CHAPITRE XXXIV
Le lendemain du Concile.
La soumission entière des dissidents à la faveur de la fumée des batailles. — IL Notre conversation à Rome avec Monseigneur Maret, « FEvêque vaut mieux que le livre )>. Sa conversation à Paris avec Tex-Père Hyacinthe Loyson. Il est nommé archevêque par le Pape. — III. L'acte de l'Evêque de Luçon appelant son imprimeur le soir même de son retour de Rome. Magnifique lettre pastorale de l'Archevêque de Munich à ses diocésains. — IV. Coup d'œil d'aigle du grand Archevêque de Westminster entrevoyant, dans la définition du dogme de l'infaillibilité, une force préservatrice destinée dans l'avenir à soutenir l'arche de l'Eghse sur les flots agités. — V. Une lettre du Père Marie Ratisbonne, précieux témoignage qui nous arrive de Jérusalem.
« Dieu tire le bien du mal », adage biblique qui s'est justifié au lendemain du Concile du Vatican. La guerre entre la Prusse et la France allait être un mal, une calamité ; mais à la faveur de la fumée des batailles, la soumission entière des dissidents s'accomplira sans bruit, sans humiliation pour eux. Il y aura bien encore quelques résistances partielles ressemblant à ces coups de canons isolés qui retentissent encore de ci de là quand la bataille est finie, mais la grande lutte autour du dogme de l'Infaillibilité est finie, bien finie : le Dieu des miséricordes s'est servi de la fumée
des batailles pour couvrir, comme d'une ombre tutélaire, la soumission des Evêques en retard.
Son Eminence le cardinal Capalti, un des cinq présidents du Concile, énumérant les obstacles et le péril amoncelés par les opposants, nous avait dit à nous-mêmes, dans une conversation intime : « on les a laissé se déployer comme une tempête, et maintenant les obstacles et le péril sont tels que pour en finir, saint Pierre et saint Paul seraient comme forcés de descendre parmi nous pour pratiquer une issue, saint Pierre pour ouvrir cette issue avec ses clefs, et saint Paul avec son glaive. »
Or, à l'issue de violence entrevue par le cardinal Capalti et réalisée dans la terrible lutte entre la Prusse et la France, la divine miséricorde fit succéder une issue de paix, semblable à l'apparition de l'arc- en- ciel après l'orage. En effet, les Evêques dissidents allaient rentrer dans l'unité avec le Pape comme sous la courbe triomphale d'un brillant arc- en- ciel.
Le premier qui passa sous Parc de triomphe fut Monseigneur Maret, évêque de Sura in partibus.
Nos relations avec l'aimable et savant prélat dataient de Paris. Hélas! il avait pris rang parmi les opposants ; bien plus, il était le scribe de l'opposition, son théologien : son livre (( du Concile général et de la paix religieuse, le Pape et les Evêques » était dans toutes les mains.
Il nous savait à Rome, et un jour, durant les luttes auxquelles nous assistions, il nous rencontra et nous demanda : « Mes amis, qu'entendez- vous dire de mon livre? » La réponse à quelqu'un qui nous honorait de son amitié était assez embarrassante; nous lui répondîmes : « Monseigneur'
on pense généralement que l'Evêque vaut mieux que le livre )). L'étreinte de son embrassement nous prouva que notre franchise entourée de délicatesse ne lui avait pas déplu. Nous retrouvâmes Monseigneur Maret à Paris quelques mois après la fin du Concile. Nous lui rendîmes visite, il nous ouvrit ses bras et son cœur. Prenant le premier la parole, il nous dit : « Mes chers amis, hier, à la place où vous êtes assis, dialoguait avec moi l' ex- conférencier de Notre-Dame, le Père Hyacinthe Loyson. Ce fut, de sa part, un long et pénible réquisitoire contre le dogme de l'infaillibilité. Quand il eut fini, je répliquai : s'il y a un évêque dont l'amour- propre a dû souffrir au Concile du Vatican, c'est bien moi, dont le livre a été comme le champ clos de la lutte; mais maintenant que le dogme de l'Infaillibilité a été défini, j'aimerai mieux qu'on m'arrachât les deux yeux de la tète plutôt que de désobéir à Jésus- Christ et à son Eglise. » Avec un frémissement d'admiration, nous embrassâmes le pieux Evèque.
