédrale nationale. Les autres sont catholiques, c’est-à-dire universelles, elle seule est française. Le baptême de Clovis emplit le haut du pignon. Les rois de France sont peints sur les vitraux de la nef. Sa façade est si riche qu’il est inutile de la décorer les

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jours de sacre, Des tentures de pierre sont sculptées au portail, de sorte qu'elle est toujours prête à recevoir les rois ”.

Si elle était française par son architecture, elle était française par son histoire.

Reims, c'était Rémi et Clothilde, le Pontife et l'épouse priant pour le fils et l'époux, priant avec foi et amour, pour la France qui allait naître au Christ.

Reims, c'était le Baptistère de Clovis, et le Baptême de Clovis, c'était le Baptême de la France.

Reims, c'était la longue lignée des rois qui firent la France grande. Ils venaient là, sous ses voûtes, recevoir l’onction sainte qui les sacrait aux yeux de l'Eglise et des peuples de l'univers.

Reims, c'était, avec Jeanne d’Arc, la liberté reconquise de par l’ordre et de parle secours du Ciel, c’était la patrie plus aimée que jamais, c'était la France immortelle.

On avait fait le chœur de la Cathédrale grand, démesurément grand, pour contenir la France aux grands jours de son histoire.

Mais avant de jeter un long regard attristé sur les ruines accumulées par la rage allemande

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qui, de toutes ces grandeurs, n’a fait qu’un monceau de débris, rappelons brièvement l'origine, les beautés et les gloires de la Cathédrale de Reims.

Lorsqu'en 1211, un incendie dévorait une partie de la ville, le temple magnifique, qu’Hincmar avait vu achever en 846, fut lui aussi détruit par les flammes. Mais alors s’éleva la merveille de foi qui vient de mourir.

Quel en fut l'architecte ? On ignore son nom : C’est le Génie de la France !

Et quel génie !

Concevoir un tel plan, en prévoir tous les détails, l’'exécuter en si peu d’années, nous dit toute sa grandeur.

L'Archevêque Albérie Humbert en posa la première pierre dès l’année suivante, 1212.

Les ressources ? l'amour et la ‘oi de ncs pères les procurèrent, les accumulèrent. On peut dire tout particulièrement de la Cathédrale de Reims ce qu'Emile Mâle dit de la cathédrale en général :

“Tous y travaillèrent. Le peuple offrit ce qu'il avait : ses bras robustes. Il s’attela aux chars, porta les pierres sur ses épaules. IL eut la bonne volonté du géant Saint Christophe.

Le bourgeois donna son argent ; le baron, sa terre : l'artiste, son génie. Toutes les forces

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vives de la France collaborèrent. De là, la vie puissante qui rayonne de ces œuvres éternelles.

Les morts eux-mêmes s’associèrent aux vivants. La cathédrale était pavée de pierres tombales. Les générations anciennes, les mains jointes sur leurs dalles funèbre , continuaient à prier dans la vieille église. En elle, le passé et le présent s’unissaient dans un même sentiment d'amour. Elle était la conscience de la cité.”

Nous pourrions finir mieux en parlant de Reims : elle était la conscience de la nation française.

La Cathédrale mesurait cent quarante mètres de longueur (507 pieds 6 pouces,) sur une largeur de trente et un mètres (101 pieds 8 pouces,) et son élévation sous voûte était de trente-sept mètres soixante centimètres (122 pieds.) La croisée était large de cinquante mètres (164 pieds ;) depuis le pavé jusqu’au sommet des tours, on comptait quatre-vingt-trois mètres de hauteur (272 pieds.)

Les travaux furent entrepris et poussés avec un tel enthousiasme et une telle ardeur, qu’à peine trente ans plus tard les offices divins se célébraient dans la nouvelle cathédrale, qui devait se parachever dans le cours des siècles.

Lorsqu'on pénétrait à l’intérieur, la simplicité majestueuse de l’église vous ravissait.

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Le plan était celui d’une croix latine, mais dont le transept était beaucoup plus rapproché du chevet que dans la plupart des autres églises du même âge.

Sept chapelles rayonnantes se développaient autour du chevet.

La masse des piliers est ronde, cantonnée de quatre colonnes également cylindriques. Les chapiteaux à volutes recourbées, à feuill Les légers et gracieux, sont bien dessinés et bien taillés. Réunissant les travées les unes aux autres, règnent de gracieuses galeries composées de petites colonnes avec chapiteaux en feuillage, celles du grand portail sont transparentes et garnies de vitraux.

L’extérieur, considéré dans sa vaste étendue, offrait une très grande simplicité ; c'était le produit d’un art qui comprenait la véritable beauté d’une construction. La régularité des lignes, l’unité de style, la symétrie des proportions, tout concourait à donner à cette masse énorme ce caractère de grandeur imposante que ne sauraient atteindre le luxe et la profusion des ornements. Grave et réservée comme une reine, elle avait un cachet de distinction que la plus brillante parure n’aurait pu remplacer.

L'impression profonde devenait plus saisissante encore à l'aspect du grand portail occidental. C'était une des merveilles en ce genre.

