‹ La cause des restes d'IsraelChapitre 60 sur 85 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Le Postulatum « pro Hebrœis » couoert de toutes les signatures épiscopales est porté par nous sur le glorieux tombeau du Prince des apôtres. — Promenade émouvante du Pape sur le Mont Palatin. — Le coucher du soleil sur les ruines du palais des Césars et sur les restes du peuple d'Israël.

I. Le Postulatum pour les Israélites arrêté par nous au chiffre de 510 signatures, afin de laisser la prééminence du nombre au Postulatum pour l'infaillibilité. Récapitulation, dans le journal L'Univers, de toutes les régions du globe, favorables, par les signatures de leurs Evêques, à notre sainte entreprise. — II. Quelle fut la dernière signature apposée à notre Postulatum : prévenance de délicatesse et d'amour qui l'a caractérisée. — III. Ineffable faveur qui nous est accordée de célébrer la Messe sur le glorieux sépulcre où repose le corps de saint Pierre : le cahier de toutes les signatures épiscopales était sur nos poitrines durant le Saint Sacrifice. — IV. Le Prince des Apôtres insinue, en quelque sorte, une réponse à nos espérances dans une promenade que Pie IX, son immortel successeur, vient faire sur le Mont Palatin. — V. Le coucher du soleil sur les ruines du palais des Césars et sur les restes du peuple d'Israël ; le rôle touchant du crucifix dans le coucher de soleil relatif à l'ancien peuple de Dieu.

Notre Postulatum pro Hebrœis avait réuni 510 signatures. Nous aurions pu accroître le nombre, mais une déférence révérencielle nous fit rester à ce chiffre. Un Postulatum

pour la définition de V Infaillibilité avait circulé parmi les évêques, il avait réuni 518 signatures. N'avions- nous pas dans l'Evangile un exemple admirable de cette déférence? Au jour de la Résurrection du Sauveur, les Apôtres prévenus par les saintes femmes avaient couru au Saint Sépulcre : Jean y arriva le premier, mais, par révérence, il s'arrêta à l'entrée pour laisser Pierre pénétrer avant lui. Conduits par cet aimable esprit de subordination, nous laissâmes la prééminence du nombre au Postulatum pour l'Infaillibilité, et nous arrêtâmes le Postulatum pro Hehreeis au chiffre de 510.

Un journal catholique, V Univers, récapitule, ainsi qu'il suit, les régions représentées par les signatures épiscopales en faveur des IsraéUtes ; il fait précéder cette récapitulation d'un petit prologue très flatteur pour l'entreprise des deux frères.

Ce Postulatum, tout empreint de charité et de tendresse, ia été signé par 510 évêques.

Il eût suffi de quelques signatures pour introduire cette cause au Concile. Mais parce que le peuple juif est dispersé à travers toutes les régions, dans toutes les îles, dans tous les coins du monde, les deux frères ont tenu à ce que tous les paVs, personnifiés dans leurs évêques, formassent comme une grande voix pour demander, après deux mille ans, la conversion des restes de Jacob. Dans la liste suivante, toutes les nations du globe sont donc représentées, excepté la Pologne, parce qu'on retient emprisonnés ses évêques.

Europe.

Italie 140 évêques

France 73 —

Autriche 29 —

Etats allemands 14 —

Espagne 33 —

Portugal 2 évêques

Grande-Bretagne 21 —

Hollande 4 —

Belgique 3 —

Suisse 8 —

Grèce 5 —

Turquie d'Europe 10 —

Asie.

Turquie d'Asie 35 évêques

Perse 1 —

Hindoustan et Indo- Chine 19 —

Chine et Japon 14 —

Afrique.

Afrique (Nord) 8 évêques

Afrique (Sud) 5 —

Amérique.

Etats-Unis 30 évêques ,

Canada 6 —

Nouvelle- Ecosse 5 —

Mexique .5 —

Guatemala 3 —

Antilles 3 —

Brésil 4 —

Confédération Argentine 3 —

Chili 3 —

Equateur 4 —

Pérou 3 —

Venezuela 2 —

Guyane 1 —

Océanie.

