La cathédrale romane d'Orléans
L'cxploralion méthodique du sous-sol des cathédrales est toujours féconde en résultats, mais elle est difficile h concilier avec les nécessités du culte. J'ai pu l'entreprendre à Chartres grûce à l'obligeance de M. Selmersheim, inspecteur général des monuments historiques, et M. de Farcy a obtenu également l'autorisation de fouiller le transept et le chœur de Saint-Maurice d'Angers en 1902. Partout ailleurs, les archéologues ont dû se contenter de profiter de l'établissement des calorifères pour examiner les substi'uctions découvertes au hasard de la direction des tranchées, comme à Saint-Ouen de Rouen, à Evreux, à Senlis et à Autun. Il en a été de même à Orléans.
Dans le cours de l'année 1889, le conseil de fabrique de la cathédrale avait décidé de remplacer l'ancien système de chauffage par un calorifère, mais la longueur des formalités administratives ne permit pas de commencer les fouilles avant le mois de décembre. La pose du dallage fut terminée quelques jours avant les fêtes de Pâques 1890. La chambre de chauffe se trouve sous le croisillon nord et le conduit de la prise d'air, qui part du bas de la nef, vient aboutir au milieu du chœur.
La saison d'hiver était peu favorable aux recherches archéologiques, mais ces études furent surtout entravées par les ordres sévères qui interdisaient l'entrée du chantier masqué
par de solides palissades. J'ai le devoir de laisser ici la parole au regretté Louis Jarry qui avait écrit les premières pages de la communication qu'il se proposait de faire à ce sujet. Je tiens à rendre hommage à sa persévérance et à remercier cordialement son fils d'avoir bien voulu me communiquer ses notes et les relevés de M. l'architecte Dusserre, en collaborant à la rédaction de cet article.
« Par une rigueur inexplicable, dit-il, que l'on doit à jamais « regretter et qui s'est rarement relâchée, les ôuvi-iers écar- « tèrent systématiquement les hommes d'étude attirés par « une curiosité légitime et par le seul désir de suivre les « découvertes au profit de l'histoire. Je fus réduit à profiter « des jours et des heures où l'église était presque déserte et « le chantier abandonné pour prendre les mesures et faire sur « place les constatations indispensables. »
La Cathédrale romane d'après les textes.
Avant de décrire les substructions trouvées dans les fouilles, il est nécessaire d'étudier les textes qui se rapportent aux cathédrales antérieures au xiir siècle et aux origines de la basilique de Sainte-Croix. Ces textes très connus sont d'ailleurs en petit nombre. Je vais les passer en revue rapidement.
Sans même effleurer la question épineuse des origines des églises de la Gaule celtique, on peut faire observer que la Passion de saint Savinien et de saint Potentien, seul texte qui mentionne une première cathédrale fondée à Orléans sous le vocable de Saint-Etienne (1), fut composée par un moine de Sainl-Pierre-lcVif de Sens au xi^ siècle (2). C'est un texte de seconde main dont le fond est difficile à critiquer, mais l'auteur a soigneusement recueilli les traditions locales. Il ne saurait être douteux que les évêques d'Orléans, prédécesseurs
(1) « Cumque jam ibi esset credentium numerus innumerabilis, illic in memoriam prothomartiris Stephani ecclesiam Domino consecraverunt ». — Héuault (L'abbé). Recherches historiques sur la fondation de l'cgUsc de Chartres, etc. 1884, p. 24G.
(2) Cf. DuciiESNE (l'abbé). Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, t. II, p. 306.
fl
de saint Euverle, aient officié dans une église cathédrale ; si l'on ignore la suite de ces évêques, deux sont certainement historiques : Diopet ou Declo[)ct, présent au concile de Sardique (313), et Désinien. Les usages des premiers siècles sont très lavorablcs à l'hypothèse du vocable de Saint- Etienne, premier martyr. Le texte d'Helgaud, cité un peu plus bas, et qui dénomme Sainte-Croix « senior ecclesia », ne peut être invoqué contre celle hypothèse ; « senior » est pris ici dans un sens de prééminence, et le cas n'est pas unique de ce terme employé avec la signification de cathédrale (1). De plus, il paraît certain que Sainte-Croix fut bâtie par saint Euverle en place neuve. Par conséquent, il y eut une autre cathédrale avant Sainte-Croix, probablement appelée Saint- Etienne, mais il n'en reste aucune trace (2).
La première cathédrale de Sainte-Croix doit son existence à saint Euverle. C'est lui qui la fit construire et la consacra, la chose n'est pas douteuse (3). La Vila S. Evurtii (4) raconte celte fondation dans les termes suivants: « yEdificatur ecclesia, secundum principis devotionem (5), fundala
(1) Du Gange, verho Ecclesia senior.
(2) Avec l'obligeant concours de MM. Jacob et Pigelet, j'ai pu visiter les sous-sols correspondant à l'ancienne église Saint-Etienne dont trois arcades du XVI'' siècle sont encore intactes. Sauf des portions du mur d'enceinte en appareil romain, tel qu'on le retrouve à la base de notre Tour Blanche, et des voûtes en coupole qui se rattachaient aux tours de l'enceinte du moyen âge, rien ne trahit une antiquité certaine et encore moins l'existence d'une église primitive.
(3) Vita S. Evurtii (BoUandistes, t. 43, septembre III, pp. 52-58). — Helgaud (Hist. des Gaules, t. X, p. 105 : « In seniori ecclesia Aurelianensis civitaLis quam sanctus Euvertius per Dei dexteram fundavit et more ecclesiastico benedixit in sanctœ et vivifiae crucis honore.... ». — Adrevald. Miracula S. Benedicti (éd. de Certain), p. 72. Texte cité plus bas.
(5) Cette incise est une allusion aux ordres qu'aurait donnés l'empereur Constantin (lisez Constance) pour la construction de l'église : t ... ipsam vero ecclesiam juberaus in longum extendi cubitis centum septuaginta, et in latitudinem cubitis quadraginta duobus, et in modum crucis fabricari... Jubemus deinde altaria tria habeat et illud ({uod fuerit interjectum gloriosissima; crucis lignum habeat, per quod est universus raundus salvatus... Sed et illud noslrae serenitati placet, ut arcubus sex extendatur, tribus a dextra parte et tribus a sinibtra, et sic per eorura involutionem una videatur esse ecclesia ». L'empereur y joignit le don de sept calices et sept patènes d'or et la remise du cens
tanla celeritate ut Iransactis tribus annis quinto nonas maias dedicatio ejus fieret, sicut est celebratio ligni crucis invcntfc in mundo ccrtis parlibus generalis ».
Ce n'est pas le lieu d'examiner 5 fond celte Vita, si décriée, mais dont l'allure, l'antiquité certaine — car les plus exigeants ne peuvent la repousser plus tard que le viii° siècle — et, à mon avis, les exactes déductions d'un critique érudit (1) ne permettent pas de négliger le témoignage.
Un trésor, trouvé en creusant les fondations, fut porté à Rome, par ordre de saint Euverte, et offert à l'empereur par l'archidiacre Mansuetus. Constance (2) accorda, outre le trésor et des présents, une somme d'argent et une exemption d'impôts de trois années. A la messe de translation des reliques, un prodige attesté par tous les historiens et par toutes les traditions de l'Eglise d'Orléans s'accomplit (3). Une main
pendant trois années. Les BoUandisles crient à l'invraisemblance pour ce dernier don et la présence de trois autels. Or, il paraît prouvé que, dès Constantin, la pluralité des autels était admise ; d'autre part, l'exemption de cens paraît bien naturelle.
