An. Post., II
conclusion et eflFet dans le second, mais dans les deux le moyen terme a joué un rôle de cause mentale. Ainsi la causalité, le passage de l'un à l'autre, de la cause à l'eflFet nous devient intelligible par la causalité du moyen terme de la démonstration.
Or, quelle est l'essence du terme moyen? Il forme la continuité de deux concepts, la loi commune qui les rattache l'un à l'autre ou les exclut l'un de l'autre. Ainsi c'est parce que A est lié à B, que B de son côté est lié à C que nous passons sans discontinuité intelligible de A à G et que nous devons dire : A est à C. Des existences ou des qualités qui ne vont pas les unes sans les autres nous permettent de passer des unes aux autres sans hiatus. Mais il faut pour cela que les existences ou les qualités soient nécessairement liées les unes aux autres pour que les unes étant données nous soyons forcés de poser les autres. Or, cela n'est possible que si une loi les unit. En dehors de la loi il n'y a plus aucune nécessité pour la pensée de passer des prémisses à la conclusion. C'est donc de la loi que le moyen terme tire sa force causale. Le moyen terme n'est cause que parce qu'il manifeste une loi.
Il reste donc établi que nous saisissons en nous une causalité intelligible. Le 7nodus operandi de la cause n'est pas seulement imaginé
mais compris. Si donc nous pouvons passer intelligiblement d'une pensée à une pensée différente, pourquoi ne pourrait-il pas y avoir un passage de même nature d'un être à un autre? Que faudrait-il pour cela? Que les êtres fussent unis les uns aux autres par des lois, puisque c'est dans la loi que se trouve le moyen terme. Or, la science nous montre bien que les êtres sont unis par de telles lois.
De même donc que nous expliquons les relations causales entre les pensées d'un même esprit par la loi et le moyen terme qui en résulte, nous pouvons expliquer d'une façon semblable les relations des êtres entre eux. Il n'y a aucune difficulté si nous nous contentons d'une explication pour ainsi dire extérieure. Car un effet n'est pas pour nous autre chose qu'une certaine proposition, sa cause n'est non plus qu'une autre proposition, et le lien qui unit la cause à l'effet est une portion moyenne de la proposition cause et de la proposition effet. Ainsi l'ombre de la terre couvre la lune et une éclipse se produit. L'effet se formule ainsi : La lune est éclipsée, la cause est : l'ombre que projette la terre, la causalité se trouve dans le rapport de l'ombre de la terre avec la lune. Nous avons là un exemple de relation causale parfaitement intelligible et dont nous avons plus haut, d'après Aristote, formulé l'ex-
pression dans un syllogisme. Mais est-ce bien la relation causale réelle entre deux corps que nous avons ainsi comprise? Evidemment non, c'est simplement la relation causale entre deux pensées de notre esprit.
Si Tossence des corps et en général des êtres diffère essentiellement de la pensée, il n'y a pas moyen de savoir comment communiquent les êtres entre eux. Cette communication est totalement inintelligible. Il n'y a aucun moyen qui nous permette de passer de la cause à l'effet ni en général du différent au différent. Si nous commençons par supposer que les êtres sont extérieurs et étrangers les uns aux autres, comment nous sera-t-il possible de franchir la discoutiiiuité que nous aurons établie? Nous ne le pourrons ([u'en la négligeant volontairement et en reconnaissant que nous franchissons le fossé sans savoir comment. Ainsi donc si les êtres ne se rattachent pas les uns aux autres par une comnuuiauté de nature, il n'est pas possible d'expliquer les relations des êtres entre eux. Le comment de la relation causale est alors inintelligible. Il est, c'est tout ce qu'on en peut dire.
xMais il en est tout autrement si l'on admet entre les êtres une communauté de nature qui permette de passer des uns aux autres par des moyens termes continus, de même que dans nos
représentations nous passons de Tune à l'autre sans hiatus. La séparation des êtres du monde en monades fermées rend inexplicable le nexus causal, se représenter au contraire dans les êtres une communauté d'essence permet de passer de l'un à l'autre sans hiatus. C'est ainsi que fait la science positive pour les rapports des phénomènes matériels, elle suppose entre eux une communauté de nature qui permet l'explication de leurs rapports ; elle considère tous les phénomènes comme des modes divers du mouvement et elle peut ainsi passer sans discontinuité d'un mouvement à un mouvement différent et expliquer, par exemple, réchauffement des rails par le passage d'un train.
