SACRAMENTAIRE DE L'ÉGLISE DU MANS, FOLIO
folios 7 verso à 10 recto". Après le folio 24, on a intercalé une messe en l'honneur de saint Julien, sur un feuillet en parchemin plus petit que les autres. Cette opération qui s'est faite après coup, mais au plus lard dans le courant du Xe siècle, prouve que le livre était alors à l'usage de l'Église du
Mans.
() L. Delisle, Mémoires sur d'anciens sacramentaires, pp. 110-142. Coudere, Catalogue général des manuscrils des bibliothèques publiques de France, L. XX, p. 68.
GONTIHIER Ier
Il est impossible de savoir précisément à quelle époque Gonthier fGunherius, Gunlerus] succéda à Lambert. Dom Briant indique un peu au hasard l'année 890, dom Piolin et autres, 892. Son épiscopal! fut pour le moins aussi malheureux que celui de Lambert.
Le comte du Maine était alors Bérenger, partisan du roi Eudes et ami de son frère, Robert, abbé laïc de Saint-Martin de Tours, comte de Paris et duc de France. Il se trouve mentionné comme lel dans une charte, datée de
Tours, 13 juin 892, où il est raconté qu'Ecfredus, prévôt, et Adalmarus, avoué de
Saint-Martin, vinrent au Mans, le lunc
24 avril, se plaindre au comte Bérenger, de ce que Patricius, son vassal, détenait injustement des biens de Saint-Martin. Patricius, n'ayant pas voulu obéir aux ordres du comte Bérenger, Ecfredus et Adalmarus se rendirent à Tours, le 13 juin, auprès du comte-abbé Robert, dont Patricius était également vassal, pour lui adresser leur plainte en présence du roi Eudes qui se trouvait aussi à Tours. Robert jugea en leur faveur ?. Bérenger décéda le même jour que l'évêque Lambert, aux ides de décembre
(13 décembre) et son nom fut inscrit dans le Martyrologe de l'Église du Mans°.
était probablement mort à l'époque des événements suivants, qui nous ont été
transmis par l'évêque Gonthier lui-même, écrasé par d'intolérables tribulations *.
« Ecoutez, s'écrie le pontife, dis
iples du Christ, seclateurs de la justice:
écoutez rois et princes de la terre: apprenez les crimes et les maux inouis dont
moi, Gonthier, indigne évêque du Mans, j'ai souffert ai
si que mon Eglise, de la
roger) el des siens, crimes qui, dans ce diocèse, n'ont pas
part du néfaste Rotgarius ( été dépassés par les Normands ?. Il est impossible de les décrire soit par des paroles,
soit par écrit. Ces impies, transgresseurs des commandements de Dieu, se sont
fait une loi du vol, de l'adultère, du sacrilège, de l'homicide, de l'ivrognerie
et de toutes les débauches. En entrant dans le dioc
se, ledit Rotgarius s'est
d'abord jeté sur une villa de mon €
se du nom de Baliau", qu'il pilla et dévasta.
G) « Ge fut au milieu des déchirements des partis, en l'année 892, que Gonthier, fut porté par la voix du
lise du Mans, I, 461. L'é
» clergé et du peuple sur la chaire du Mans ». Dom Piolin, Z
tion de Gonthier est une simple hypothèse du R. P., car aucun texte ne l'affirme. (2) G
et publié
cle, en copie dans les
moires de Baluze, à été analysé par Mabille (Pancarte noire, p. 179, no 94), Houard Favre (Zudes, comte de Paris el roi de France, p. 212), et par M. G. de I sions normandes, p. 8
né, Incur-
, avec la date, vers 800.
@) CIdus decembris. Eodem die, obiit Lambertus, episcopus, et Bcrengerius, comes ». Bibliothèque du Mans. Ms. 2141
(1) € Qui perversorum hominum et solo nomine Christianorum tribulationibus et angustiis intolerabiliter » opressus, el omni humano auxilio destitutus, in hane postremo querimoniam et lacrymabilem vociferatio- » nem erumpere compulsus est ». Actus, p. 288".
(5) Qualia a Paganis nec perpes
est parochia ». Aelus, p (6) Probablement Baillou, dans le Vendômois.