Quant aux détails sur l'église, nous ne saurons jamais si quelques données sérieuses n'ont pas f\è mises par l'éciivain dans la bouche de l'empereur. Gtiose curieuse, — mais dont j'aurai garde de tirer aucune conclusion, — la largeur de nef de l'église retrouvée en 18S9 est de 18 mètres 35 hors œuvre; et à2 coudées romaines font environ 18 mètres (i6.
(1) Cuissard. Les premiers évêques d'Orléans, passim. — Le système de M. Cuissard, loin de le montrer « dans un embarras inextricable » (Duchesne. Les fastes ëpiscopaux, t. II, p. 454), paraît apporter de la lumière en ces questions ardues Notons que M. Cuissard place, par exemple, l'élévation de saint Euveite en 355; qu'après l'anniversaire decejour {Vila, p. 55), c'est-édireen 356, est marquée la pi'emièr'e idée de la construclion de Sainte-Croix ; puis saint Euverte, les fondations cr-eusées, envoie son ar-chidiaci'e à Rome ; or, l'année ?.57 est la seule où Constance parut à Rome, pour son triomphe.
(2) M. Cuissard (op. cit.) a démontré après nos historiens les plus anciens (La Saussaye, pp. 51-73), que oes choses se passèi-ent sous Constance et non sous Gon.stantin. Il a pr-ouvé (p. 160) que même la présence dans les bréviaires d'Orléans des offices de S. Constantin et Ste Hélène n'étaient pas une preuve puisqu'ils ne sont pas spéciaux à Orléans, et qu'en outre l'office de S. Constantin ne présente aucune allusion à la fondation de Sainte-Croix.
La seule dédicace de la cathédrale d'Orléans à la Ci'oix suffit, à mon sens, à justifier l'inseilion dans nos bréviaires de l'office des « inventeur's » de la sainte Croix et leur représentation sur le sceau du chapitre.
(3) Un grand nombre de chartes et de chr-oniques ont été citées à ce sujet par La Saussaye {Annales EcclcsiiV Aureliatiensis. Paris. Dumont, -1615), pp. 9-14.
blanche comme la neige parut au dessus de la l(He <lu prélat et traça sur les oblations trois signes de croix.
Saint Aignan, successeur de saint ouverte (Ij, voulut accroîire la magnificence de Sainte-Croix: « cui visum est, pro laiihe fabricie décore, tectis depositis fabricam ipsam allius snblimare (?) ». La chose était facile dans celte basilique évidemment non voûtée. L'architecte chargé de ce travail se nommait Mellius ou Ilicllio, suivant les leçons.
Voilà le peu que nous savons de la première cathédrale de Sainte Croix jusqu'aux incendies des ix' et x" siècles. On ignore, en ellel, si elle eut à souffrir particulièrement des catastrophes précédentes : sac de la fin du v" sièle (3), incendie de 580 (4).
Les Annales de Saint Berlin mentionnent trois prises d'Orléans au cours du ix" siècle (5) : par les Danois le 18 avril 856 (6), par les Normands en 865 (7), et une seconde
(1) Mort, suivant les conclusions motivées de M Cuissard (p. 253), le 7 septercbre 385.
(•J) Vita S. Aniani (éd. Cuissord, ihid, p. 28i).
(3) « Hilder eus rex Francorura Aurelianis urbem dévastât ». Sigebert de Gembloux {Historiens des Gaules, III, 336).
(4) « Anno V" Cbildeberti Aurelianis civitas gravi incendio conflagravit,
n fantuni ut dilioribus nihil penitus remaneret : et si aliquis ab igné quicquam eiipuif, ab in?isfentibus fuiibus est (iirepfum ». — Grégoire de Tours (éd. Soc. Hist. de France) II, 330. — Aimoin (Hist. des Gaules, III, 83). — Chronique de S. Denis {ibid, 227).
(5) Avant 85G, plusieurs chroniques citent une prise d'Orléans par les Normands : — en 841 < Andecavensium, Turonensium perinde et Aurelianensium civilates pessumlantur ». Thibaud de Bezoux (xiie siècle) et Chronique de S. Bénigne de Dijon d'après lllisloria Trarinlationis S. Filiberti {Hist. des Gaules, VII, 229, 343) ; — après 845, dit la Chronica Fratris Ricardi (ibid. 258) ; — après juin 846, selon Adhémar de Chabines (ibid. 226).
En 850, ils incendièrent Blois ayant pour objectif Orléans, mais redescendirent la Loire devant les préparatifs de défense des évèques Agius d'Orléans et Hurchirt de Chartres (\nn. de S. Bertin, ibid., 70).
(6) « Pirat.o Danorum XIV kalendas maii civitalem Aurelianis adeunt, praidantur et irapune revertuntur ». Ibid., 71.
(7) « Interea Norlmanni résidentes in Ligeri, cum maximo irapetu, faciente divine judicio secundo vento, per eumdem fluvium usque ad monasteriutn S. Benedicli, quoi Floriacus di.itur, navigant, et idem monasteriuiu incendunf, et in redeundo Aurelianis civitatem et nionasteria ibidem et circumvicina consistentia igné cremant, prieler ecclesiam S.Crucisquam fl.imiva cum indemultum laboratum a Nortmannis fuerit, vorare nonpotuit.ii^iVy., 89
fois par les Normands pendant le carême de 868 (1). A la première date, la ville fut seulement pillée; en 865, elle fut brûlée complètement, sauf la cathédrale, grâce à de dévoués défenseurs et en dépit de l'acharnement des envahisseurs. En 868, c'est un pillage hâtif.
La cathédrale d'Orléans, d'après les Annales de Saint- Berlin, et aussi les Miracles de saint Benoit (2), aurait donc été épargnée en 865, mais une charte de Carloman, du 11 août 883, contredit absolument cette version; il y est écrit par deux fois que Sainte-Croix fut « concremata » (3). Or, ces textes ne peuvent se rapporter à aucun autre incendie connu qu'à celui de 865; sont ils donc impossibles à concilier? ou leur contradiction apparente avec un texte officiel n'invitet-elle pas à serrer de plus près le sens du témoignage des chroniques? A mon avis — et c'est l'explication donnée par M. le chanoine Cochard (4) — la toiture seule fut consumée complèteaaent, « concremata » ; mais les épaisses murailles
(1) < Nortmanni vero, per Ligerim ascendentes, Aurelianis perveniunt et, accepta prœda, impune ad suum diversorium redeunt ». Ibid., 98.
(2) « Aurelianis perveniunt captamque urbem auro distrahunt, Agio tune teraporis prtefafae urbis praesulatum gérante », — c'est le pillage de 85H ; — < sicque ad tempus recédantes, secundo adventu prredictam civifatem combustione dissipant, matre duntaxat ecclesia qu* in honore S. Crucis, jubente Constantino Auguste, a beato piiosule Euvertio sacrata erat, studio bonorum hominum rémanente ». Et plus loin : « Interea Nortmanni, ut supra paucis piœlibavimus, secunda irruptions Aurelianos aggressi urbem combustione concremant ». (Ed. de Certain. Soc. de l'Hist. de France, pp. 72-75).
Les miracles de saint Mesmin disent, à leur tour: «... Agio episcopo, sub quo civitas Aurelianensis, semel disf recta, secundo incensa est... » Hist. des Gaules, VII, 373).
