M. VICTOR EGGER
Professeur à la Faculté des letlres de Nancy
Hommage de très affectueuse reconnaissance
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CAUSALITE EFFICIENTE
Nous avons l'idée d'une causalité efficiente; on peut ne pas s'entendre sur l'origine ou la vraie nature de cette idée, mais personne ne met en doute son existence. Tous les philosophes, d'accord avec le vulgaire, admettent qu'il y a un rapport qui unit l'architecte à l'édifice, le menuisier au meuble, l'écrivain au livre, etc. Sur ce point, tous sont d'accord. Tous sont encore d'accord en cela qu'ils disent que l'architecte a fait l'édifice, le menuisier le meuble et l'auteur le livre, il est vrai que, se servant tous du mot faire ^ ils sont loin de s'entendre sur le sens à lui donner. Quoi qu'il en soit, en constatant ce rapport et en l'exprimant, vulgaire et philosophes ont une commune intention, c'est d'expliquer, grâce à lui,
FONSEGRIVE. — ('.Husalilé. I
qu'est-ce au juste que la production, que l'appel à l'existence? C'est ce que le vulgaire serait fort en peine d'expliquer et ce qu'au début de cette recherche nous ne pouvons pas dire non plus.
Au lieu de chercher la nature du lien qui unit entre eux la cause et Teffet réels, contentons-nous de chercher d'abord la nature du lien qui unit entre elles dans notre esprit les idées de ces deux choses. Or, si nous comparons les exemples que nous avons pris, nous verrons que, tandis que le chant de l'oiseau nous paraît pouvoir exister aussi bien après qu'avant le nuage, il ne nous semble pas que l'édiBce puisse exister avant l'architecte, ni le meuble avant le menuisier, ni le livre avant l'auteur. Il faut au contraire de toute nécessité que l'architecte ait existé avant l'édifice, le menuisier avant le meuble et l'auteur avant le livre. Ainsi donc, tandis que dans les choses successives où ne se trouve pas la causalité eftîciente l'ordre de la succession n'est pas fixé et peut être interverti, dans les successions causales l'ordre d'existence est déterminé; la cause est nécessairement antérieure à l'effet et l'effet est nécessairement postérieur à la cause.
Il arrive néanmoins dans la réalité des choses que l'effet est contemporain de la cause comme quand un piston est mû par la vapeur en tension.
rantériorité nécessaire de la cause n'existe plus alors que dans la pensée, mais là du moins elle subsiste toujours. De réelle elle devient logique, c'est là tout le changement. Et le fondement expérimental de cette antériorité nécessaire c'est que la Vapeur existait avant de s'appliquer sur le piston ; ce n'est sans doute qu'au moment où elle s'y applique qu'elle le meut, mais son existence antérieure permet à la pensée de poser en elle l'antériorité indispensable à la représentation causale. L'expérience montre d'ailleurs que le mouvement ne se communique pas instantanément, mais de proche en proche successivement. Ainsi nous pouvons dire que lorsque, dans le cours de nos représentations, nous en trouvons dont l'ordre successif ne peut être interverti de sorte que l'une est nécessairement antérieure, l'autre nécessairement postérieure, nous sommes en face d'un rapport de causalité. Que cette nécessité dans l'ordre de succession suffise à remplir l'idée que nous nous faisons de la causaUté efficiente, c'est ce que nous ne voudrions pas soutenir et que nous aurons plus tard à examiner; mais, quoi qu'il en soit, nous ne nous écarterons pas beaucoup de l'idée que s'en font à la fois le vulgaire et les philosophes si nous définissons la causalité efficiente une détermination nécessaire du postérieur par l'antérieur.
de Taprès par l'avant, du nouveau par Tancien. Il est naturel de ramener pour l'expliquer, ce qui naît à ce qui est, ce qui ne fait que comniencer d'être à ce qui existe préalablement , puisqu'expliquer n'est autre chose que ramener l'inconnu au connu : or, ce qui commence d'être n'est pas encore connu et ce qui existe déjà l'est ou le peut être.
On voit donc que le rapport de causalité suppose deux termes : l'un, qui détermine, c'est la cause; l'autre, qui est nécessairement déterminé, c'est l'effet. Or, on peut étudier la causalité de trois points de vue : du point de vue de la cause, du point de vue de l'effet, ou d'un point de vue central qui embrasse à la fois la cause et l'effet dans leur rapport. C'est cette dernière position que nous avons adoptée. Nous n'avons pas voulu étudier d abord la cause, puis l'effet par rapport à la cause; ni d'abord l'effet, puis la cause par rapport à l'effet, mais la cause seulement en tant qu'elle produit l'effet, c'est-à-dire en tant qu'elle est vraiment cause, et à la fois l'effet seulement en tant qu'il est produit, c'està-dire en tant qu'il est véritablement effet. Nul plus que nous ne sait les difficultés de cette manière d'envisager les choses, mais on nous saura gré peut-être de les avoir osé affronter.
Trois questions principales se posent à propos
du rapport de causalité efficiente : 1° quelle est l'origine de la conception de ce rapport? 2° quelles sont l'origine et la nature du principe universel de causalité? 3° quelles sont la nature intime de la causalité efficiente et ses relations avec les autres sortes de causalité? Nous allons aborder tour à tour l'étude de ces trois questions. Cela nous obligera peut-être à soulever les plus redoutables problèmes. Cette tâche nous effrayerait si nous ne songions qu'à nos propres forces, mais nous avons en la raison une confiance qui nous rassure. Nous ne croyons pas pouvoir tout connaître, mais nous croyons qu'appuyée sur l'expérience et sur la logique l'intelligence, même la plus faible, peut arriver à des résultats certains.