‹ La cathédrale Notre-Dame de LaonChapitre 67 sur 72 · Le reliquaire de la sainte Face · texte numérisé non relu

Le reliquaire de la sainte Face

Avant de décrire ce reliquaire, le plus beau et le plus riche de tous ceux qui furent achetés en 1885, il convient de faire connaître l'antique et précieuse image qu'il renferme, la sainte Face de Notre Seigneur. Les pages suivantes, que j'emprunte à la

savante étude publiée en 1881 par M. le chanoine Lecomte (i), fourniront tous les renseignements désirables au point de vue historique et au point de vue artistique.

I . a Envoyée de Rome par Jacques Pantaléon (2), à sa sœur Sybille, abbesse du couvent de Montreuilen-Thiérache, cette sainte image demeura habituellement dans ce monastère de l'an 1249 à 1636 ; elle passa à cette époque à Crépy-en-Laonnois, où les dames de Montreuil, chassées par les guerres, séjournèrent quelques années ; puis à Laon (1640), dans une maison de refuge de la prévôté de Chantrud (aujourd'hui la manutention miHtaire) ; de là (1650), au faubourg de la Neuville, où, grâce à la bienveillance de Monseigneur de Laon, César d'Estrées, les religieuses se fixèrent et donnèrent à l'ancienne maladrerie de Saint-Ladre, le nom de Montreuil. En 1792, l'image de la sainte Face fut transférée dans l'église paroissiale de la Neuville ; enlevée le 22 novembre 1793 et portée au district de Laon, elle y fut soigneusement cachée par un administrateur du district, M. Lobjoy ; réclamée dans la suite, elle fut placée le 7 décembre 1795, après les constatations et formalités nécessaires, derrière le maître-autel de la cathédrale où les fidèles la visitent et la vénèrent aujourd'hui (3). »

(i) A. Lecomte, la Sainte Face de 'H.-'D. de Loôtt.

(2) Jacques Pantaléon, qui devint plus tard pape sous le nom d'Urbain IV (1261-1265^, avait été chanoine de Laon. Ccst lui qui institua la fête du Très Saint Sacrement.

(î) Pag. 5 et 4.

Dès son arrivée dans nos régions, cette image vénérable signala sa présence par de nombreux miracles ; de pieuses confréries furent érigées en son honneur, et elle devint le but d'un pèlerinage des plus fréquentés.

Mais quelle est Torigine de cette sainte Face ?

« Quel artiste habile a peint ce portrait ? Quel modèle lui a servi ? Est-elle une image venue de rOricnt, œuvre de quelque moine ou de quelque artiste byzantin ? Cette tête est-elle rinierprétation des caractères généraux et typiques de la Véronique, de cette Véronique miraculeusement imprimée sur un linge par la divine figure du Sauveur, dans le douloureux trajet du palais de Pilate à la montagne du Calvaire ? Où bien est-elle une copie d'un portrait spécialement vénéré à Rome et reproduisant, conformément aux traditions chrétiennes^ les traits sacrés de Jésus-Christ ? Nous ne saurions rien affirmer ».

« La foi des peuples a entretenu une pieuse légende qui nous donne comme miraculeuse cette sainte image ; quelques historiens mentionnent cette origine.

« M. Leqijeux (i) pense qu'elle « est une copie d'une ancienne figure du Sauveur qui se conserve à Rome dans l'église de la Scala-Sancta, près de Saint-Jeande-Latran, » c'était en eflfet, nous dit-il, < au XIII* siècle la chapelle papale dont Jacques de Troyes avait la garde. »

a Quelle que soit l'origine attribuée, la cathédrale

(i) ^Antiquités religieuses du diocèse de Soissous et Laon.

de Laon possède aujourd'hui une œuvre d'art précieuse à plus d'un titre. Nous allons en donner une exacte description. »

II. « La sainte Face est mie peinture i la cire ; elle est sur une tablette de sapin creusée en cuvette de

forme carrée ; le cadre a de hauteur o'"44î'"., de largeur, o'"40. d'épaisseur, 0"02S. »

« Le fond uni est jaune clair. Le nimbe crucifère, l'inscription, les deux monogrammes, l'encadrement sont de couleur vermillon. En dehors du nimbe, le peintre a imité, d'une couleur bitumineuse transparente, uii linge damassé avec semis d'annelets bleus, dont la partie inférieure est frangée de iîls alternative-

ment rouges et bleus, ce qui a fait croire à quelques historiens que l'Image était peinte sur étoffe. En haut, à dioite et dans un cercle de même couleur, se trouve le monogramme de Jésus (I C) faisant pendant à celui de Christus (X C) (i).

