CHAPITRE PREMIER
Ce qui nous détermine à tenter une démarche en faoeur des israéiites auprès du Concile œcuménique du Vatican.
I. Fiction pleine de grandeur, mais incomplète, du Juif-Errant écoutant avec émotion à la porte de l'Assemblée constituante du 28 septembre 1791 : il entend le décret d'émancipation du peuple juif. Cette fiction incomplète à cause du caractère rationaliste de l'Assemblée Constituante, devient une réalité irréprochable à la porte du Concile œcuménique du Vatican en 1869. Importance de remémorer la fameuse prophétie d'Ezéchiel sur « le champ des ossements « . Les gouvernements de la société civile ont accompli une première phase de résurrection en transformant des ossements secs et arides encore bien ajustés mais sans vie. Aux évêques d'un Concile œcuménique il appartient d'inspirer la vie. — II. L'entreprise de commencer la résurrection des restes d'Israël nous est confiée par Sa Sainteté Pie IX. Composition d'un manuscrit intitulé : « La Question du Messie et le Concile du Vatican ». Notre manuscrit achevé, nous choisissons Monseigneur Dupanloup, évêque d'Orléans, pour examinateur du manuscrit et protecteur de notre sainte entreprise. Motifs prépondérants de ce choix. Vive satisfaction de l'examinateur. Rendez-vous à Rome. — III. Envoi du manuscrit imprimé à un ^rand nombre d'évêques. Résumé substantiel de ce livre ; une première partie énumère les différentes phases de la question messianique au sein du peuple juif depuis la ruine de Jérusalem : période d'inquiétude, période de désespoir, période de rationalisme et d'indifférence. La deuxième partie énonce une dernière phase ou période de reconnaissance. Cette période, pleine de charme est appuyée sur l'histoire figurative de Joseph reconnu par ses frères. Le Concile du Vatican emprunte trois épisodes à cette histoire si touchante de Joseph. La famine, les
DÉTERMINATION d'UNE DEMARCHE
greniers de Rome, Jésus que doivent reconnaître les Israélites ses frères.
Le 26 septembre 1791, un homme au costume antique écoutait à la porte d'une Assemblée française. Son visage trahissait une douleur profonde, et la neige de sa barbe descendait à longs flots sur sa poitrine. Timidement blotti dans l'angle de la porte, il écartait ses longs cheveux de son oreille, pour écouter haletant : comme si un seul mot prononcé dans la salle allait terminer sa souffrance héréditaire et, après une fatigue de près de deux mille ans, accorder enfin le repos à ses longs voyages.
Tout à coup quelque chose s'émut dans la salle, et cette parole retentit : Pour les Israélites comme pour les autres hommes, égalité et fraternité.
Cette Assemblée était l'Assemblée Constituante de 1791, et ce vieillard qui écoutait à la porte était le Juif- Errant.
C'est ainsi qu'un poète israélite a représenté l'émancipation du peuple juif en France à la fin du siècle dernier.
Il y a, sans nul doute, quelque chose de grand dans cette fiction qui recouvre un fait historique. Ce Juif- Errant écoutant et haletant d'émotion et d'espérance à la porte des Chambres françaises, c'est un tableau qui n'est pas ordinaire. Le poète (1) lui fait dire :
« Le cerf traqué par le chasseur Succombe enfin dans sa fuite, Lorsqu'il s'élance éperdument dans les flots, Et s'y plonge tout couvert de sang.
(1) Henri Heine était israélite; il naquit à Dusseldorf, sur les rives du Rhin, en 1799, et mourut à Paris en 1856. Ses poésies lui assurèrent une place parmi les plus grands poètes de l'époque.
Je suis la bête traquée, forcée,
Pourchassée à travers le monde ;
Dans les tempêtes du feu et de la mer
J'ai cherché en vain la mort.
Il me fallait vivre, exister
Et ne jamais voir la liberté.
Mais maintenant, je crois voir l'aurore
Qui me délivre de tous mes maux,
Qui transforme tout mon être
Qui me guérit de toutes mes souffrances (1) ».
Cette fiction, nous le répétons, ne manque pas de grandeur, mais elle a un inconvénient : celui de faire arrêter et reposer le Juif- Errant à la porte d'une Assemblée rationaliste pour qui la Révélation mosaïque n'avait pas plus de valeur que la Révélation chrétienne. Quand l'Assemblée Constituante aborda la question du peuple juif, elle ne se proposa qu'un but purement civil et sciemment rationaliste : faire tomber le manteau d'ignominie qui couvrait les épaules du Juif, sans se préoccuper du voile qui couvrait ses yeux ; effacer les taches de boue qui étaient sur sa personne, sans se préoccuper de la tache de sang qui était à son front.
La fiction qui représente le pauvre Juif anxieux, attendant sa régénération à la porte des Chambres françaises, ne manque donc pas d'une certaine grandeur. Mais elle est incomplète, la vérité religieuse ayant été bannie de cette régénération.
Eh bien, ce qui n'était qu'une fiction incomplètement heureuse à la porte de l'Assemblée Constituante, est devenu une réalité irréprochable à la porte du Concile du Vatican.
Vers la fin de l'année 1869, le Concile s'était rassemblé à Rome. Les Pères s'y étaient rendus de tous les points du
(1) Traduit de l'allemand.