(3) C'est une confirmation de possessions pour suppléer à la destruction des titres. L'évêque d'Orléans Gautier, admis en présence du roi, « significavit ecclesiain sibi divinitus commissam quondam privilégia sive pr;ccepfa in eligendis sibi pontificibus tam auctoritate aposfolica quamque patrura nostrorum confirmatione habuisse firmata, quod lamentabili Normannorum persecutione cum multis aliis ejusdem ecclesiaî librorum ac testaraentorum copiis concrematione dépérisse incendii, non solum veridicorum fidelium nostrorum testatur relatio, verum etiam ipsius matris ecclesiaî basilica, a supradiclis rec/ni persecutoribus concremata, certissimis praMendit indiciis. His igitur venerabilis episcopus Gauterius ancxius, considerans suis diebus memorata instanti persecutione et ecclesiam concrematam... » — Hist. des Gaules, IX, p. 431.
(4) La cathédrale de Sainte-Croix d'Orléans, 1890, p. 7.
^osl^^o^t debout — « ecclesia rémanente ». — Il ne faut pas s'étonner «jue la llamme, malgré les efforts des Normands, n'ait pu en avoir raison.
Nous arrivons au terrible incendie de 98'J (jui détruisit de fond en comide la cathédrale, les églises et toutes les maisons de la ville. Ouelques historiens d'Orléans en ont fixé la date à l'aniiée 9*J9, mais le témoignage de Kaoul Glaber est trop précis pour laisser le moindre doute h cet égard. Après avoir raconté qu'en 988, un loup serait venu sonner la cloche de la cathédrale de Sainte Croix, en tirant la corde avec ses dents, l'auteur qui ne manquait jamais d'enregistrer un funeste présage, comme celui-ci, emploieles termes de sec/uenli anno, en parlant de l'incendie (\). Notre confrère, xVI. Maurice Prou, qui a publié une nouvelle édition de ses œuvres, n'hésite pas i'i rapporter ce sinistre à la date de 989.
Raoul Glaber ajoute que l'incendie eut lieu du temps d'Arnoul 11, qui occupa le siège d'Orléans de 987 à 1003. Cet évèque s'empressa de relever la cathédrale de ses ruines. Un jour, où les ouvriers faisaient des sondages pour se rendre compte de la nature du terrain avant d'établir les fondations, ils trouvèrent un trésor de grande valeur. Ils le portèrent aussitôt à i'évèque, en s'imaginant que ces pièces d'or suffiraient à couvrir les dépenses de la reconstruction de Sainte- Croix. Arnoul donna l'ordre d'employer la somme intégralement aux travaux de l'édifice et les fidèles furent portés à croire que le trésor avait été enfoui par saint Euverte (2).
(1) « Sequenti vero anno tota iiiius civitatis liuraana habifatio cum domibus ecclesiarum tenibiliter n^ne cremataesf » — Historix, 1 II, chap. 4. Edition Prou, p. 35.
i2) « Arnulfus .. cepit domum majoris ecclesie que olim dicafa fuerat in Christi Crucis honore jugiter a fundamentis reedificare... Gonfigit igitur quadam die, duni cemenfarii fundamina basilice locaturi solidilatem perscrutarenlur ipsius telluiis, ut reppeiirent copiosa auri pondéra, que scilicet ad totius, quanivis magne, basilice fabricain reformandam certissime crederentur suf'ficere. Suscipientes ergo qui fortuito iiivenerant aurum ex integro episcopo detulerunt. Ipse vero omnipotenli Deo pro coUato sibi munere gratias agens, ac suscipiens illud, custodibus operis tradidit totumque fideliler in opus ojusdera ecclesie expendi jussit. Fertur nanique quod etiam illud aurum sollertia beati Evurlii... hujus restaurationis gratia fuisset recondifum... Sicque preterea factum est utdomus ecclesie, videlicet sedis pontificalis, priore elegantior reformaretur ». Raoul Glaber. Historiw, 1. II, chap. 5. Edition Prou, p. 36.
Après la mort de Foulques, successeur d'Arnoul, vers 1010, le clerc Odolric disputa le siège épiscopal à Thierry IL La ville d'Orléans fut le théâtre de tels scandales que le pape excommunia ses habitants ; mais le roi Robert voulait néanmoins y réunir un concile. Fulbert, évêque de Chartres, le dissuada de ce projet dans une lettre écrite vers 1010 (1), suivant l'opinion de M. Pfister (2), où il mentionne un nouvel incendie. Les dégâts qui avaient pu être occasionnés à la callicdiMlc par ce sinistre étaient certainement réparés vr rs lOlG, qiian 1 Fulbert vint assister à la consécration de Thierry avec Lôothéric, archevêque de Sens, car le clerc Odolric envahit l'édifice avec une troupe de gens armés pour empêcher le clergé de conlinuer la cérémonie (3).
La cathédrale romane d'Orléans, commencée après l'incendie de 989, avait été remaniée et sans doute achevée dans le cours du xi^ siècle, mais la façade qui fut démolie en 1726 ne pouvait pas être antcrif ure au milieu du xif siècle, comme le prouvent d'anciennes gravures du plus haut intérêt. Le chœur menaçait ruine en 1278 (4), et le chapitre de Sainte- Croix avait pris le parti de la rebâtir quand le côté nord du chevet s'écroula vers 1286 (o). Le 11 septembre 1287, l'évêque
(1) € Sed audifo quod Aureliana civitas sit incendie vastata, sacrilegiis profanata et insuper excommunicatione damnata nec post reconciliata, miror et paveo ». Lfttres de Fulbert, dans Migne, Patrologie latine, t. CXLI, col.
(2) De Fulberti Carnotensis episcovi vita et operibus, p. G9.
(3) Mabillon. Acta sanctoium ordinis S. Benedicti, sac VI, pars I, p. 497.
(4) Arch du Loiret. G. 481. — Lettres de Robert, évêque d'Orléans, accordant pour la reconstruction plusieurs revenus, les Lois de révêclié avec le consentement du roi, les pierres de ses cairières, autant de terrain qu'il sera nécessaire à prendre sur les maisons épiscopales voisines de la cathédrale (22 juillet 127S). En voici le préambule : a Dilecti filii decanus et caf ilulum ecclesie Aurelianensis sua nobis miserabiii petitione monstrarunt quod ecclesia Aurelianensis predicta, nimia velustate consunipta, in parte coiruil et in residuo minatur ruinara. Cum igilur dictam ecclesiain intendant ipsi de novo opère construere sumptuoso, etc.. »
(5) < ... cum illotempoie caput navis et deaiubulatorium... ex parte domus Dei corruisset..., chorus vero et caaterse partes ruinam ininarenlur... * La Saussaye, p. 531. Il n'indique d'ailleurs pas la source où il puise ces renseignements précis.
Gilles l'aslé posait la primière pierre de la chapelle centrale du n)n(l-i)oint(l), mais il mourut l'année suivante. Le tombeau d(' rt'vO(iur Ferry de Lorrainr. mort f n 1 •-?'.»'.•, qu'on a découvert sous le dallage du chœur de la cathédrale romane en 1S<J0, démontre qu'à celle époijue l'ahsiJe gothique n'était pas encore terminée. Ine aulre preuve résulte de ce fait ([uc révéqu(> Raoul Grosparmi, décéJé en 1311, légua 200 livres pourcoidinuer les travaux Ç2). Ce legs ne peut pas s'appli- (|iicr i\ la roconslruclion de la n. f, car les fouilles ^Ic M. Dusscrre n'ont lail découvrir que des piliers romans entre les piles actuelles dont la base n'est pas anlérieure à la fin du xV^ siècle. D'aillcuis la guerre de Cenl-Ans ne permit pas de donner suite i\ ce [.roj( l, et le chapitre dut se contenter d'achever des œuvres moins importantes, telles que la porte de la sacristie au nord du chœur, la porte dite de rKvèque. au xv'' siècle « le beau portail » (3).