Les énormes forfaits qui y furent commis sont connus de tous. Les femmes,
séparées violemment de leurs maris, ont été violées, et les maris livrés aux
supplices jusqu'au paiement d'une rançon. Presque lous les hommes, remplis
d'effroi, prirent la fuite. Sacrilèges et adultères furent perpétrés en ce lieu.
» Ensuite, quand Rotgarius, par sa ruse et avec la complicité de plusieurs,
eût envahi ma ville épiscopale, il y porta le ravage et dévasta les maisons des
la
ni l'amour €
siens devint telle
clercs auprès de cathédrale. L'arrogance du fyran et €
que ni la crainte, e Dieu, ni le respect de qui que ce soit, ne purent
les empêcher d'accomplir une mauvaise action.
» Lorsque Rotgarius, après mon départ de la ville pour aller au roi, fut
as >ert et par les fidèles serviteurs du prince, il profita de mon absence
iégé par Ro pour faire main basse sur {ous mes biens, ne respectant pas même les objets mis
en dépôt sacré dans la cathédrale : sans souci de l'honneur dû à Dieu et à ses
saints, il enleva les outres de vin et brisa la clôture de l'autel !, chassant mes gardiens de l'église, y plaçant ses hommes et volant méchamment et sacrilègement
ipsa sacra sanclorum. Alors toute la ville et ses églises, mises en interdit par
les évêques, furent pi du scandale. Rigueur
parut bien quand ils
ivées de messes solennelles et d'offices divins jusqu'à la fin
"inutile, le tyran et les siens n'en tinrent nul compte. Il y
furent sortis du Mans, car toutes mes provisions de bouche
et celles des miens avaient été, au mépris de Dieu, dévorées par les usurpateurs.
» Cependant le cc » Celui-ci, après pouvoir s'absenter.
» Aussitôt Radu
xmte Robert recouvra la ville qu'il confia à Gauzlinus *.
‘avoir pacifiée et fait rentrer les dissidents dans le devoir, crut
fus et les autres partisans de Rotgarius s'emparérent du
Mans, en chassérent
es fidèles de Gauzlinus, y établirent brutalement leur domi-
nation et s'y comportérent comme des bêtes fauves. Les habitations de mes clercs et de mes hommes furent de nouveau prises et saccagées et leurs possesseurs jetés dehors.
» Les envahisseurs fermérent la porte et toutes les issues de la cité, si bien qu'il me devint impossible de faire venir du dehors l'eau et les provisions nécessaires !. Ils avaient même une telle aversion pour moi qui, par charité, devais les
reprendre de leur erreur, qu'ils ne voulaient pas me parler et qu'ils empêchaient
atuite-
violenter abstulit ». Dom Piolin ajoute glise du Mans, 1, 469.
G) « Vinum quoque et muratum juxta altare positum,
ment que le € l'autel était d'une m (2) L'évêque Gonthier reprit alors possession de son siège. (3) « Radulfus a quo comites Bellimontis ». Dom Briant, C
Bibliothèque du Mans, p. 165. Cette origine des Beaumont n'est rien moins que prouvée.
tomnes ipsius civitatis aditus ita nobis clauserunt et obstruxerunt, ut nec aqua de
glise du Mans, I, 471,
cel de ière précieuse. Z
omania. Note en marge du Mss. 226 fer, de la
€) « Portam quoque nec celera necessaria a nostris ullo modo deferri potuissent ». Dom Piolin, tion avec la ville lui fut interdite (à l'évêque) ; il lui fut même défendu d'en f
» foris, t » l'eau et les autres aliments dont il
e venir
duit: « Toute re
it besoin ».
les autres de communiquer avec moi. Les prêtres du diocèse ne furent pas mieux
traités. Comme au début du carème, ils amenaient les pénitents à l'Église mére,
ils leur en refusérent l'accès et leur firent de cruelles violences !.
» Rotgarius étant revenu au Mans, ses complices me chassérent et me lapi-
Ces bêtes fauves dévorérent toute ma
dérent au moment où je quiltais la porte substance et celle de mes serviteurs. Dans cette extrémité, je consultai l'archevêque et les autres évêques de la province ?.
