V. — Partie intérieure du grand portail
Jetons maintenant un regard en arrière sur la partie intérieure du grand portail. Elle comprend d'abord une large tribune qui occupe toute la première travée de la nef et s'appuie, d'une part^ sur l'ancienne tribune des orgues, qui a été conservée avec ses quatre élégantes colonnes, et de l'autre, en avant, sur une large arcade dessinée en segment de cercle. Elevée au moment de la restauration de la façade, pour con-
solider la base des tours^ cette arcade, nous sommes forcés de l'avouer, est d'un effet absolument disgracieux. N'aurait-on pu, puisqu'il était nécessaire de la construire» lui donner une autre forme, plus en harmonie avec les ogives qui l'avoisinent ?
Au fond de cette tribune, règne une galerie composée de cinq arcades, dont deux sont éclairées par des fenêtres et deux par des oculi. Arcades et ouvertures sont aujourd'hui masquées par le grand orgue.
L — La grande rose. — Au-dessus de cette galerie s'ouvre la grande rose divisée en un fleuron central et vingt-quatre compartiments disposés sur deux rangs. Les vitraux qui la décorent, contiennent quelques fragments de l'ancienne verrière du XIIP siècle ; le reste est l'œuvre de M. Didron, remarquable peintre verrier de notre temps.
Le sujet représenté est conformément aux règles du symbolisme du Moyen âge, le dernier jour du monde, la résurrection et le jugement généraL L'occident, côté de l'horizon où le soleil disparaît et la lumière s'obscurcit, rappelle naturellement l'idée de terme, de fin, et convient dès lors parfaitement aux scènes de la consommation des siècles.
Au centre de la rose, Jésus-Christ, Souverain Jue:e, assis sur l'arc-en-ciel (i) et les bras étendus, fait voir aux hommes les plaies de ses mains, de ses pieds et
(i) « Christus Judex pingitur insidere iridi, — Ricliardus Victoiinus per iridem quae speciem habet arcûs,.... putat significari judicium universale in quo smaragdus qui partim viret, partim rubet^ indicat bonos prsmiandos^ malos puniendos esse ». (Cornel. à Lapid., tom. XXI, Apocalypse, pag. 96).
de son côté» Des flammes s'échappent de ces blessures pour symboliser Timmense charité du Sauveur et rappeler que c'est par amour pour nous qu'il a voulu souffrir et mourir.
A la droite de Notre Seigneur, la Très Sainte Vierge est à genoux et les mains jointes, dans l'attitude de la prière ; à gauche, saint Jean l'évangéliste, que l'on reconnaît à son visage imberbe, est également agenouillé et suppliant. Au-dessus et au-dessous de Jésus-Christ, deux anges fléchissent le genou et semblent implorer aussi la divine miséricorde.
Dans les douze médaillons qui entourent le fleuron central, sont représentés : dans le haut, cinq anges ; celui du milieu, au-dessus de Notre Seigneur, sonne de la trompette ; ceux qui se trouvent à sa droite, portent, l'un la croix, l'autre les trois clous ; ceux de gauche tiennent, le premier la lance, le second la couronne d'épines. Sur les sept médaillons inférieurs sont peints dans des attitudes diverses des hommes ressuscitant et sortant de leurs tombeaux.
Les douze compartiments qui forment le second cercle de la rose, sont divisés chacun en deux médaillons et renferment vingt-quatre personnages. Ce sont les apôtres et les martyrs. Dans le médaillon du haut, c'est-à-dire à la première place (à gauche par rapport au spectateur, mais à droite par rapport à Jésus- Christ), se trouve saint Pierre, puis viennent saint Jacques le Mineur, saint Mathias, saint André, saint Thomas et saint Barthélemi. De l'autre côté (à la droite du spectateur^, la première place est occupée par saint Paul ; viennent ensuite saint Jean, saint Philippe,
saint Barnabe^ saint Jacques le Majeur et saint Simon. Sous les apôtres, ce sont les martyrs. En allant de gauche à droite, le premier que Ton rencontre, est saint Etienne, puis saint Denis, saint Laurent, saint Gervais, saint Protais (i), saint Cyprien, saint Vincent diacre, saint Maurice, saint Clément pape, saint Eustache, saint Polycarpe, saint Georges. Tous sont assis conformément à cette parole de l'Évangile : € Lorsque le Fils de l'homme sera assis sur le trône de sa gloire, vous serez aussi assis sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d'Israël. » Tous également tiennent ou les instruments de leur supplice ou des livres ou des palmes (2). Une inscription, tracée sur le fond du médaillon, fait connaître le nom de chacun d'eux.