Mais la science positive renoncerait à toute explication si elle voulait expliquer comment un être, une substance absolue et fermée par hypothèse, communique avec une autre substance également absolue et fermée.
Pour les esprits, c'est la môme chose : si nous en faisons des substances absolues et sans fenêtres, nous ne pourrons jamais expliquer leurs rapports; mais est-il nécessaire de les poser ainsi? Sans doute on ne peut sauter hors de soi et sortir du sujet et l'idéalisme sur ce point a incontestablement raison. Si nous jugeons des choses, ce ne peut jamais être que d'après les modalités de nos pensées. Mais sans sortir de nous ne trou-
vons-uous pas en nous quelque chose qui nous paraît exister aussi dans les représentations motivées que nous nous formons des autres êtres et que nous retrouvons en eux tous? Nous Tavons vu, tous les hommes s'accordent sur certains principes et certaines vérités, tous les êtres de la nature s'accordent pour manifester ces mêmes éternelles vérités. Il semble donc permis d'ad-mettre une communauté de nature rationnelle qui unit les esprits entre eux et la nature aux esprits. S'il en était ainsi, si la raison et la pensée formaient l'essence commune des êtres, on pourrait alors passer de l'un à l'autre grâce à cette communauté d'essence. C'est ainsi qu'on passe du genre h l'espèce et de l'espèce aux individus, c'est ainsi qu'on passe de la loi aux phénomènes, de la loi de l'attraction par exemple aux lois de la pesanteur, de celles-ci aux lois do Kepler, et de celles-ci encore aux mouvements de Saturne ou d'Uranus. — Et que faudrait-il pour se représenter ainsi les êtres? Les concevoir tous comme substantiellement constitués par une loi. La substance se définirait alors : La loi selon laquelle des qualités sont unies, les substances continueraient toutes à différer les unes des autres, mais elles auraient un fondement, une essence commune, toutes seraient des lois. Or, une loi n'est telle que par l'esprit qui la pose et pour l'esprit qui la
pense. Une loi est donc essentiellement une pensée. L'essentielle et commune nature des choses serait donc une pensée. Il n'y aurait plus alors entre les choses que des différences analogues à celles qui séparent les pensées d'un même esprit et la communication entre les substances deviendrait intelligible grâce au moyen terme légal qu'on pourrait intercaler entre elles. La loi serait la suprême raison des choses et leur essence dernière. Ce ne serait pas là d'ailleurs un idéalisme absolu, car les choses auraient une valeur en dehors de notre pensée et en elles-mêmes par l'acte souverain d'une pensée créatrice.
Ainsi donc il faut ou trouver dans les choses une essence commune qui consiste dans la loi ou la pensée, oudéclarerinintelligibleslesrelationscausales.
Et peut-être ne devons-nous pas les regarder comme inintelligibles , peut-être sommes-nous forcés de les considérer au contraire comme la raison supérieure qui explique tout. Qu'est-ce qui fait la vie et le mouvement du monde matériel sinon la causalité? Si donc la causalité est inintelligible, ne faut-il pas renoncer à toute science? Si donc les êtres sont exilés les uns hors des autres, éternellement séparés, on ne peut plus rien expliquer dans le monde, et ce n'est plus l'intelligibilité mais l'inintelligibilité qui devient universelle.
