DETERMINATION D UNE DEMARCHE
globe. La salle conciliaire présentait une incomparable majesté. Deux choses saisissaient en l'apercevant : le tombeau du batelier de la Galilée à sa porte, et à son frontispice, cette inscription : Enseignez toutes les nations.
Or, au premier rang de la foule qui se pressait aux abords de la salle se trouvaient deux fils de ce peuple que symbolise le Juif- Errant. Ils écoutèrent à la porte. Et voici ce qu'ils entendirent :
(( D'une extrémité de la terre jusqu'à l'autre, disaient les Pères du Concile, les croyances religieuses se perdent et les nations se meurent. La Révélation est presque oubliée ; il n'y a plus de foi, la raison est au-dessous d'elle-même; la morale n'est plus suivie ; l'injustice est devenue universelle ; ou le monde va périr, ou il faut une résurrection. »
Ainsi parlaient les Pères du Concile.
En entendant ces paroles et ce mot de résurrection, les deux fils de Jacob pensèrent aux restes de leur peuple qui, eux aussi, attendent une résurrection.
Qu'on nous permette ici de parler de nous-mêmes, nous sommes deux frères jumeaux. Un jour, le Pape Pie IX nous demanda avec ce charme que tout le monde sait : « si nous étions deux Esati ou deux Jacob ? » Nous lui répondîmes que nous espérions bien que la grâce de Dieu daignerait faire de nous deux Jacob et que jamais l'un ne chercherait à supplanter l'autre. Nés le même jour, nous avons passé le même jour du judaïsme au catholicisme, à l'âge de dix- neuf ans ; nous avons été faits prêtres ensemble ; nous avons dit notre première messe à la même heure, dans la même église ; et maintenant nous travaillons ensemble, depuis bien des années à la même œuvre qui est l'œuvre de la conversion de notre peuple : jusqu'au jour où Dieu voudra bien, s'il regarde non pas nos mérites, mais sa miséricorde qui nous a ramenés de si loin, partager entre nous deux une seule et même couronne.
A l'ouverture du Concile du Vatican, l'Esprit de Dieu nous poussa vers Rome ; nous écoutâmes à la porte du Concile. On y parlait de la résurrection de la foi, de la résurrection de la raison, de la résurrection des sociétés. Nous pensâmes donc naturellement à la résurrection des restes de notre pauvre peuple.
Nous sommes prêtres catholiques, et à ce titre toutes les misères de la société nous sont chères. Mais comme saint Paul converti, nous restons israélites : ils sont Israélites, je le suis comme eux ; et c'est pourquoi nous ressentons un amour de préférence pour la grande misère de notre peuple. C'est la pensée de soulager cette grande misère qui nous a inspiré le dessein d'aller trouver un à un, l'un après l'autre, tous les évêques du monde réunis à Rome. Dans les difficultés de l'entreprise, l'amour de notre nation a bien souvent soutenu notre courage. Il nous en souvient, quelques jours après notre baptême, alors que tout était nouveau pour nous et nous laissait des impressions ineffaçables, nous rencontrâmes le pieux Père Hermann, lui aussi israélite converti, qui nous dit cette parole : « Pour sauver un seul de nos pauvres frères, je me traînerais sur les deux genoux jusqu'au bout du monde. » Cette parole nous est restée. Elle n'a pas peu contribué à nous faire entreprendre notre long pèlerinage à la porte de tous les Evêques.
Les Evêques restent à cette heure les seuls médecins de la société mourante. Eux seuls possèdent encore le pouvoir de ressusciter. Leur pouvoir de résurrection nous apparaissait d'autant plus réel et d'autant plus désirable que les gouvernements civils et politiques s'arrogent depuis 1789 la prétentieuse mission de raviver, sans le secours de l'Eglise, les races tombées et avilies. Il faut en convenir, ces gouvernements, en vertu d'un reste de puissance qui leur vient de leur ancien accord avec l'Eglise, ont cru pouvoir commencer à résoudre ces questions de résurrection. Mais
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tous leurs efforts ont abouti à une agitation chez les morts plutôt qu'à une résurrection.