L'eftet produit par cette verrière presque complètement moderne n'est pas, sans doute, comparable à celui des vitraux de XIII* siècle, qui ornent la rose du chevet, surtout lorsqu'un rayon de soleil vient les frapper ; mais on constate avec satisfaction que le peintre verrier du XIX« siècle s'est rapproché, autant que possible, des procédés du Moyen âge, et son
(i) Ces deux saints sont les patrons du diocèse de Soissons et Laon.
(2) Saint Pierre tient la croix renversée ; saint Jacques le Mineur, une massue ou bâton de foulon ; Saint Mathias, une lance ; saint André, une croix ; saint Thomas, un livre ; saint Barthélemi, un couteau ; saint Paul, un glaive ; saint Jean, une petite cuve ; saint Philippe, un glaive ; saint Barnabe, un livre ; saint Jacques le Majeur, un glaive ; saint Simon, un livre ; saint Etienne, des pierres ; saint Denis, une palme ; saint Laurent, un gril ; saint Gervais, saint Protais et saint Cyprien, une palme ; saint Vincent, un gril ; saint Maurice, saint Clément, saint Eustache, saint Polycarpe (t saint Georges, une palme.
œuvre, sous le rapport du dessin, du ton et- de l'assemblage des couleurs, forme un ensemble harmonieux et s'accordant parfciitement avec la décoration de Téglise.
Au-dessus de cette rose, au sommet de la voûte, il y avait autrefois une large ouverture, ménagée pour le passage des cloches, lorsque celles-ci se trouvaient dans le beffroi construit entre les deux tours (i). Cette ouverture a conservé à l'intérieur sa décoration composée d'une large couronne de feuilles sculptées et de culs-de-lampe ou pendentifs figurant des anges et d'autres personnages ; elle est fermée par une trappe en bois sur laquelle est représenté le Père Eternel entouré de nuages.
On remarque sur le côté de la grande rose, à mihauteur des colonnettes qui soutiennent la voûte de la tour méridionale, trois anges sculptés portant une inscription qui rappelle le commencement de la restauration de la cathédrale : t Reprise en sous-auvre des ioîirs en iSjj •.
2. Le grand orgue. — Sur la tribune adossée au portail occidental, se trouve depuis 1899 legrandorgue de U cathédrale.
« iMagnifique libéralité de M»'* de Clermont, évoque de Laon (2), et du chapitre, lisons nous dans un rapport adressé, le 14 avril 1882, au Conseil général
u) Les cloclus étant placées aujourd'hui dans la tour septentrionale de la grande façade, les ouvertures destinées à leur livrer passage, ont été pratiquées dans les voûtes de cette tour.
(2) Ms' de Clermont fat évéque de Laon de 1694 à 1721. Sa pierre tombale, jadis dans le sanctuaire, se trouve actuellement sous la lanterne.
du départemeht par M. Perinne de la Campagne, président du Conseil de Fabrique, noire ^rand orgue est à lui seul un monument, dont les personnes les moins versées dans les questions d'art, peuvent apprécier l'importance. Un- riche buffet, qui parle aux yeux avec tant* d'éclat,- ne donne qu'une idée bien imparfaite de la vaste- complication du mécanisme intérieur. Cet instrument, merveille du XVII« siècle, possède une cinquantaine de jeux que font mouvoir cinq claviers dont un de pédales. Les sommiers portent plus de trois mille sept cents tuyaux... ))(i).
Deux inscriptions relevées en 1854 s^*" ^^^ biseaux de deux gros tuyaux de l'ancienne montre, nous ont révélé le nom du premier facteur de cet instrument. Il s'appelait Ricard et était prieur de S. Nicolas de Vertus, en Champagne : 1 Faict par religieuse personne F. L. C. Ricard, prieur de S. Nicolas de Vertus en Champagne, » - « Faict par M. Ricard, religieux de l'abbaye de Joyenval et prieur de S. Nicolas de Vertus. > Ces inscriptions ne portent pas de date, « mais, dit Melleville dans l'étude qu'il a consacrée aux orgues de la cathédrale (2), l'orthographe, la forme des caractères permet de les attribuer à la fin du XVIP siècle >. Une troisième inscription découverte lors du démontage de l'orgue en 1897, attribue également cet instrument à Ricard et en fait connaître la date approximative. Il fut mis en place sous Tépiscopat de M^*^ de Clermont : « Factum et positum a perito viro
(i) Archives de la Fabrique, Registre lies délibérations, pag. 107. (2) Bulletin de la Société académique de Laon, tom. IV, pag. 15?