» Comme j'avais cherché un refuge auprès du roi, les misérables se jetérent sur mes villæ, tourmentant, chassant les habitants, détruisant les maisons, coupant ou arrachant arbres et vignes. Ils humilièrent et vexèrent le peuple de Dieu, tuérent veuves, orphelins et étrangers. Dans la cité même, leur fureur se tourna contre la demeure des clercs qu'ils transformérent en ruines.
» Touchés d'un tel spectacle, le roi et les évêques envoyérent à Rotgarius
des députés avec mission de lui demander satisfaction envers Dieu et la malheu-
reuse Eglise du Mans, sil ne voulait pas être retranché de la communion chrétienne. Le tyran promit de s'amender, mais, oublieux de ses serments et
ixcommunié, selon
méprisant mes nombreux appels, il refusa de faire pénitence. l'avis du roi et des évêques, il feignit la soumission. Avant de s'être présenté devant moi, il vint, pieds-nus, accompagné, jusqu'à l'Église mére, et là, s'approchant de l'autel, il s'engagea à cesser ses déprédations et à réparer le mal qu'il avait fait.
» Après ces belles promesses, quelques complices de Rotgarius recommen-
cérent leurs exploits contre une villa de mon église.
» Malgré tout, Rotgarius protestail, par ses ambassadeurs, de sa bonne volonté. Pour tarir les larmes de mon peuple, je me dirigeai vers la ville. Ma confiance fut trompée, car je ne pus obtenir l'accès des murailles, ni une conversation avec le tyran, ni l'expression de son repentir. Il fallut retourner au lieu de mon départ.
» Cependant, l'intérêt et le salut de tous me faisait un devoir de tenter
un dernier effort. Je revins et je réintégrai mon église au milieu d'un joyeux concours de clergé et de peuple. Après l'action de grâce et la bénédiction, chacun
se retira dans ses foyers.
» Le lendemain, Rotgarius vint dans la cathédrale avec les siens, où, devant
() Presbyteros parochiæ nostræ, qui in capite jejunii pæœnitentes ad pœnitentiam suscipiendam adduce- }. Cf. Du Gange, Glossarium ; Pænitentes, L. NI, p. 384. @) « Et ante portam ipsius civilatis lapides super me projecerunt ». Dom Piolin traduit trop librement :
«Ils poursuivirent le prélat sur le chemin de son exil en lui lançant des pierres »
» bant, nee portam ingredi sincbant ». ete. Actus, p
glise du Mans, 11, 472.
(3) Herberne, archevêque de Tours ; Raino, évêque d'Angers ; Landramne ou Foucher, évêque de Nantes ;
Bilus, évêque de Vannes, ete.
(1) Dom Piolin, Église du Mans, H,
dit auprès de Charles-le-Simple. IL n’en sait rien. Le R. P. fait constamment, dans ce récit, intervenir Charles-le-Simple, sans qu'il en soit fait mention une seule fois dans le texte or
ginal ; ce texte porte simplement le ro Roty
arles-Ie.
litre appliquable aussi bien à Eudes qu'à
imple,
mais probablement à Eudes, ce rius paraît s'être emparé du Mans pour Charles-le-Simple.
moi et tout le clergé, il renouvela ses promesses d'amendement et de réparation. Constatant l'humilité de son maintien qui dissimulait son orgueil intérieur, je levai ‘excommunication jusqu'à ce que toute cette affaire fût soumise à un concile ‘.
» La paix ainsi ostensiblement scellée, je gagnai la villa de Roche”, mais
Rotgarius, oublieux de ses serments, retourna à son vomissement, ainsi qu'un horrible chien. On vit de nouveau les églises souillées, les prêtres torturés, les 1ommes mis à mort, les pauvres du Christ réduits à périr de faim.
» Après un certain séjour à Roche, je revins au Mans afin d'exercer mon
ministère à l'occasion des solennités pascales. Ceux en qui j'avais mis ma con-
iance refusèérent de m'admettre, de sorte qu'il me fut impossible de consacrer le
chrème dans la cité, selon l'usage ecclésiastique, et de réconcilier les pénitents ?.
