IV. Les Tours du grand portail
I. Au-dessus de la galerie, qui forme le troisième étage du portail, s'élèvent deux tours parfaitement symétriques, tours si bien proportionnées, si hardies et si belles qu'en les voyant, le célèbre architecte du XIII*
(i) M ELLEVILLE, H15/. <ic Lûo», tom. I, pag. iio. - Voir la gravure reproduite à la page 5 j du présent ouvrage.
sîècle, Vilart de Honnecourt,' plein d'admîratîon, s'écriait : « En aucun lin oncques tel tor ne vi cam est « celé de Loon — Jamais en aucun lieu je ne vis « tours pareilles à celles de Laon » (i). Les vrais connaisseurs ne s'élèveront pas, je pense, contre cette appréciation d'un maître du grand siècle des cathédrales.
Chacune de ces tours se compose de deux étages, le premier établi sur plan carré, le second sur plan octogonal.
Le premier étage est percé sur ses quatre côtés de lancettes géminées, décorées de colonnettes et d'archivoltes fleuries. Les angles sortants des contreforts sont ornés de colonnettes engagées en chacun d'eux (2), et toutes les parties un peu saillantes ou disposées en encorbellement, sont couvertes de feuillages enroulés. Cet étage se termine par un larmier fleuri.
L'étage supérieur des tours a huit côtés, dont quatre, ceux qui correspondent aux faces de l'étage inférieur, sont percés de longues baies garnies de colonnettes et d'une ligne d'élégants crochets, qui de la base monte jusqu'au sommet de l'ouverture ; des têtes saillantes et des enroulements décorent le cordon extérieur de l'archivolte. Les quatre autres côtés, ceux qui correspondent aut angles de l'étage inférieur, sont aussi percés de longues baies ; mais ces baies sont dépourvues d'ornements et cachées en partie par
(i) Fleurt, xAnftq et tSù>num,, tom. III, pag. 195.
(3) Cette disposition se rencontre presque partout dans la cathédrale.
d'élégantes tourelles à jours, divisées en deux étages. Le premier de ces étages est sur un plan carré et ses arcades s'appuient sur des colonnes ou piliers à huit pans, flanqués d'une colonnette sur le côté extérieur. Le second étage, séparé du premier par un entablement chargé de rinceaux, est composé de cinq arcades portées par d'élégantes colonnettes.
II. C'est entre ces arcades que sont placées les colossales et fameuses statues de baufs (huit sur chaque tour). On se perd en conjectures sur l'origine de cette décoration insolite.
La tradition la plus autorisée attribue la présence de ces animaux sur les tours de la cathédrale au miracle suivant rapporté dans la chronique de Guibert DE NoGENT (i). € Un clerc, chargé d'amener des « matériaux pour la réparation des toitures, gravissait t la montagne avec son chariot, lorsqu'un de ses € bœufs vint à tomber de lassitude. N'en trouvant « pas d'autre pour le remplacer, il était fort embarrassé c quand il en vit tout à coup accourir un qui se a présenta de lui-même pour prêter son concours
à l'ouvrage <!ommencé. Grâce à ce renfort, le char « fut promptement conduit jusqu'à l'église. Arrivé là, « le pauvre clerc était de nouveau très ennuyé, ne « sachant à qui renvoyer Tanimal ; mais celui-ci, à
1 peine détaché du joug, et sans attendre ni conduc- € teur^ ni menaces, s'en retourna promptement à l'en- « droit d'où il était venu, i C'est en récompense de ce service qu'on aurait placé des statues de bœufs sur les clochers de la cathédrale.
(i) GtJiBERTi Opéra, lib. III. cap XIV.
Càti Je l'unE des tours du grand portill. — Les bœufs.
Dans son Histoire de Laon .(i) Claude L'Eleu raconte le même tait, mais avec une variante. L'attelage arrêté dans la montagne, portait selon lui, non des matériaux pour la restauration, mais bien les précieuses châsses et les saintes reliques, que les quêteurs étaient allés offrir à la vénération des peuples.
Ecartant toute idée de miracle ou de symbolisme, d'autres auteurs ont pensé que « les constructeurs de la cathédrale, en mettant à cette hauteur autant de bœufs que l'ordonnance des tours lepermettait,avaient voulu témoigner leur gratitude envers ces bons et robustes animaux qui, pendant tant d'années, les avaient aidés à transporter au sommet de la montagne les pierres et autres matériaux nécessaires à la construction de l'édifice ; et vu les difficultés énormes que présentait ce transport, l'hommage n'a rien d'excessif » (2).