Uuand Jeanne d'Arc entra dans la cathédrale, le 29 avril 1429, après huit heures du soir, elle passa sous l'un des trois portails de la façade du xif siècle qui était tlanquée de deux tours et elle traversa la nef du xi" siècle dont les doubles collatéraux devaient être surmontés de tribunes, comme le transept roman bâti par l'évêque Arnoul, pour aller prier dans le chœur gothique du xiif siècle terminé pendant le premier quart du xiv'' siècle. En 1427, le bas côté nord était en ruine et même transformé en verger (4). La nef gothique, commencée vers la fin du XV* siècle (5), fut continuée avec la croisée
(1) La Saussaye, p. 532, d'aprèi un ms. de Denis Boucher, scholastique de l'Eglise d'Orléans. Celte pierre fut placée « in capile pilorii médite capell;r, in dexlera parte tnagna? capella.'. »
{•2) Ce testament, publié par M. Vignat (Mémoires de la Société archéologique de l'Orléanais, t. VI), porte (p. 450) : a Item legamus fabrice Aurelianeiisis ecclesie tam pro debito quam pro l^gafo ducenta libras. »
(3) Arch. mun. (rOrléan<;, CC. 539.
(4) Aich. du Loiret. G. 308. Acte du L4 juillet 1427. L'Hôlel-Dieu demande au cli.ipitre de Sainte-Croix licence « de (aire verger en une des elles ou vote (voûte ?) de la susdi. te église qui sont cheutes, et n'y a que place pour le présent, tenant et ;erant de l'un des bous à la tour des Changes de ladicte église, en allant à la croisée d'icelle église, et tenant à nous de l'un des
COUbtéS. 8
(5) Des ambassadeurs florentins passant à Orléans, le 18 janvier 1432,
pendant le premier quart du xvi'^ siècle, comme le prouve un bail qui se rapporte à la fondation de six nouveaux piliers, c'est-à-dire de trois travées (1). François de Brilhac, devenu évêque en 1473, reprit l'œuvre interrompue et fit élever la flèche centrale dont la croix fut posée en 1512. Les travaux de la nef étaient en pleine activité vers 1517, suivant le témoignage de Pyrrhus d'Angleberme (2). D'ailleurs, on peut constater aujourd'hui que les socles des piles présentent les profils du style flamboyant jusqu'à la seconde travée où les moulures des bases sont déformées. Les armes de Louis Chantereau et de Christophe de Longueil, chanoines de Sainte-Croix dans le premier quart du xvi'^ siècle, se détachent sur deux clefs de voûte dans la troisième et la quatrième travée du bas-côté nord (3). Une véritable catastrophe retarda de deux siècles l'achèvement de l'édifice. Dans la nuit du 23 au 24 mars 1567, le calviniste Théodore de Bèze fit sauter un tonneau de poudre au milieu de la croisée et la belle flèche gothique s'écroula sur les ruines du transept et du sanctuaire. Henri IV posa la première pierre des nouvelles constructions le 18 avril 1601.
écrivent : « Vedemo in Orliens la chiesa raaggiore di Santa Croce, la quale è solo compiuta il coro e lo lato di sopra; e lo coro et dal lato sono cinque navi niolto belle. » L'expiession lato di sopra est d'ailleuis difficile à expliquer. - Archivio storico ituliano. Série III, t. I, p. 29
(1) Appoinferaent entre Sainte-Croix et l'Hôtel-Dieu (25 février 1534) (n. st.). Je publierai cet intéiessant document dans une étude ultérieure, qui demande encore bie ; des recherches, sur la cathédrale des xiiie - xvi* siècles.
(•2) Panegyricus Aurelise, 1517, p. 6 (dans Lemiire. Recueil des poésies et panégyriques de la ville d'Orléans, 1646). «... hodie principum beneficiis piisque populi donis ila profecto reficitur ut neque ullum nitidius neque amplius eminentiusve in tota Gallia futurum sit. »
(3) Henri Stein et II. Ilerluison, Inventaire et description des églises d'Orléans, p. 8.
VL'K IMLIlIKLUi; 1)1 CUOISII.I.ON SI 1) l)i: SMMK-CUOIV DESSINÉE PAR MàRTKLLANGE KN 1623
Le transept et la façade de la cathédrale romane
En IG'23, les piles et les voûtes du chœur, les quatre piles (Je la croisée et les deux dernières travées de la nef étaient reconstruites, nnais les murs du croisillon sud de la cathédrale romane existaient encore, comme le prouvent trois dessins du jésuite Etienne Martellan<^e (Ij. Cet architecte, qui fut chargé de reconstruire les façades du transept dans le style classique alors à la mode, eut l'heureuse idée de dessiner le 20 avril IG23 l'intérieur du croisillon méridional qui était déjà remblayé en partie (2). A gauche, sur la face orientale, au niveau des terres rapportées, on voit une porte encadrée par l'amorce de deux arcs et par les traces d'une voille. J'avoue qu'il est difficile de les expliquer par une autre hypothèse que celle d'un remaniement, car le vaisseau central du transept n'était pas voûté. Au-dessus, une arcade en plein cintre, llanquée de deux pilastres qui partent du sol, prouve l'existence d'une tribune bouchée comme la fenêtre supérieure.
Au fond du croisillon, une porte ouverte à deux battants laisse voir une pile du porche du xiii^ siècle appliqué après coup contre le transept roman. Plus haut, on aperçoit une grande baie en plein cintre dont le glacis avait été surélevé au niveau de la toiture du porche. A droite, les tailloirs en biseau des anciennes piles cruciformes du transept apparaissent au-dessus du sol. Une fenêtre en plein cintre qui est remplie de maçonnerie éclairait à l'origine la tribune du bas-
(1) Bibl. nat. Dép. des estampes, Ub 9, 1. 1, numéros 35 et 36 — M. Bouchot a démontré que le recueil dont ces dessins font partie était bien l'œuvre de cet architecte. Cf. Notice sur la vie el les travaux d'Etienne Marlel'atige, architecte des Jésuites dans la Bibliothèque de VEcole des Chartes, t. XLVII) 1886, p. 17 et 211. — Notre confrère M. Vignat a publié une intéressante notice sur les travaux de Martellange à Orléans {Bulletins de la Société archéologique de VOrléanais, t. VI, pp. 101-108).
(2) Voici les légendes explicatives : « Prospect de la porte du cloistie de l'églize Sainte-Croix d'Orléans du costé du midi avec l'aspet des ruines au desus et aultour latlicte porte prenant l'aspect du dedans de ladicte églize. Ruines démolies pour bastir la croisée de Sainte-Croix d'Orléans ».
côlc occidental du Iransepl séparé du vaisseau central pip un mur dont Martellange indique rarrachement. Le pignon supérieur avait été élargi quand on avait surélevé le mur de fond de la tribune occidentale.
Le second dessin, qui se trouve sur la même feuille, est une vue extérieure de la dernière travée occidentale du croisillon sud adossée au mur de fond (1). Ce pan de mur, épaulé par un contrefort d'angle, est percé d'une porte et d'une fenêtre en plein cintre. A côté s'élève la chambre des comptes et la salle capitulairc dont la démolition fut décidée le 11 mai 1623 pour établir de nouvelles fondations sur leur emplacement (2).