D. D. Ricardo, canonico regulari 5. Augusiini PrœtnonstratensiSy Priori de Vertu .. Positum ab illustrissinw ac nobilissimo viro Ludovico de Clair emont^ episcopo » (i).
Au cours de l'année 1716, en vertu d'un contrat passé avec les administrateurs de la Fabrique, le 20 janvier 17 14 (2), t maître Robert Clicquot, facteur ordinaire des orgues du roy et J. B. Clicquot, son fils, maître fiicteur d'orgue demeurants à Paris », relevèrent l'instrument qui, sans doute, avait déjà subi une sérieuse dég'aJation, l'agrandirent et le perfectionnèrent. Un certain nombre de jeux, « entre autres les Jeux d'anches et quelques jeux de caractère qu'il était facile de distinguer, à la première inspection, des jeux placés par Ricard », furent alors ajoutés et l'on grava sur l'un des tuyaux des grandes tourelles l'inscription suivante : « Faid par le sieur fean Baptiste Clicquot, facteur d'orgues du roi eu iyr6 ». A cette époque, l'orgue de Laon passait pour un des plus complets de France (3).
Le buffet de cet orgue, religieusement conservé jusqu'à nos jours, n'est pas, sans doute, du style de la cathédrale, mais il n'en mérite pas moins d'être étudié et admiré. Pièce de haute valeur, en madriers de chêne, il est divisé en deux parties, h grand buffet qui occupe toute la largeur de la tribune et mesure près de
(i) Les Nouvelles Orgues tnomnnenfales de la cathédrale de ÎMOtiy brochure publiée en 1899, pag. 26
(2) Archives de la Fabrique, Etat des réparations à faire à Vorgue de N. T). de Laottf 20 janvier 17 14
(î) Les Nouvelles Orgues monumentales delà cathédrale de Laon^ pag. 2
15 mèires de hauteur sur 12 mètres de largeur, et le petit buffet ou positif, qui mesure environ 4 mètres 50 de haut et 3 mètres 75 de large. L'un et l'autre se composent de tourelles séparées par des panneaux ou plates-faces, cinq tourelles placées dans un ordre de taille décroissant des extrémités au centre pour le grand buffet, et trois tourelles pour le positif. Tourelles et panneaux sont ornés de tuyaux en étain et de fort belles sculptures, guirlandes de fleurs, instruments de musique, têtes d'anges, palmes, fleurs de lis et génies. On y voit aussi les armoiries de M^' de Clermont qui sont « de gueules à deux clefs d'argent en sautoir y brisé en chef d'un icusson d'a:(ur à une fleur de lis d'or », et celles du chapitre; » d'a;(wr à douT^e têtes de chanoines de carnation posées de fronts cinq, quatreet trois y). Deux énormes cariatides soutiennent les tourelles des extrémités du grand buffet. Avant que l'orgue fut transporté dans le transept Nord, en 1854, les colonnes de la tribune sur laquelle il était placé, près de la porte principale de l'église, disparaissaient derrière deux anges gigantesques sonnant de la trompette. Ces anges n'ont pu trouver place dans la disposition actuelle du buffet. Toutes les sculptures dont nous venons de parler, auraient été faites « d'après les cartons de Pierre Puget, artiste célèbre du temps de Louis XIV et qui mourut en 1696 » (i).
(i) *Bull. de la Société Académ. de Laotiy tom. IV, pag. i6o.