III. Dans chaque tour, l'une les tourelles dont nous venons de parler, renferme un escalier tournant et à jour d'une construction des plus hardies et que de Caumont cite comme l'un des plus remarquables : « Entre tous, dit-il, je signalerai l'escalier par lequel on monte aux tours de la cathédrale de Laon » (3). Chaque degré est supporté d'un côté par le nœud central et de l'autre par une svelte
(1) Ms. 551, Bibl. de Laon, f' 260 v°.
(2) E. Lambin, La Cathédrale de Laon, Revut de V%Art chrétien, tom. XII, i" livraison, 1901,
(3) De Caumont, Abécédaire d'archéologie , Arcbiieciure relîg., ]^ige 46^^.
colonoette ; le tout forme une cage cylindrique d'une élégance et d'une légèreté étonnantes.
Une large frise, ornée d'enroulements, couronne l'étage supérieur de la tour et supporte une série i'animaux fantastiques, dont la forte saillie sur le sommet de la construction, les formes variées, l'attitude étrange, l'expression effrayante, stupide, iiiiiUcieuse ou sarcastique, produisent un grand effet et symbolisent parfaitement les diverses passions humaines et les ruses de l'esprit malin. Ces animaux sont au
nombre de vingt sur chaque tour, un sur chaque face et quatre sur chaque tourelle ; plusieurs servent de gargouilles ou conduits pour les eaux.
Au-dessus de ces animaux on a ajouté, au moment de la restauration, une galerie ou balustrade composée de petites arcades trilobées et de trèfles. Très utile pour ceux qui font l'ascension des clochers, elle paraît, d'en bas, un peu grêle et ne produit peut-être pas tout l'effet qu'on pouvait en attendre. Les lanternons qu'on aperçoit derrière cette balustrade, surmontent et abritent les escaliers.
IV. D'anciennes gravures témoignent qu'autrefois la tour méridionale de la grande taçade se terminait par une flèche en pierre, à huit pans, percée d'ouvertures de distance en distance et ornée de crochets sur les angles saillants ; des pyramides de même forme et ornées de la même manière, surmontaient également les tourelles. Cette flèche fut, comme nous l'avons vu plus haut (i), renversée à la fin de 1793.
Viollet-Leduc et, après lui, Fleury (2) pensent que la tour septentrionale portait aussi une flèche. La chose, toutefois, demeure incertaine.
V. Au pied de cette tour septentrionale, sur la face qui regarde le Nord, se trouve une porte qui n'est pas sans valeur artistique.
Ouverte au commencement du Xin« siècle, comme le prouve un acte dont il a été question plus haut (3),
(i) Historique, page $2
(2) Fleury, *Antiq. et Monum., tom. III, pag. 189 et suiv.
(3) Historique, page 33. — L'original de la charte d'Anselme de Mauny, citée page 53, se trouve aux Archives Nationales, L 731, n'' 99.
elle offre dans les colonnettes et les gracieux chapiteaux qui ornent ses côtés, dans les roses épanouies et les feuilles finement sculptées de ses archivoltes, de beaux spécimens du style ogival ou français à son apogée.
Sur le tympan, divisé en deux parties superposées, se déroule une scène, probablement celle d'un martyre. A la partie inférieure, le martyre lui-même, à la partie supérieure, l'apothéose ; mais l'état de dégradation de la sculpture ne permet ni de préciser les divers détails de cette scène, ni de reconnaître le saint dont elle devait conserver le souvenir.
Cette porte est surmontée de deux fenêtres entourées de roses et de quatrefeuilles. Au-dessus on voit une autre fenêtre plus grande et de même style, puis une série d'arcatures faisant suite à la galerie du pqrtail.
VI. C'est dans cette même tour que se trouvent actuellement les cloches,
La sonnerie de la cathédrale de Laon était réputée jadis l'une des plus belles de France. Au XIII® siècle elle comptait huit cloches ; les noms de cinq d'entre elles sont parvenus jusqu'à nous ; elles s'appelaient Marie, Bridine, Capelaine, Manière et Anieuse ; Marie était la plus ancienne, il en est parlé dès le XII* siècle (i).En r268, l'évêque Guillaumedes Moutiers fit fondre une neuvième cloche plus grosse que toutes les autres ; elle pesait, dit-on, 18000 livres
(1) Ulysse Chevalier, Ordinaires de la cathédrale de Laon (XII* çt XUI* siècles), paç. 155.