Mais nous sentons au contraire que les choses
se pénètrent les unes les autres grâce à Télément commun de raison et de pensée qu'elles portent en elles. Les unes ne font que le manifester, les autres le sentent vaguement et confusément; quelques-unes entîn se le représentent et le possèdent. De là naît entre tous les êtres une universelle sympathie, cette sympathie s'accroît à mesure que s'accroissent les ressemblances des êtres ; mais les êtres isolés ne sont pas seulement liés comme par une vague et lointaine sympathie, ils doivent s'unir les uns aux autres pour propager la vie dans le monde et la grande pensée qui a tout posé a posé certains êtres qui, pour être formés, ont besoin de l'union d'êtres différents entre eux. Il y a alors entre ces êtres des affinités, des tendances (jui les portent à s'unir dans une substance composée. Quand cette tendance arrive à la conscience d elle-même, elle constitue l'amour. Ici la raison se fait sensible et le cœur a des lumières nouvelles. Celui qui aime véritablement a l'expérience intime de la communication de deux êtres, le moyen ternie qui unit l'aimant à l'aimé est en apparence le vouloir et le désir; en réalité, ce lien est plus haut, il est dans la loi suprême qui a voulu que deux êtres s'unissent pour en former un troisième. Socrate avait raison de dire qu'il ne savait que la science de l'amour ; c'est qu'en possédant cette science il possédait la raison de toutes.
Nous avons essayé de résoudre le problème de la causalité efficiente et nous en sommes venu à montrer que la causalité efficiente nous poussait à nous représenter les rapports intelligibles des choses sous la forme de rapports logiques entre des pensées. La véritable cause efficiente est un être pensant qui cause par sa pensée ; or, la nature et les êtres pensants, nous l'avons vu dans la seconde partie, sont les effets d'un premier être pensant. Mais l'effet retient la forme dont le modèle était contenu dans la pensée de la cause, comme la forme de la statue est semblable à la pensée du sculpteur ; notre pensée donc, œuvre de la pensée divine, aura dû garder une ressemblance de sa céleste origine et les autres choses <
semblablenient. Si donc nous causons nous-mêmes par la pensée, c'est aussi par la pensée que Dieu a causé et rien n'a été fait en dehors de la pensée.
Les choses devront donc être par les lois que la pensée divine leur a imposées. Retrouver les liaisons des êtres entre eux, soit dans leur pensée, soit dans leurs relations causales, c'est donc retrouver les traces de la pensée créatrice. Le monde esl un langage que Dieu nous parle, la science épelle le livre de Dieu. Dans un livre, les lettres ne se confondent pas et cependant elles forment des mots, des phrases qui s'entretiennent et s'explipliquent mutuellement.
De ce point de vue la causaUté efficiente devient identiciue à la causalité finale. Et ce que nous avons dit sur ce point nous permet de résoudre une question très agitée dans les écoles de philosophie : le monde est-il créé pour une fin? manifeste-t-il une fin? ou est-il le résultat d'un mécanisme brut? — Dans les écoles anciennes, cette question se résolvait en fonction de la sensibilité de riiomme. On supposait a priori que toutes les choses devaient être bonnes pour l'homme, lui servir et on arrivait à écrire les choses que l'on sait. — Quand les progrès de la science ont prouvé que le monde n'était pas fait pour la sensibilité de l'homme, on n'a pu encore se résoudre
à se défaire de ce point de vue anthropomorphique et on a dit : « Le monde est fait pour satisfaire la sensibilité en général, une sensibilité », de là cette formule : Le bien est le but ou la fin du monde. — Les savants se sont refusés à accepter ces idées absolument indémontrables qui faisaient d'un but inconnu et dernier le premier commencement. On ne saurait les blâmer et il a été difficile de les réfuter complètement. On voulait prouver plus qu'il n'est possible et on échouait forcément. — Les exagérations du finalisme ont été sans contredit une des causes de l'exagération du mécanisme, de môme que le spiritualisme exagéré de Descartes a amené un matérialisme également exagéré.
La théorie que nous adoptons nous paraît fournir le moyen de concilier ensemble le mécanisme et la finalité, la métaphysique et la science.