Le troisième dessin de Martellange, daté du 21 avril 1G23, représente l'élévation de la cathédrale au sud, du côté du cloître (3). Entre le chœur gothique et les deux dernières travées de la nef qui sont entièrement achevées, on voit une large brèche accusée par la coupure des combles et remplie par le chevet primitif du croisillon méridional. Au centre, un porche du xuf siècle, dont la voûte d'ogives était renforcée par quatre formerets, avait été appliqué devant l'ancien portail roman. Ses trois arcades en tiers point s'appuyaient de chaque côté sur trois colonnettes engagées et son toit dépassait le niveau de l'appui de la grande fenêtre centrale du transept. Cette baie en plein cintre, encadrée par deux rangs de claveaux plats et dépourvue de colonnettes, s'ouvrait entre deux contreforts peu saillants, si l'on en juge par la faible pente de leur glacis supérieur.
Le bas-côté oriental du croisillon est nettement accusé par un contrefort d'angle et par une fenêtre en plein cintre qui devait éclairer la tribune recouverte d'un toit en appentis. Cette fenêtre correspond à celle que j'ai signalée h droite dans le premier dessin de Martellange. Quant à l'autre bas-
(1) On lit en haut du dessin : « Cet aspel regarde l'occident », et sur les deux maisons : f Chambres des contes. Chapitre ».
(2) Aichives ilu Loiiet, C HSe (provisoire).
(3) La légende est ainsi conçue : « Aspet des pourtaus du côté du cloislre avant leur démolition. Veiie d'une partie de ré>,'lise Sainte-Croix d'Orléans, le 21 avril 1623 ».
cùl(^, llanqué de la chambre des comptes qui était adossée à la face occidentale du porche, il avait été surélevé et son mur de fond élnit amorti par un grand pi«^non dont la moitié s'appuyait sur le chevet central du Iranscpl. Ce précieux dessin à l'encre de Chine, oi!i Martellange a même indiqué les trous de boulin, prouve que les contreforts et les fenêtres du transept primitif étaient appareillés. Ses murs devaient être bâtis en blocay^e, suivant un système qui persista pendant tout le \f siècle dans l'Orléanais et la Touraine.
En creusant les fondations du croisillon nord, l'architecte fit une découvrrte intéressante que Le Maire rapporte en ces termes : « Cette église a esté baslie par S. Euvortrc sur un chastcau de 40 thoises de diamètre dans ses œuvres, ainsi qu'au mois de may 1628 cet ingénieux architecte Le Fèvre a reconnu, voulant sonder le perron du portail qui est à la branche de la croisée de l'église vers le nord, du costé du grand cimetière, parce qu'il trouva à l'endroit où est le perron, ù dix pieds de profondeur au-dessous du pavé du cloistre, l'ancien portail d'un chasteau accompagné de deux grosses demi-tours, lequel portail estoit ancré à trois ou quatre pieds plus haut que le sueil de la porte, le tout posé et basty sur un gros massif de muraille antique et fait de pierre de taille ; dans les jambes duquel portail il y avoit des fueillurcs à mettre grille et pont-levis ou bascule ; et à treize ou quatorze toises de distance de cet ancien portail, il trouva aussi une ancienne tour dont le tallu estoit de pierre de taille » (1).
Il estdifficile de tirer aucune conclusion de cette fouille, mais il ne faut pas confondre ces deux tours avec celles du mur d'enceinte qui passait un peu plus au nord et dont la démolition fut adjugée le 22 décembre 1628 (2). Polluche et Beauvais (3) confirment les observations de Lefèvre, d'après un rapport des architectes aux commissaires du roi qui n'a pu être retrouvé aux archives du Loiret.
(1) Antiquité: et choses mémorables de l'Eglise et diocèse d'Orléans, t. II, supplément, p 32.
(2) Arcliives du Loiret, cote provisoire C 3U6.
(3) Essais historiques sur Orléans, 1778, p. 71.
Les dispositions de la façade de la cathédrale romane qui était flanquée de deux tours n'étaient connues jusqu'ici que par deux plans levés en 1706 par Cahouet de Beauvais (1) et par Poitevin, commissaire pour le fait de la réédification de Sainte-Croix (2). Nos recherches persévérantes dans les archives départementales ont amené la découverte d'un plan d'une importance capitale, relevé en 1723 par Jacques Gabriel (3) quand il fut chargé de reconstruire la façade (4). On connaissait bien un autre plan annexé à un projet de façade qui doit être l'œuvre du même architecte et qui se trouve à la Bibliothèque nationale (5). L'auteur y indique la manière d'établir les nouvelles fondations en évitant la rencontre des soubassements de la tour du sud, mais il n'a figuré ni les colonnettes du portail méridional, ni la base du clocher nord.
La comparaison du plan de Gabriel avec celui de 1706 prouve que Cahouet de Beauvais n'avait qu'un médiocre souci de l'exactitude, car son plan n'indique pas les trois portails et les ressauts de la cage des clochers. Il faut le considérer comme un relevé topographique. Au contraire, le plan de 1723 est un véritable document archéologique qui permet d'affirmer que la façade avait 24"^ 80 de longueur et que les deux tours étaient séparées par un intervalle de 6"" 50. Le clocher sud formait un carré de neuf mètres de côté et l'autre clocher dont la base était rectangulaire mesurait neuf mètres à l'ouest sur dix mètres au nord, du côté de l'Hôtel- Dieu.
L'emplacement de l'ancienne façade correspond aujourd'hui au revers de la porte centrale et de la porte du bas-
(1) Archives du Loiret, 0. 49.
(2) M. de Buzonnière signale ce plan dans son Histoire architecturale de la ville d'Orléans, t. II, p. 37.
(3) Cet architecte né à Paris en 1G67, mort en 1742, inspecteur général des bâtiments royaux, était le fils de celui qui commença le Pont Royal et le père de celui qui construisit l'Ecole militaire et les colonnades de la place de la Concorde. Il fut anobli en mai 1704.
(4) Archives du Loiret, 0. 58.
(5) Dép. des estampes. Topographie de la France, Va 91, Loiret, t. II, no 75. Voici la légende : « Ancienne tour des cloches qui doit établir la loy pour les fondalions des nouvelles tours du portail de l'église ».
côté nord dont la première travée tangente à la nef était occupée par la tour du nord. La tour du sud occupait la moitié de la largeur de la nef en face de la première arcade méridionale, mais en arrière les deux clochers dépassaient l'alignement du premier pilier et arrivaient jusqu'au milieu de la seconde travée. L'axe de l'ancien portail central qui passait entre les deux tours se trouvait donc reporté de trois mètres environ vers le nord par rapport à celui de la cathédrale actuelle.
Dans son procès-verbal de visite du 4 août 1723, Gabriel raconte qu'il fit faire un sondage au pied du clocher méridional (1). Il trouva les fondations à 17 ou 18 pieds de profondeur sur une terre jaune solide, et il constate que les vieilles tours, « très massives et pesantes », n'avaient pas perdu leur aplomb ni « donné aucune marque de destruction ». En conséquence, il conseillait d'établir les fondations des nouvelles tours sur le même terrain. La cathédrale était alors fermée par un mur provisoire au droit du second pilier, mais les autres travées de la nef étaient terminées avant 1670, comme le prouve une gravure de la collection Jarry qui conserve le souvenir de la flèche centrale connue sous le nom d'obélisque. Gabriel déclare dans le même document qu'un des piliers de la nouvelle tour doit se trouver sous un angle de la tour du sud, d'oîi la nécessité de « la démolir par le haut entièrement jusqu'à la hauteur de l'entablement du portail, et le reste en contre-bas jusqu'à la fondation ».