Cet orgue n*est pas le premier dont ait été dotée la cathédrale « En 1594, Jacques Cellier se qualifiait « organiste de N. D. de Reims, atres fois (autrefois) de Téglise Nostrc-Dame de Laon » (H. Jadart, Les dessins de Jacques CeUier^ artiste rémois du XVI* siècle, pag. 3). En 1552,
Sauvé au temps de la Révolution, si ron en croit une tradition locale, par son organiste nommé Hazard. ée bel instrument, abandonné jusqu'au rétablissement du culte en France, subit de nombreuses et considérables dégradations. A diverses reprises, particulièrement en 1813 et en 1827(1), on essaya de le réparer, mais ces tentatives ne firent qu'aggraver le mal. En 1846, le conseil de Fabrique voulant conjurer la ruine qui menaçait, fit dresser un devis des travaux à exécuter ; mais devant le chiffre de la dépense présumée, 20.000 francs, il dut abandonner son projet. Ce ne fut qu'en 1854, lorsqu'on fut obligé, à cause de la réparation du grand portail, de le transporter sur la tribune du transept Nord, que l'orgue fut l'objet d'une restauration devenue indispensable. Le travail fut confié à M. Sébastien Zeiger, facteur d'orgues et organiste à La Fère. « Une souscription paroissiale qui atteignit 7000 francs, en couvrit les frais ». Cette mesure, utile sans doute, ne devait pas
« les orgues annonçaient le Te Deum pour Tentrée solennelle de Jean Doc, évëque de Laon » (Fleurt, Cinquante ans de l'Hist. du chapitre de laon, pag. 72. Un demi-siècle auparavant, en 1504, « le 19 Juillet on résolut de descendre les châsses de l'église cathédrale de Laon à cause de la continuation de la peste qui étoit extresmenient violente à Laon et dans tout le pays.... Ledit évesque (Charles de Luxembourg) commença le Veni Creator qui fut continué avec la musique et l'orgue » (L'Elhu, Hist, de Laon, ms 551, pag. 205). Les documents nous manquent pour établir d'une manière irréfutable l'existence d'un orgue antérieurement au XVI" siècle ; mais il est très probable que, dès le XIV" siècle, la cathédrale, étant donné son opulence, dut, comme la plupart des grandes églises, avoir « son jeu d'orgues ». (i) ^Archives de la Fabrique.
cependant sauver le vieil instrument. L'action du temps, o le grattage et la réparation des nefs à l'intérieur de la cathédrale, quelques années plus tard, consommé-; rent sa dégradation sans retour. La poussière calcaire, en obstruant toutes les bouches des tuyaux, y engendra peu à peu une forte couche d'oxyde de plomb qui les rendit muets autant qu'irréparables » (i).
C'est alors que M«' Bâton, archiprctre de la cathédrale, résolut de doter son église d'orgues dignes d'un semblable édifice. Le marché qui en confiait la construction à M. Henri Didier, facteur d'orgues à Epinal (Vosges), fut conclu et signé le 6 janvier 1897. Le jour même on commençait' le démontage du vieil orgue de Clicquot et deux ans après, le 28 janvier 1899, un nouvel instrument était installé sur la tribune du grand portail et dés experts commis à cet eflfet, l'examinaient et iiprès un rapport détaillé et élogieux concluaient à sa réception. La bénédiction et l'inauguration solennelle de cet orgue eurent lieu le 19 février 1899 et M^' Deramecourt, évêque de Soissons et 97*^ évêque de Laon, voulut lui-mcme, à la grande satisfaction de tous, présider cette imposante cérémonie et prononcer le discours d'usage.
Enrichi de tous les perfectionnements de la facture moderne, tout en conservant son ancien buflfet, l'orgue de la cathédrale est « ce qu'on appelle en termes de facture un grand trente-deux pieds. Il renferme cinquante-quatre jeux répartis sur quatre claviers. La soufflerie se compose de deux réservoirs contenant
{i) Les Nouvelles Orgues monumentales de la caib. de Laon, pag. 4.
douze mille litres d'air. Dix-huit sommiers (sans compter les nombreux petits sommiers à moteurs pneumatiques pour Talimentation des tuyaux graves) supportent tous le^ jeux de l'orgue, et sont munis chacun d'une doubje laye pour les Fonds et les Combinaisons. Trois machines, pneumatiques Parker, appliquées aux claviers du grand orgue, du positif et du récit, rendent le toucher de l'orgue aussi précis et aussi prompt que doux i (i). Ce bel instrument a une ampleur, une puissance, une suavité de sons vraiment remarquables, et c'est pour tous une grande joie de l'entendre chanter si bien les louanges de Dieij et rehausser ayec tant d'éclat nos religieusjes cérémonies. .