« Les trois branches de la croix sont pattées et ornées, à leur extrémité, d'une grande perle de corail, cernée de petites perles d'émeraude. La figure se détacherait durement si elle n'était entourée d'un léger glacis qui en adoucit les contours.

c La figure est peinte sobrement d'un ton monotone de terre de sienne naturelle, réchauffée pour la barbe et les cheveux, de sienne brûlée et d'un peu de brun pour les ombres. La bouche seule est faite d'un ton laqueux et froid ; la moustache, les cils et les sourcils sont finement indiqués ; les prunelles sont de la couleur des cheveux ; les lumières sont obtenues par de minces coups de pinceau, empâtés de blanc.

a La tête au-dessous de la grandeur naturelle est vue de face, le front est peu découvert, les yeux dont le regard est tourné vers la gauche sont bien fendus et pénétrants, le crâne démesurément développé, la chevelure longue et abondante est divisée, par le miUeu, en deux larges bandeaux presque lisses le long des tempes et se termine en ondulant ; la barbe de longueur moyenne est légèrement bouclée à son extrémité.

(i) Il serait plus exact de dire les monogrammes des mots grecs IHSOUS et XPISTOS, les premiers siècles et le moyen-âge lui-même ayant conservé la coutume d'écrire le chiffre de Jésus-Christ à la manière grecque.

« Comme ensemble et comme expression, cette figure saisit et étonne ; les traits fins du type orientil, la bouche petite, épaisse et sérieuse, les yeux profonds, la teinte uniforme qui modèle ce visage divin, tout donne à cette physionomie un caractère calme, grave, sévère même. Et si Ton s'arrête dans la contemplation de cette peinture, il est difficile de ne pas ressentir une profonde émotion » (i).

Au-dessous du portrait on Ht l'inscription suivante en langue slave :

« Obra:(^ Gospoden Na Oubrouse »

ce qui signifie en latin :

€ Imago Dominica in stidario, ou in linteo »

et en français :

€ Image du Seigneur sur suaire ou sur linge, »

III. — Voici maintenant la description du reliquaire telle, à peu près, que nous la lisons dans le registre des délibérations de la Fabrique :

€ La sainte Face, entourée d'ornements émaillés et de grenats, est suspendue au sommet d'une hampe, comme le Labarum de Constantin. Trois clous reproduisant exactement le clou de la Passion qui est à Rome, la fixent sur la traverse de la hampe que surmonte une couronne portant le monogramme du Christ et la croix, avec ces mots, en grec, sur la face, en latin, au revers : t Tu triompheras par ce signe. »

(i) La sainte Faa de Notre-Dante de Laon^ pag. 9, 10, 11» 12.

La couronne, le monogramme et la croix sont émaillés et ornés d'améthystes et de cornalines. De chaque côté tombent des sortes de pendeloques rappelant celles du Labarum de Bamberg. La hampe, sur laquelle se dressent huit branches de passiflores liées par un large nœud et un bracelet, va planter son fer dans le corps d'un monstre gisant sur une base qui a la forme d'un chapiteau de Ravenne renversé. Ce monstre, couvert d'écaillés et les ailes noires marquées de rouge et de vert, s'agite dans un suprême effort ; sa tête porte une riche aigrette, son col, un collier, parures décevantes du démon ; sa queue, puissante encore, s'enroule et vient battre la hampe de son fouet émaillé. Il se redresse comme pour voir le signe vainqueur, et de sa gueule grande ouverte semble s'échapper un dernier blasphème.

« Sur la face de la base, le Christ et S**- Véronique sur fond d'émail bleu clair ; à droite et à gauche, deux anges portant la lance et l'éponge ; sur le revers, deux autres anges présentant la couronnes d'épines, les tenailles, etc. Ces six figures sont modelées en bas-relief et dorées.

< La scène de Jésus-Christ et de sainte Véronique explique bien le sujet du reliquaire ; sa composition originale montre le Sauveur avec le nimbe crucifère de la sainte Face de Laon aux pierreries inégales. Une large bande vert sombre et or soutient la base et s'appuie elle-même sur des serres d'aigles qui portent l'œuvre toute entière, les serres de l'aigle de saint Jean, témoin de la Passion.

« Le revers du reliquaire n'est pas moins riche que

la foce. Sur les deux plaques qui forment le revers du tableau, on lit ces paroles dlsaïe :

• f Vulnus et livor et piaffa tuntens, » (Isaïe I. 6) t ^ Et Uvore ejus sanati sumuSé » (Isaïe LIII. 5)

€ Le reliquaire a i™86. Il est en bronze ciselé. Toutes ses pierres sont fines. Des ors de couleur se mêlent aux pierreries et aux émaux. L'or mat antique domine, comme il convient, mais la hampe est d'or rouge et les écailles du monstre d'or vert. Les trois clous de la Passion et les serres d'aigles sont d'argent oxydé avec quelques rehauts d'or. Les pierreries sont au nombre de 203 : 39 grenats ronds, 122 grenats carrés, 23 améthystes, 19 cornalines rouges. Le poids total est de 56,526 grammes. >

Cette belle oeuvre est sortie de l'atelier de M. Armand-Calliat, orfèvre à Lyon^ qui a fait lui-même la description dont on vient de lire un résumé.

De chaque côté de la sainte Face deux anges en bronze portent chacun un petit reliquaire de cristal en forme de cylindre. L'un contient un fragment de la vraie Croix, l'autre une relique de S*®-Véronique.

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