Le chapitre passa un marché le 20 septembre 1725 avec Ambroise Le Moyne, maître maçon de Beaugency, pour la démolition du clocher méridional. Celui-ci s'engageait à faire uniquement usage de pics, d'aiguilles, de pinces et de marteaux, sans em[)loyer « la poudre pour faire des mines afin de ne point étonner les voûtes de l'église ». Il avait le droit de laisser « le reste de l'ancienne fondation dans le vuide, sauf dans la partie que doit occuper le pillier de la nouvelle tour ». Le 4 janvier 1726, cet entrepreneur se fit adjuger aux mêmes conditions la démolition de la tour du nord et du
(1) Archives du Loiret, C. 402 (provisoire).
soubassement de l'autre clocher à raison de 41 livres 10 sous la toise cube (1). Au mois de novembre suivant, il avait terminé sa besogne et les fondations de la façade actuelle étaient établies.
Avant de décrire les tours, il est indispensable d'élucider la question très délicate des trois anciens portails de la façade. Le plan relevé par Gabriel en 1723 indique que la porte centrale, flanquée de deux colonneltcs, était seule ouverte à cette époque, mais je suis persuadé que la cloison de 0 m. 10 qui remplit le portail du sud ne devait pas être primitive. Je forai la même remarque à propos des murs peu épais qui séparent le rez-de-chaussée de chaque tour du passage central et de l'intérieur de la cathédrale. Au xii" siècle, époque de la construction des tours, on devait pénétrer dans la salle basse de chaque clocher par trois baies. La partie inférieure des tours formait alors un véritable porche de trois travées voûté d'arêtes ou d'ogives, comme à Saint- Leu d'Essercnt,à Saint-Philibert de Dijon et à Gharlieu, qui communiquait avec la nef et les bas-côtés.
Les anciens historiens d'Orléans sont malheureusement beaucoup trop sobres de détails sur les portes romanes de Sainte-Croix. Suivant Charles de la Saussaye, qui écrivait en 1615, on voyait une main bénissante au portail principal delà cathédrale (2) eton lisait l'inscription d'affranchissement suivante sur l'un de ses jambages (3) :
EX BENEFICIO S. CRVCIS PER JOAXNEM EPISCOPVM ET PER ALBERTVM S. CRVCIS CASATUM FACTVS EST LIBER LETBERTVS TESTE IIAC SANCTA ECCLESIA
(1) Archives du Loiret C. 402 (cote provisoire).
(2) « ... ecclesiie ipsius antiqui parietes et portce anliquissirase, in quarum superliminaribus antique celle insculpta visitur manus de nube porrectis digitis benedicens > Annales ecclesiœ Aurelianensis, p. 12.
(3) JodocusSincerus {Itinerarium Gallise, 1649, p. 29), dit que cette inscription était à droite en entrant : « ad dexteram introitus templi ». Il remarque qu'il y avait des abréviations : « Non quidem tôt apicibus, sed partim notis partim aliis compendiis lapidi incisa ».
La Saussaye (1) et Le Maire (2) qui ont transcrit cette inscription sont d'accord pour identifier l'évoque avec Jean !«'' qui occupa le siège épiscopal d'Orléans entre 1084 et 1099 environ. Ils pensent qu'Albertus était Albert de Pithiviers, vassal de l'église d'Orléans, qui souscrivit à une charte de 10G6. Si l'on n'admettait pas leur opinion, il faudrait faire remonter cet affranchissement à l'époque de Jean II qui siégea de 1099 à 1135, mais il est bien probable que l'inscription avait été soigneusement conservée et remise en place quand la façade fut bâtie vers le milieu du xif siècle.
Le Maire, dont l'ouvrage est daté de 1645, ajoute quelques détails à la description de La Saussaye. « Nous avons, dit-il, au linteau de dessus l'ancien portail de l'église, joignant la tour du clocher qui fut basty par sainct Euvertre, la structure paroissant, ainsi que disent les architectes, de mil à douze cens ans, dans une pierre taillée une graveure et sculpture d'une main ayant les doigts estendus, comme sortant d'une nue et deux pots ce qui démonstre le trésor trouvé par sainct Euvertre dans les fondemens et le miracle de la bénédiction céleste dessus ce sainct temple lors de la dédicace de l'église » (3). Ce passage contient une erreur iconographique, car la main divine qui décorait la clef de l'archivolte du portail n'avait pas un symbolisme spécial. On la remarque au sommet d'une voussure dans les portails romans de la cathédrale du Mans, de Notre-Dame de Chartres, de Saint- Ayoul de Provins et de Saint-Loup-de-Naud.
Enfin Symphorien Guyon, dont le premier volume parut en 1647, s'exprime en ces termes : « De cette première structure restent encore quelques vestiges au portail qui est au bas de la tour dans laquelle sont les cloches, où on voit d'un ouvrage fort antique une main représentée avec trois doigts estendus pour bénir l'église, et les plus experts architectes croient et jugent que ce portail a esté bâti en ce temps de sainct Euverte. Depuis elle fut accrue par saint Aignan et
(1) Annales ecclesiœ Auretianensis, p. 410.
(2) Antiquitez et choses mémorables de l'église et diocèse d'Orléans, p. 43.
(3) Ibid., p. 28.
longtemps après rebastio par l'évesque Arnoul de la structure duquel est le grand portail qui se voit encore au bas de l'église (1) ».
La collection Jarry renferme une thèse latine de dix pages in-tblio, imprimée à Paris en IGGO chez François Muguet, rue do la Guitare, h renseigne de l'Adoration des Mages, et soutenue par Jean- Camille Dcslys devant l'Université d'Orléans au mois de juillet de la même année. L'auteur débute par une pompeuse dédicace au cardinal Mancini, dont il reproduit l'arbre généalogique, mais au revers de la première page il a fait graver l'un au-dessus de l'autre, sans aucune légende explicative, deux portails romans du xif siècle qui encadrent des monnaies mérovingiennes et quelques pièces carolingiennes trouvées dans l'Orléanais. En résumant à grands traits l'histoire de la ville au-dessous du titre, il se borne à faire observer que la planche suivante représente des antiques constructions de saint Euverte (2). Cette indication bien vague, conforme à une tradition locale dont Symphorien Guyon s'est fait l'écho en attribuant à saint Euverte un des portails de la façade, avait décidé M. de Buzonnière à identifier ces deux portes avec celles de la cathédrale romane, mais il restait à en donner des preuves certaines et à en déterminer l'emplacement (3).
D'autre part, les portails dessinés en 1660 ne pouvaient pas se trouver aux deux extrémités du transept démoli trentesept ans plus tôt, car les nouvelles façades des croisillons étaient terminées à celte époque. Bailleurs, on voit nettement sous le porche du xiii« siècle dessiné par Martellange (4) que les deux voussures en plein cintre du portail méridional du transept se composaient de claveaux nus qui correspondaient aux ressauts des piédroits. 11 était donc prudent de ne pas s'enferrer sur l'identification de la gravure de 1660 et des
(1) Histoire de l'Eglise et diocèse, ville et université d'Orléans, f. I, p. 55.
(2) « Sancti Evurtii Aurelianensis dexteram, cujus antiquissimas iEdes et Regum effigies ex numrais aureis unica perhibet retroposita Tabula excerpta ex Iibro... »
(3) Histoire architecturale de la ville d'Orléans, t. II, p. 37.
(4) Bibl. nat., dép. des estampes Ub 9 n*» 3ô.
portails de la façade, lorsque la récente découverte du plan de Gabriel daté de 1723 est venue lever tous les doutes. En effet, cet architecte indique sur la face occidentale de la tour du sud l'emplacement d'un portail à six colonnettes encadré par deux larges contreforts. Gomme ce plan correspond à celui de la porte gravée au bas de la planche qui accompagne la thèse de Jean Deslys, la preuve est donc bien décisive et nous sommes d'accord avec Symphorien Guyon pour placer le portail en question au bas de la tour dite des cloches.