Nous allons rappeler ici la fameuse prophétie d'Ezéchiel sur le champ des ossements : on y verra la part que les gouvernements ont prise à la résurrection des races avilies, et la part que nous entrevoyons pour les évêques et pour V Eglise.
« Un jour, raconte le Prophète, le Seigneur m'emporta « en esprit; et il me déposa au milieu d'un champ, et ce « champ était plein d'ossements ;
« Et il me conduisit autour de ces os; et ils étaient en « grand nombre sur la surface du champ, et très secs.
« Et il me dit : Prophétise sur ces os... Et je prophétisai. « Et comme je prophétisais, un bruit s'entendit, et voilà « qu'un grand remuement se fit parmi ces ossements, et ils « s'approchèrent l'un de l'autre, et chacun se plaça dans « sa jointure.
. « Et je vis tout à coup que des nerfs se formèrent sur ces « os, des chairs les environnèrent, et la peau s'étendit par- « dessus. Mais l'esprit n'était pas encore en eux. »
Telle est la première phase de résurrection. Voici maintenant la seconde :
« Alors le Seigneur me dit : Fils de l'homme, prophétise (( une seconde fois, prophétise à l'esprit, dis à l'esprit : Es- « prit, venez des quatre vents, et soufflez sur ces morts, « afin qu'ils revivent ».
Et je prophétisais donc encore comme le Seigneur me le « commandait. Et en même temps l'esprit entra dans ces « os, et ils devinrent vivants, et une armée innombrable « se leva sur ses pieds.
« Et le Seigneur me dit : fils de l'homme, ces os, c'est « toute la maison d'Israël (1). »
(1) Ezéchiel, chap. xxxvii.
Qu'on veuille bien réfléchir : d^une part, sur les faits étonnants auxquels nous assistons depuis un siècle; d'autre part, sur le texte de cette mystérieuse prophétie d'Ezéchiel, et l'on conviendra que les faits et la vieille prophétie s'éclairent mutuellement.
En 1791, un bruit étrange s'est fait entendre. C'était la société civile qui entreprenait de ressusciter les morts de la maison d'Israël. Sous le souffle de l'émancipation décrétée en France, les ossements ont remué ; s' approchant l'un de l'autre, chacun s'est placé dans sa jointure ; des nerfs se sont formés sur ces os, des chairs les ont environnés, des traits se sont dessinés par dessus : les Juifs qui n'avaient ni forme, ni place, dans la société civile, ont maintenant une forme, et une place ; ils forment un corps.
Le même remuement s'est prolongé aussi en Angleterre, en Autriche, en Prusse, en Italie, en Espagne; qu'on prête l'oreille, il se fait entendre à cette heure en Roumanie et en Russie.
Mais tout cela, ce n'est encore qu'un remuement des ossements desséchés d'Israël, et tout au plus leur ajustement par la société civile : V esprit n'est pas encore en eux.
La venue de l'esprit dans ces ossements appartient à la seconde phase de résurrection. « Fils de l'homme, prophétise une seconde fois, dis à l'esprit : Esprit, venez des quatre vents, et soufflez sur ces morts, afin qu'ils revivent. »
Eh bien, ce souffle de l'esprit, qui ne saurait venir des pouvoirs humains et de la société civile, c'est sur les lèvres des Evêques et de l'Eglise que nous avons espéré le rencontrer.
Venez des quatre vents, a dit aux Evêques le Pontife Romain. Et les Evêques sont arrivés des quatre vents, et ils ont formé le Concile.
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Soufflez surjces morts, afin qu'ils rei^ivent Que de morts devant vous, ô Evêques, dans ce champ qui s' appelle la société moderne ! Que de morts à faire revivre !
Oh ! n'oubliez point parmi eux les morts de la maison d'Israël.
Mais de quelle manière inviter les Evêques à répandre sur les restes d'Israël ce souffle de grâce et de résurrection? Qui nous donnera à nous-mêmes l'élan de cette grande entreprise? Dieu soit béni, cet élan nous est venu du Chef de l'Eglise. Nous venions de recevoir de Sa Sainteté Pie IX la douce mission de travailler à ce qu'il n'y ait plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur ; voici en quels termes cette mission nous était tracée :