Manille 1 évêque

Australie 7 —

Nouvelle-Zélande 1 —

Archipels divers 5 —

Dans cette récapitulation des signatures, il en est 'une qu'il convient de mettre en un relief d'amour, parce qu'elle fut donnée la dernière, avec une suave énergie : c'est la signature qui tomba du cœur et de la main de Son Eminence le Cardinal- Archevêque de Bordeaux, Mgr Donnet.

Le vénéré prélat était d'origine lyonnaise. Le diocèse de Bordeaux doit, à son administration, une quantité de jolis clochers d'église. Son arrivée, sur le tard, au Concile, fut presque un événement; des affaires urgentes l'avaient retenu en France. A peine installé à Rome, il nous envoie chercher avec notre Postulatum, et nous dit : « Je veux signer, et quand même personne ne l'aurait fait, je signerais tout seul. J'aime les Israélites, et ils m'aiment. J'ai toujours devant mes yeux cette réponse de mon prédécesseur, Monseigneur de Cheverus. On lui reprochait d'être souvent avec les Juifs. « Ah î répondit- il, si nous ne devons pas un jour nous rencontrer au ciel, laissez- moi le bonheur de les rencontrer sur la terre. » Je vais donc signer, et ma signature accompagnée de mes armes, sera providentiellement la dernière, ad finem fortiter, omnia suaçiter. Cette prévenance du vénéré Cardinal coïncida avec la fête de saint Joseph, patron de l'un de nous deux.

Une faveur ineffable nous fut accordée : celle de célébrer la Sainte Messe sur le corps même de saint Pierre, prince des Apôtres. Nous voulions obtenir l'appui fondamental de saint Pierre dans la réussite de la demande solennelle exprimée par les évêques dans le Postulatum pro Hebrœis. Descendus dans la crypte, nous portions sur notre poitrine, durant le Saint Sacrifice, le cahier des signatures. C'était la première fois que saint Pierre recevait et lisait sur la poitrine d'enfants d'Israël devenus prêtres catholiques, la demande d'une réhabilitation du peuple juif, signée par tout l'épiscopat. Moment solennel ! démarche incomparable. Mieux que le grand prêtre Aaron qui portait, gravé sur le rational, les noms des douze tribus d'Israël, nous portions sur nos poitrines les noms de toutes les tribus catholiques venant redemander les tribus d'Israël, pour les embrasser et ne former ensemble qu'un seul peuple.

Avec quel frémissement aussi avons- nous prononcé, en croisant les mains sur le calice, ces paroles qui font partie de la consécration du Précieux Sang, qui pro vohis et pro multis effundetur in remissionem peccatorum ; ô bon Jésus, ô bon Sauveur, l'effusion de votre Précieux Sang nous a été apphquée à tous deux pour la rémission de nos péchés; mais que maintenant ce Précieux Sang se répande sur beaucoup d'enfants d'Israël, sur tous, comme le fait espérer la toute puissante prière de la consécration, pro multis effundetur. 0 saint Pierre, que notre supplication d'amour et de pardon ne s'évanouisse jamais de la crypte où vous reposez, pas plus que le feu sacré ne s'éteignait dans l'ancien Temple de Jérusalem.

A quelques jours de là, notre prière dans la crypte au tombeau du Prince des Apôtres reçut, en quelque sorte, sa réponse dans une promenade que le Pape Pie IX vint faire sur le mont Palatin.

C'est sur cette colline fameuse de Rome que sont entassées les ruines des palais des Césars. De même que la géologie est arrivée à compter les siècles du monde par les débris des animaux fossiles qu'elle trouve dans les couches terrestres, de même l'archéologie compte ici les siècles des Césars par les débris superposés de leur splendeur: il y a le palais d'Auguste, la maison d'or de Néron, le palais de Caligula, le palais de Domitien, le palais de Tibère, antiquités somptueuses, colonnettes de marbre, vases de jaspe, fragments de porphyre.