Sa largeur était de 6 m. 80 entre les contreforts et de 2 m. 80 au fond de l'ébrasemcnt. Les chapiteaux historiés des six colonnettes sont garnis de personnages et d'un griffon qui se détachent sous les volutes des feuillages de la corbeille. A droite, deux personnages en saisissent un autre près d'un vase en forme de calice déposé sous une arcature : c'est peutêtre un martyr qu'on va précipiter dans une chaudière. Sur le chapiteau voisin la présence d'un ange paraît indiquer la scène de l'Annonciation. A gauche on voit un martyr torturé par deux bourreaux et des damnés dévorés par des serpents. Les tailloirs, ornés de palmettes, comme ceux des portails occidentaux de la cathédrale de Chartres et de la porte méridionale de Notre-Dame d'Etampes, sont conformes au style en usage vers le milieu du xii" siècle ainsi que toute l'ornementation. Il n'y a pas de linteau, mais la première archivolte, garnie de bâtons brisés qui descendent sur les piédroits, comme à Ruan (Loir-et-Gher), soutient un tympan très étroit en forme de croissant (1). Au centre, l'archange saint Michel et le diable pèsent les Ames dans une balance. A droite, deux animaux accouplés, un dragon et un gros serpent, dévorent des damnés ; à gauche, des élus à genoux, debout ou couchés sont représentés dans le ciel et un ange remplit l'écoinçon. Ges différentes scènes sont encadrées par un boudin orné de rinceaux, par un rang de boutons, par de grandes fleurs à quatre pétales et par des dents de scie.
(1) On en voit un autre exemple dans une porte romane de l'église de Saint- Contest, près de Gaen.
Ci rt
La voussure principalo rcnrcrmo, en commençant par la droite, un ange à genoux dont la tôte est cassée, un personnage debout qui lient un enfant d'une main et une épée de l'autre : c'est sans doute le massacre des Innocents. A la suite, un aigle qui tient un quadrupède dans ses serres et deux anges en adoration font pendant aux mômes sculptures visibles de l'autre côté. Le motif central est mal dessiné, mais en regardant à la loupe, on reconnaît la main bénissante, qui se détachait sans doute sur un nimbe crucifère entouré de nuages. La Saussaye, Le Maire et Symphorien Guyon l'avaientdéjà signalée, mais leur témoignage ne suffisait pas h id(Mitifier le portail, parce que l'attribut de la puissance divine fut souvent reproduit au xii^ siècle. Un personnage assis et un homme qui tient un monstre par le cou décorent la môme voussure du côté gauche. Les têtes des aigles et des figurines inférieures avaient dû être brisées par les Calvinistes en 15G7. L'ornementation de la dernière archivolte se compose de deux cordons de feuillages et détruits d'arum encadrés par un rinceau. Au-dessus on voit l'amorce d'une corniche romane garnie de palmettes et soutenue par des modillons : elle devait passer sous l'appui des baies du premier étage de la tour, comme dans les clochers de la cathédrale de Chartres.
Il est très intéressant de constater que ce curieux portail fut le prototype de celui de l'église Saint-Basile d'Étampes qui mesure 2 m. 95 au fond et 5 m. 66 en avant. On y retrouve deux rangs de bâtons brisés reliés par une gorge intermédiaire, qui sont appliqués sur l'archivolte en plein cintre et sur les piédroits. Le pèsement des âmes (1) occupe le centre du tympan en forme de croissant, mais les scènes du paradis se développent à droite au lieu d'occuper le côté gauche, comme à Orléans, ce qui était anormal. Six élus se tiennent sous des nuées, les mains levées en signe d'adoration, puis un ange déploie ses ailes et deux élus précèdent la naissance du rinceau qui masque la partie inférieure des corps. De l'autre côté, un monstre à trois têtes et deux serpents dont la
(1) Cette représentation est rare au xiie siècle, mais on peut en signaler d'autres e.xemples sur le tympan du porlail de la cathédrale d'Autun et sur un chapiteau de l'église de Glennes (Aisne).
queue se confond avec la sienne dévorent des damnés. On voit ensuite un diable entre deux damnés et la luxure sous les traits d'une femme rongée par des serpents.
Le gros boudin de la première voussure, encadré par un rang de feuilles d'acanthes, est recouvert d'un rinceau dont les tiges forment des volutes en se recourbant. Sur la seconde voussure, des feuilles pointues, groupées quatre par quatre et posées en diagonale, se touchent au centre et à leur extrémité. Le portail sud de Sainte-Croix d'Orléans présentait les mêmes motifs d'ornementation. A la clef de la dernière voussure, on voit également les traces d'une main bénissante, mais je n'insiste pas sur les anges en terre cuite qui ont remplacé les anciennes figures à l'époque moderne quand on a posé les fûts et les chapiteaux des six nouvelles colonnettes. Je suis persuadé que le portail de Saint-Basile d'Etampes était l'œuvre de l'architecte qui avait bfiti la façade de la cathédrale d'Orléans au xii^ siècle.
Le portail supérieur de la gravure de 1660 ne doit pas être confondu avec une arcature qui aurait été placée au-dessus de la première porte, comme dans la façade des églises du Poitou et de la Saintonge. En effet, l'artiste a eu soin d'indiquer une ligne brisée qui sépare les deux dessins, en partant de la corniche pour aboutir au contrefort de gauche également coupé. Ce portail est flanqué de deux colonnettes éloignées des contreforts et l'espace intermédiaire est occupé par deux pilastres cannelés. Malheureusement Gabriel n'a pas indiqué le socle de ces deux pilastres sur le plan de 1723. On peut donc se demander si cette porte s'ouvrait à la base de la tour du nord ou au milieu de la façade, puisque l'une et l'autre étaient encadrées par deux colonnettes.
Dans la gravure le portail supérieur est plus étroit que la porte inférieure. Or le portail du nord mesurait 2 m. 10 au fond et celui du sud 2 m. 80, tandis que la porte centrale avait une largeur de 3 m. 50 entre les bâtons brisés. Ces cotes, relevées sur le plan de Gabriel, permettent donc d'identifier le portail supérieur avec celui du nord. Le dessinateur de 1660 indique une distance égale entre les contreforts qui encadraient les deux portes. C'est une erreur, quelle que soit
la solution adoptée, car (;ii parlant de la tour du nord on trouve les distances suivantes entre les contreforts :G m. 20, puis 7 m. GO au centre et 6 m. 80 sur la tour du sud. L'identification que je propose réduit l'erreur visuelle de l'artiste ^ 0 m. GO, tandis qu'au centre elle serait beaucoup plus forte. Enfin La Saussaye, en 1G15, et Lemaire, en 1G45, ont vu l'inscription d'alVranchisscment de Lclbert sur l'un des piédroits du portail central ctla gravure de IGGO n'indique aucun document é[)iiiraphique ?i droite (1) du portail supérieur où la place faisait défaut entre les pilastres et les contreforts. C'est encore une raison qui me décide à mettre cette dernière porte au pied de la tour du nord.
Dépourvue de tympan, comme le portail roman des églises de Triguères et de Boiscommun (Loiret), de Saint-Gilles d'Étampes, de Fontaine-en Sologne et de Ruan (Loir et- Cher), suivant une disposition fréquente dans le centre et le sud-ouest de la France, elle est encadrée au fond par des dents de scie, par un large rinceau et par des feuilles d'acanthe qui descendent sur les jambages. Ses deux courtes colonnettes sont recouvertes d'écaillés pointues : le chapiteau de droite est garni d'un oiseau à tète humaine et l'autre est mutilé. Les deux pilastres à quatre cannelures, surmontés de chapiteaux à feuillages, et l'ensemble de la décoration indiquent une influence bourguignonne curieuse à constater dans lOrléanais, mais comme les architectes de celte région se procuraient dès le xi*' siècle des pierres dans les carrières du Nivernais (2), il ne faut pas s'étonner de certains rapports artistiques entre ces deux provinces.