Admirable était le coup d’œil que présentait ce vestibule tout charg. de statues, de niches, de dais, de pinacles, de dentelles, de feuillages, d’aiguilles et de clochetons ; l’art chrétien y avait épuisé toute sa verve féconde, C'était une création entière, pleine de vie et d'animation. Sur le pilier symbolique qui partage en deux l'entrée principale, on avait placé l’image de la Ste Vierge, sous l'invocation de laquelle le temple était consacré. Les faces de ce pilier sont couvertes de bas-reliefs, représentant la chute de nos premiers parents. Quelle inspiration pleine de religieuse poésie ! l’auguste Mère de Dieu rappelle la rédemption après la fatale sentence : c’est la vie au-dessus de la mort.

Dans les voussures de ces portes, c’est un poème religieux tout entier, que le génie a gravé de son ciseau. Ce grand tableau se termine par le couronnement de la Vierge. Notre-Dame règne sur l'entrée du temple.

Rien n’a été négligé dans la décoration de ce superbe édifice, on a su tirer profit des accessoires les plus insignifiants.

Deux tours régulières s’élancent avec grâce et complètent la façade de Notre-Dame de Reims. Elles sont évidées à jour, et de larges ouvertures leur donnent une apparence tout aérienne,

Quatre tourelles également découpées servent moins à les soutenir qu’à les accompagner.

Assurément, il n'aurait rien manqué à ce portail pour être le plus parfait, si les deux tours avaient porté deux flèches en pierre, telles qu’elles étaient dans le plan de l’architecte. Le portail mesure 47 mètres (154 pieds), de largeur d’un angle à l’autre. (Les belles cathédrales de France, par l’Abbé J. J. Bourassa).

Qui pourrait nous redire toute la gloire déployée dans l’enceinte de ce temple ?

Ce n’est pas précisément dans ces murs qu’eut lieu le Baptême de Clovis, mais ils en gardaient le précieux souvenir. En y entrant, on eroyait voir encore le Ciel s'ouvrir, la colombe mystérieuse descendre et apporter la sainte ampoule pour le Baptême du roi franc converti au christianisme. On sait, en effet, qu'au moment où St-Rémi baptisait Clovis, une colombe lui présenta un vase contenant le Saint-Chrème qui servait à la cérémonie. Depuis, ce récipient miraculeux que l’on a appelé “La Sainte Ampoule ” était conservé dans un riche reliquaire (1) et servait au sacre des rois. Aux grands jours de ces royales cérémonies, on allait la chercher

(1) Le reliquaire a été détruit en 1793

en grande pompe. Un imposant cortège l’accompagnait de l'Eglise St-Rémi à la Cathédrale Notre-Dame. On la portait triomphalement sous un dais. La cuve baptismale où fut baptisé Clovis servait encore à la Cathédrale de Reims pour les baptêmes.

Tous les Rois de France, sauf Napoléon Ier, furent sacrés à Reims jusqu’en 1830.

L'un des sacres les plus émouvants, sinon le plus grandiose, fut celui de Charles VII conduit à Reims par Jeanne d'Arc victorieuse. De par Dieu, Jeanne avait eu mission de mener le beau Dauphin à Reims pour y être sacré et prouver ainsi, tout à la fois, l’aide de Dieu à la France agonisante sous la domination étrangère, la légitimité du Dauphin, et la divine origine de la mission de la Pucelle.

Jeanne, humble autant que fière, assista au sacre que l’on fit aussi solennel que le permettaient les circonstances. Elle tenait en main son glorieux étendard qui avait dirigé tant de batailles et donné la victoire à l’armée. L'oriflamme, où brillaient les Saints noms de Jésus et de Marie, avait été à la peine, il était juste qu'elle fût à l'honneur, comme Jeanne s'en exprimait si justement elle-même.

C’est en souvenir de ce sacre historique entre tous qu’on a élevé, devant le parvis de la royale cathédrale, une statue à la libératrice de la

France. Elle est là montée sur son dextrier, l’énée au clair, montant la garde d'honneur et de vigilance devant l'Eglise catholique de France.

Et, chose merveilleuse, les bombes, les obus sont tombés comme grêle autour de cette statue, sans pouvoir faire baisser son bras qui tient l'épée, sans pouvoir faire baisser ses yeux de bronze levés vers le ciel.

N'est-ce pas un présage de la victoire finale ?

Jeanne garde encore la Patrie !

Quel déploiement de majesté voyait la Cathédrale de Reims, au jour d’un sacre royal !

Quelles augustes cérémonies dans les nombreux conciles qui se tinrent dans cette métropole, de combien de souvenirs était remplie la vaste enceinte, combien de glorieuses pages de l’histoire de France étaient comme décalquées sur ces murs !

Ces souvenirs, elle semblerait les emporter avec elle dans sa ruine, ces pages sembleraient flamber dans son incendie, s'ils ne restaient gravés indélébiles dans l’âme de la France, plus encore que taillés dans la pierre de la Cathédrale,

Dans notre douleur, comment dire toutes les beautés de ce chef-d'œuvre qui n’est plus ? On ne peut que pleurer sur sa majesté !

Mais, écoutons notre poète canadien, Louis Fréchette, qui, en des vers sublimes, nous raconte sa vision déjà lointaine :

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