Le Pape arrive : quel coup d'œil saisissant, et quel contraste dans ces vieilles antiquités retrouvées, ces palais des Césars sortant de leur tombe en présence du pêcheur immortel de la Galilée qui vient les visiter, lui toujours vivant dans son successeur ! C'était le printemps, la verdure naissante faisait fête à la robe blanche du Pape, et ces ruines se ranimaient pour le saluer. Tout à coup. Pie IX passe devant nous et, nous donnant sa main à baiser, il s'écrie avec son angélique sourire : « Voici aussi les antiquités de l'ancienne loi. » En effet, nous aussi, nous étions les antiquités de la loi mosaïque faisant pendant aux antiquités de la gentilité païenne pour acclamer le représentant de Jésus- Christ, et nous aussi nous revivions sur son passage et sous sa bénédiction.

Un autre gage de la réponse du Prince des Apôtres nous fut donné dans le coucher du soleil sur ces ruines du Palatin.

A la fin d'une journée, lorsque le soleil est sur le point d'abandonner l'horizon, le charme des ruines devient magique. A cet instant du crépuscule où, de la part de la nature et de la part du soleil, semble s'exprimer comme un regret mutuel de se quitter, si les derniers rayons de lumière rencontrent des ruines, il en résulte un effet de beauté presque indescriptible. Sous cet adieu de la lumière, elles prennent une teinte rose, elles oublient un instant leurs aspects austères et mélancoliques : il se livre une sorte de combat entre la mélancohe de ces ruines et la sérénité de la lumière, et la sérénité devient plus belle au contact de la mélancolie ! Ce moment dans la campagne est sublime, on n'en perd jamais le souvenir. Si au dernier instant de la journée, les ruines fournissent ainsi à la lumière ses effets les plus émouvants, nous en dirons autant des âmes qui ont péché, qui se sont repenties, mais qui, n'ayant plus le temps de réparer leurs ruines, s'adressent à la charité ou à l'amour pour obtenir d'être illuminées et transfigurées à leur dernier soir. Car la charité ou l'amour, voilà le moyen qui répare avec célérité, et néanmoins avec perfection.

Mais cet amour a, comme le soleil, une forme sensible et des rayons. Quels sont- ils?

Une pauvre femme allait mourir. Un prêtre, à ses côtés, cherchait à consoler et à bénir sa dernière heure. Mais il n'y parvenait pas, car cette femme avait beaucoup péché. Comme il ne cessait de la conjurer d'avoir pitié de son âme et de se confier à la miséricorde, la pauvre femme se soulève éplorée, et, étendant ses mains : « Comment voulez-

VOUS, s' écrie- 1- elle, que je me présente avec confiance devant Dieu? Regardez... mes mains sont vides, je n'ai rien à lui offrir. »

Et, en même temps, par un mouvement convulsif de désespoir, elle écartait tous ses doigts les uns des autres, pour bien faire comprendre le vide de ses œuvres. L'amour a des éclairs, autant et mieux que le génie. Avec un geste rapide, le bon prêtre s'est empressé de placer un crucifix entre ces doigts crispés. « C'est vrai, dit- il à la mourante, vos mains étaient vides ; mais vous pouvez mourir avec confiance, car maintenant elles sont pleines de Notre- Seigneur Jésus- Christ. » Le visage de la pauvre femme s'illumina, elle confessa ses fautes et expira avec un remerciement. C'était le coucher de soleil sur les ruines !

Dans cette soirée inoubliable où le soleil jetait ses derniers feux sur les ruines du Palatin, alors que la robe blanche du Pape s'éloignait dans le crépuscule, le souvenir de cette pauvre femme nous revint à la mémoire, et la manière touchante dont elle finit sa vie, le crucifix entre ses mains, nous fit demander au Dieu d'amour un semblable coucher de soleil sur les restes d'Israël. Un jour viendra où les yeux de notre pauvre peuple se rempliront de larmes en considérant le crucifix, il le pressera sur son cœur, il lui demandera pardon en le couvrant de baisers : ce sera le plus beau coucher de soleil sur les ruines de l'ancien peuple de Dieu bénies au Palatin par Sa Sainteté Pie IX.

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