La voussure qui correspond aux deux colonnettes est garnie de moulures et de neuf petites figurines impossibles à identifier. A gauche, on distingue à la loupe une sirène et un personnage qui tient un quadrupède. Les ornements de la dernière voussure, déformés par un dessinateur auquel l'architecture classique était plus familière que le style roman, se composent de perles en olive, de feuilles d'acanthe,
(1) Cf. Jodocus Sincerus. Itinerariwn Galliœ, p. 29.
(2) Cf. Léopold Delisle. Vila GauzUni, chap. XXXV, dans les Mémoires de la Société archéologique de l'Orléanais, t. II, p. 295.
de billettes et de feuilles pointues qui ressemblent à des rais de cœur.
A la clef, sous les masques de la corniche qui contournait les contreforts des clochers, un bas-relief carré représente un homme à genoux et les mains jointes au pied d'une croix. Devant lui, on voit avec une loupe un pot adossé à un débris de mur. Bien que la tête du personnage fût cassée en 1660, peut-être depuis longtemps, Le Maire, qui écrivait son ouvrage en 1645, l'identifie avec saint Euvertc, mais on peut y voir aussi bien l'évêque Arnoul qui découvrit également un trésor dans les fondations de la cathédrale, suivant le témoignage de Raoul Glaber. Ce bas-relief était évidemment rapporté, mais il faut se montrer très réservé sur sa date, car j'ai peine à croire qu'il fût antérieur au xiv^ ou au xv^ siècle.
Le portail central devait être en plein cintre. Grâce au plan de Gabriel, on sait maintenant qu'il était flanqué de deux colonnettes. Je suppose que son état de conservation laissait à désirer en 1660, puisque Jean Deslys a fait graver les deux autres. Le clocher nord, épaulé par des contreforts d'angle comme celui du sud, était connu sous le nom de « Tour des Changes », à cause des boutiques de changeurs adossées jadis à ses murs. Une petite gravure de la collection Jarry, datée de 1670, qui représente l'élévation de la cathédrale au nord suffit à en donner l'idée. On distingue au second étage des arcatures ou des baies en plein cintre accouplées trois par trois. Au-dessus, quatre baies de la même forme ajouraient la cage et la flèche octogone était flanquée de quatre petits clochetons en pyramide. Comme cette flèche trapue ressemble à celles qui furent élevées dans le Valois et dans le Vexin au xii® siècle, je serais porté à croire qu'elle était en pierre, car une flèche en charpente aurait offert un aspect plus élancé. Le clocher sud, dit « Tour des Cloches », parce qu'il renfermait la sonnerie de la cathédrale (1), mesurait 17 toises et demie de
(1) Cette sonnerie se composait de cinq cloches en 1725. La plus grosse, nommée Le Gros Guillaume, pesait 8,025 livres. Venaient ensuite Quiriace et Mamert dont le poids était de 4,500 livres, Constantin qui pesait 2,000 livres et Hélène, 1,500. — Adjudication du 20 septembre 1725 pour le démontage du beffroi. Archives du Loiret, G 402 (cote provisoire).
hauteur, soit 34 m. 05 jusqu'à la base do son loil en hâlière (1). Chaque face de son dernier étage était ajourée par un triplet en plein cintre, comme l'indique le principal dossin de Martellange. 11 est donc certain que les portails de la façade et les deux tours étaient l'œuvre d'un architecte du xii® siècle.
Les fouilles de 1889-1890
Tels sont les renseignements historiques et les documents graphiques qu'on aurait pu réunir sur la cathédrale romane d'Orléans avant les fouilles du calorifère commencées en 1889 et terminées en 1890. Le plan dressé par M. Dusserre fournit des éléments sérieux pour restituer celui de cet important édifice, mais il est impossible de déterminer avec certitude la forme de l'abside primitive. Du côté sud de la nef, on a reconnu l'existence des piles A B C D sur leur face du nord. Leur plan doit être cruciforme comme celui de la pile E, car on voit les angles rentrants de trois pilastres : elles mesurent 1 m. 90 de longueur.
Les supports de ce genre furent d'un usage courant au xii^ siècle dans le Soissonnais et dans le Beauvaisis où je n'en connais qu'un seul exemple antérieur à cette époque, dans l'église de Breuil-le-Vert, près de Clermont. Dans la région de la Loire, les architectes du xi^ siècle élevaient toujours des piles carrées, comme à Notre-Dame de Chàteau- Landon {Seine ci-Marne), à Pcrrusson, près de Loches, ou rectangulaires, comme à Saint-Martin d'Angers. Cependant, la célèbre église de Saint-Philbert de Grandlieu renferme dans la nef des piles cruciformes flanquées d'un contrefort qui peuvent remonter au commencement du xf siècle, comme celles de la crypte de Saint Aignan d'Orléans qui englobent un petit pilier carré plus ancien. Plus tard, l'architecte de l'église de Lavardin (Loir-et-Cher) eut l'idée d'adosser un pilastre aux piles de la nef pour soutenir un doubleau isolé
(1) Arch. du Loiret, G. 402.
dans les bas-côtés, comme dans la nef latine de Saint-Front de Përigueux (1).
Les piles cruciformes de l'ancienne cathédrale étaient destinées à recevoir des arcs en plein cintre dépourvus de ressauts et de moulures. En effet, l'un des dessins de Martellange, qui représente les ruines du croisillon sud à l'intérieur, prouve que le pilastre en saillie du côté de la nef jouait le rôle de contrefort intérieur en se prolongeant au-dessus des tribunes, suivant une disposition adoptée à Saint-Philbert de Grandlieu (Loire-Inférieure) et dans les nefs romanes de Ressonsle-Long (Aisne) et de Saint-Alban (2), en Angleterre. Chaque travée avait 3 m. 15 d'ouverture. La largeur de la nef était de 6 m. 75, car on a reconnu du côté nord la pile L sur trois faces. Elle correspond à la pile E et elle se trouve engagée par un angle dans les fondations d'une pile du xvi^ siècle.
Les fouilles ont donné des résultats plus intéressants sous le transept. La pile cruciforme F, qui se trouvait à l'angle de la nef et du bas-côté occidental du croisillon sud, est encore visible dans la cave du calorifère (3). Ses assises, épaisses de 0 m. 20, proviennent des carrières de Bulcy (Nièvre), voisines delà Loire, où la pierre à bâtir est encore exploitée. Elles reposent sur des joints épais de 3 centimètres et le cavet de leur socle mesure 0 m. 17. On voit quelques briques de champ entre les pierres sur les faces de l'est et du nord. Le blocage central apparaît dans les endroits où le parement est arraché. Dans un angle, un morceau de socle rapporté formait un quart de cercle au-dessus de l'ancienne base. M. Dusserre a reconnu l'existence d'une pile G qui devait ôlre cruciforme et qui se trouvait dans le même alignement vers le sud.
(1) M. le marquis de FayoUe, qui a suivi avec le plus grand soin les travaux de restauration de cette église, préfère ce plan à celui des piles cruciformes indiquées par Félix de Verneilh.
(2) Les travées de celte église qui possède des tribunes devraient ressembler beaucoup à celles de Sainte-Croix d'Orléans. Cf. Rurnicn-RoiiERT, L'architecture normande aux XI« et XII" siècles, pi. XXIV.
(3) Cette pile est désignée par la lettre A sur le plan original de M. Dusserre.