On croit en général avoir réfuté le mécanisme et prouvé la finalité en disant : Avant de réaliser cette action, je m'étais proposé de la réaliser, j'agis donc en vue d'un but, il y a donc au moins une cause finale dans le monde et tout ne se réduit pas au mécanisme. Le mécanisme matérialiste n'a pas de peine à répondre : Ce que vous croyez un principe, votre idéation, n'est qu'un résultat, le résultat conscient d'un mécanisme,
du jeu de certaines cellules cérébrales, jeu qui résulte lui-même du mécanisme de la nature. — Et si vous dites qu'il n'est pas croyable que de longs poèmes comme V Iliade^ que de grands édifices comme le Louvre ou Notre-Dame, que Tordre et Tarrangemeut des organes dans les êtres vivants, que l'agencement des diverses pièces du monde ne supposent pas un poète, des architectes prévoyants et habiles, une pensée qui ait tout ordonné pour une fin, la science vous répondra : Qu'est-ce que Vlliade? Une certaine combinaison d'un certain nombre de chacune des lettres de l'alphabet grec. Supposez une urne où sont enfermées les vingt -quatre lettres dé l'alphabet grec, il n'est sans doute pas croyable qu'à la première fois en tirant au hasard, la combinaison qui se produira sera V Iliade^ mais cette combinaison est évidemment possible puisqu'elle existe, elle peut donc se produire, elle doit même se produire une fois, à la longue, en vertu de la loi des grands nombres, pourvu qu'on dispose d'assez de temps. — De môme, quelqu'étonnant que cela paraisse, le monde, à un instant donné, n'est qu'une combinaison déterminée d'atomes succédant à un certain nombre d'autres combinaisons, les combinaisons sont possibles puisqu'elles existent ou ont existé, elles peuvent donc se produire dans cet ordre même, elles devraient
même se produire à la longue, avec un temps assez long. Donc, peut conclure le mécanisme, pourvu que vous m'accordiez assez de temps, et rien n'assigne un point déterminé au commencement de l'existence des atomes, les combinaisons antérieures scientifiquement connues et la combinaison présente ont pu et même dû se produire mécaniquement en vertu du hasard même.
Pour répondre au mécanisme en nous plaçant sur le même terrain que lui, il nous paraît qu'il n'y a qu'une voie à prendre. Demandons-lui quels sont ses postulats. — Ils sont évidemment au nombre de deux : i"" des atomes en nombre indéfini existant depuis un temps indéterminé, très long ; 2" leur mouvement. — Si le mécanisme arrête là la série de ses postulats, il lui est impossible de fonder la science. En effet, dans le monde où il n'y a que des atomes en mouvement sans aucune loi du mouvement, toutes les combinaisons des atomes sont possibles, il est possible que le soleil quitte demain, tout à l'heure même, sa place centrale dans notre système et s'en aille animer d'autres mondes ou qu'il s'éparpille en poussière à travers l'espace ou que dans une chute foudroyante il écrase toutes les planètes, cela même a dû se réaliser ou se réalisera une fois, d'après l'hypothèse. Avec assez de temps toutes les com-
binaisons possibles doivent se réaliser. Sans doute la combinaison où Tavenir ressemblera au passé et lui sera constamment conforme est possible aussi et devra un jour se réaliser, mais rien ne nous garantit, rien ne nous garantira jamais que c'est cette combinaison qui est en voie de réalisation. — Il ne peut donc y avoir science qu'à la condition d'ajouter aux deux premiers un troisième postulat, l'existence d'une loi du mouvement. La science devient maintenant possible, mais le mécanisme brut a fait place en même temps au mécanisme supérieur dont nous parlions plus haut. — La loi en effet doit exister en dehors des atomes qui ne font que la manifester et qui, seuls et livrés à leurs propres mouvements, engendrent un monde antiscientifique exposé sans cesse au bouleversement et au chaos. C'est cette loi qui explique non seulement la forme du mouvement, mais le mouvement lui-même.
Cette loi ne peut, nous l'avons vu, être représentée que comme une pensée. Admettre donc qu'une loi du mouvement est nécessaire à la conception scientifique du monde, c'est admettre qu'une pensée dirige et anime la nature, c'est admettre aussi qu'il y a de la finalité dans la nature et même qu'il n'y a que cela, si l'on admet avec nous que la cause finale est une cause efficiente pensée, et qu'il n'y a pas de véritable