(9000 kilogr,) et portait le nom de Guillemette. On ne la sonnait que dans les circonstances solennelles : le jour des grandes fêtes, à l'entrée du roi, de l'évêque ou de quelque puissant personnage (i).
Dans les siècles suivants, à ces neuf cloches on en ajouta successivement neuf autres dont Tune portait le nom de Baudoine ou Baudouine, sans doute en mémoire de saint Baudoin, archidiacre de Laon, martyrisé au VII* siècle (8 janvier 680). Au moment où éclata la Révolution, ces cloches se trouvaient, les quatre plus grosses dans le beffroi, construit entre les deux tours du grand portail ; les autres dans la tour de l'horloge et dans la flèche en bois qui lui taisait pendant sur le portail du midi. Toutes furent alors brisées à l'exception d'une seule, la plus grosse de celles qui composent aujourd'hui la sonnerie de la cathédrale {2).
Celte sonnerie, quoique fort déchue de son antique splendeur, est cependant encore l'une des plus belles et des plus harmonieuses de la région. Elle compte cinq cloches :
I. La première, la plus grosse, pèse environ 3 000 kilos et mesure i™75 de haut et 5^15 de circonférence. Elle a des sons d'une remarquable beauté. C'était, avant la Révolution, le troisième bourdon de la cathédrale.
(i) Règlement de la sonnerie des cloches de la cathédrale. Charte de Guillaume I" des Moutiers ou de Troycs, évêque de Laon, février i268-9i Bibl. Nat., ms. lat. 9226, f° 25 v», et Collection de Picardie, tom, 267, f» 337.
(2) Melli VILLE, Hist. de Laon, tom. I, pag. 126 ; Fleury, Cinquante ans de VHist. du chap de iMon, pag. 270.
L'inscription latine qui entoure sa partie supérieure ou cerveau, nous apprend qu'elle fut refondue en juin 1742 et zççQlée Jean 'Baptiste.
« Joannes Baptista vocor, Capitulum me in melius renovari jtissit anno Dotnini millesinw septingentesimo quadragesimo secundo mense junio^ régnante Ludovico decimo quinto, Joanne Francisco Josepho de Rochechouart episcopo Laudunensi. — Je m'appelle Jean-Baptiste. Le chapitre me fit refondre en l'an du Seigneur 1742 au mois de juin, sous le règne de Louis XV et l'épiscopat de Jean-François-Joseph de Rochechouart, évêque de Laon. »
Le nom du fondeur se trouve au bas de la cloche : « Ph. Cavillier, fondeur à Carrépuis. »
IL Les quatre autres cloches datent de 1805, ainsi que l'atteste l'inscription suivante répétée sur chacune d'elles :
« L'an mil huit cent cinq, j'ai été fondue sous le ce règne de Napoléon Bonaparte, empereur des France çais. »
Une autre inscription gravée sur une plaque de métal et appliquée sur une poutre du beffroi auprès de chaque cloche, nous fait connaître et le nom de cette cloche et ceux de son parrain, de sa marraine et du vicaire général qui présida la cérémonie de la bénédiction.
Pour la plus grosse de ces cloches, la deuxième de la sonnerie, l'inscription est ainsi conçue :
« Sous l'épiscopat de Monseigneur Jean-Claude Leblanc-Beaulieu, évêque de Soissons et Laon, j'ai été bénite par Monsieur Antoine-Jean-Nicolas de BuUy,
grand archidiacre, vicaire général et théologal de l'église cathédrale de Soissons, et nommée Napoléon par M. Louis-Auguste Legrand-Delaleu, président de la cour de justice criminelle du département de TAisne, associé de l'Institut national et membre de la Légion d'honneur, et Madame Marie-Alexandrine Raoul, épouse de Monsieur Alexandre Méchin, préfet du département de l'Aisne et membre de la Légion dTionneur. — Napoleona vocoTy magnarumnuntia rerum.yy
Au bas de l'inscription on lit le nom du graveur : « Isidorus L, Marchand, lauduneus anno Dont, 1806 sculpsit. »
Cette cloche pèse 2100 kil.
ni. Troisième cloche. Poids : 1500 kil. L'inscription conçue dans les mêmes termes que la précédente, nous apprend qu'elle s'appelle Françoise et eut pour parrain « M. Claude- Amable-Joseph de Millangc, directeur des droits réunis du département de l'Aisne » et pour marraine t Madame Marie-Géneviève-Françoise de Bully, épouse de M. Nicolas Roger, receveur général du département et membre de la Légion d'honneur. >