» Rotgarius, étant parti du Mans, je suis venu me réfugier sous les murailles de la ville pour la commodité du peuple fidèle et surtout dans la crainte des Normands *. Là, j'ai eu à subir des insultes
Rotg
| des violences de la part des partisans de
rius, qui, restés dans la cilé, m'accablaient de pierres et d'autres projectiles.
» À la longue, fatigué de si intolérables vexalions, j'ai dû abandonner ce
refuge, malgré les larmes du clergé et du peuple, navrés de l'absence de leur
pasteur. Alors, fuyant cette Babylone pour sauver ma vie, j'ai gagné des lieux
plus hospitaliers.
» Raconter toutes les tribulations que j'ai souffertes et que je supporte chaque jour de Rotgarius * el des siens ne saurait suffisamment se faire ni par la parole, ni par la plume. »
Cette lugubre plainte — querimonia et lacrymabilis vociferalio — de Gonthier
que j'ai essayé de condenser tout en lui conservant son allure originale, forme
un sombre tableau de l'état de nos églises à ce moment précis où les ancêtres de Hugues Capet, les dues de France, jetaient les fondements de leur royauté, au milieu des invasions normandes et des dernières convulsions de la race carolingienne.
sion
Il parait assez difficile d'établir la date et la durée de la {yrannique oppre
de Rotgarius au Mans. Dom Briant place l'événement vers l'année 897 ° et M. G. de
(1) € Usque ad generalem episcoporum audientiam de hujusmodi negotiis consulendam ». Actus, p. 292.
€) « Rupiacum nostrum pro nostra necessilate pro parte euravimus ». Actus, p. 292. — Les auleurs man-
ceaux ont traduit Rupiacus, par Roche-l'Évéque, sur le Loir, non loin de Montoire.
(3) Voir sur la réconciliation des pénitents, l'abbé Duchesne, Origines du culle chrétien, pp. 420-430.
Gi) « Maxime propter timorem paganorum et propter populum ejusdem civitatis ad nos confluentem, juxta
invili et coacti cœpimus ». Actus, p.
pile
» murum ipsius urbis manere et h: ; émet cette hypothèse, « Rotgarius, tyrannulus, à quo forte Beaumont-le-Roger »,
(5) Dom Briant, Cenomania,
actuellement du département de l'Eure.
(6) Dom Piolin, Église du Mans, I, p. 469, donne la date approximative de 890, oubliant qu'il fait commen-
cer l'épiscopat de Gonthier en 892 et qu'à la pa
Pontalis, Revue du Maine, NX
» Gontier, en 893, Rotgaire s'empara du Mans ».
e précédente (468) de son volume, il a écrit 898. M. Lefebvre-
, n'est pas mieux fondé à écrire : « Un an après l'installation de l'évêque
Lestang nous dit que « le duc de France, Robert, ap » vint au Mans, vers l'année 895 », pour expulser « «remplaça par Gosselin” ». Ce dernier auteur prétend
manifeste, car l'évêque nous apprend lui-même qu'il étai
de Gonthier, nest fait nulle mention des Normanc
pelé par les habitants!
le comte Roger » qu'il encore que dans le récit Mais ici l'erreur est
venu se réfugier sous les
murailles de la ville, dans la crainte des Normands, propler limorem paganorum. Malheureusement, nous ne possédons que des données contradictoires sur les envahissements de notre pays par les pirates du nord à la fin du IXe siécle et au
commencement du Xe.
Bondonnet, Colomb, Piolin assignent, sans motif plausible, seize anné
d'épiscopat à Gonthier et le font mourir en 908. II est plus logique de suivre, avec dom Briant, nos listes épiscopales des Actus et des Gesta assurant qu'il gouverna , de 890 à 913.
Dom Piolin « conjecture avec vraisemblance que sa dépouille mortelle fut
le diocèse pendant vingt-trois ans
» déposée dans l'abbaye de Saint-Vincent? ». Avec non moins de vraisemblance, il est permis de « conjecturer » qu'elle fut déposée ailleurs. L'événement majeur de l'épiscopat de Gonthier Ier fut la cession d'une partie
de la Neustrie, en 911, à Rollon et à ses compagnons d'armes. Le pagus Cenoma-
nicus resta en dehors des pays attribués au fameux chef normand °.