Cet épisode du domaine privé, n'a jamais été connu. Mais voici ce qui a été non moins admiré dans le domaine public :
En 1871, parut un écrit de Monseigneur Maret par lequel il réprouvait et retirait le livre qu'il avait publié à la veille du Concile. Cet écrit où reluisait la belle âme de l' Evèque, disait: « Renouvelant l'adhésion pure et simple que j'ai déjà donnée à la Constitution dogmatique proclamée dans la session publique du Concile du Vatican du 18 juillet de l'année dernière, et confirmée par le Souverain Pontife, je rejette absolument tout ce qui, dans mon ouvrage « du Concile général et de la paix religieuse, le Pape et les Eçêques » est contraire à cette Constitution et aux définitions et décrets des Conciles précédents et des Pontifes Romains. Je déclare, en outre, que mon ouvrage cesse d'être en vente. »
Pie IX fit exprimer sa satisfaction à Mgr Maret, qui avait si noblement rempli son devoir ; et comme gage de la
satisfaction papale, Monseigneur Marret fut élevé au rang d'Archevêque.
Sous la courbe du brillant arc- en- ciel, voyons passer deux autres opposants, l'un de France, l'autre de Bavière.
Le premier est Monseigneur Collet, évêque de Luçon. Nous le rencontrons chez l'Archevêque de Tours, il nous dit : « J'ai pu vous attrister par mon opposition, mais écoutez ce que j'ai fait pour réparer un peu. Le soir même de mon retour à Luçon, j'ai mandé mon imprimeur, et ouvrant le catéchisme du diocèse, je lui ai dicté un carton qu'il devait imprimer et insérer dans le chapitre concernant le Souverain Pontife, et sur ce carton était décrite fermement et largement la prérogative de l'Infaillibilité. Je n'ai pas voulu me livrer au repos du sommeil avant d'avoir donné à ma conscience le repos du devoir accomph. »
L'autre opposant était l'Archevêque de Munich. Dès la rentrée dans son diocèse, il adresse à ses diocésains cette magnifique lettre pastorale :
(( Dans notre opposition, nous jugions d'après nos vues et nos convictions personnelles, mais nous étions bien loin de croire que notre jugement fût nécessairement le seul vrai et le seul juste. Un Evêque particulier n'est jamais en état d'apprécier les besoins de toute l'Eglise. Il voit le présent, il ne voit pas l'avenir; seul l'Esprit- Saint connaît ce qui est véritablement nécessaire ou utile à l'Eglise. C'est pourquoi, lorsqu'il parle par le Concile, n'hésitons pas un instant à nous soumettre à son jugement et à faire ce que la prudence et la foi exigent de tout catholique. Dans le domaine de la foi, toute opinion personnelle doit céder, toute théorie si séduisante qu'elle soit, doit disparaître ; la soumission et l'obéissance ne sont pas des marques de faiblesse,
de versatilité, encore moins d'un esprit servile, mais la condition nécessaire de l'union avec l'Eglise et du salut éternel. Comme Evêque catholique, durant les délibérations du Concile, j'ai nettement exprimé mes idées, estimant que tel était notre devoir. Gomme évêque catholique, aussitôt après la sentence du Concile, j'ai dû me soumettre publiquement et sincèrement. Comme Evêque catholique, je dois maintenant réclamer de vous la même soumission. » En réalité, sur ces prélats et bien d'autres encore, la courbe de F arc- en- ciel irradiait ses couleurs de sérénité et de triomphe.
Si le lendemain du Concile brillait par le retour des opposants au bonheur de l'unité, de quelles satisfactions indescriptibles les évêques de la majorité n'étaient- ils par inondés? Bornons- nous à rapporter le coup d'oeil d'aigle du grand archevêque de Westminster, Monseigneur Manning entrevoyant dans la définition de l'Infaillibilité une force préservatrice destinée, dans l'avenir, à soutenir l'arche de l'Eglise sur les flots agités. Son beau livre « Histoire du Concile œcuménique du Vatican » s'exprime ainsi :
« L'Eglise peut souffrir, mais elle ne peut mourir. Les dynasties et les sociétés civiles de l'Europe peuvent, non seulement souffrir, mais encore être détruites. En quelque lieu qu'il se trouve, à Rome ou en exil, libre ou en captivité, le Chef de l'Eglise sera tout ce que le Concile du Vatican a déclaré qu'il est, suprême dans sa définition, infaillible dans sa foi. En quelque endroit qu'il aille, les fidèles du monde entier verront en lui la ressemblance de son divin Maître, et pour l'autorité et pour la doctrine. Le Concile a ainsi fait des provisions pour l'Eglise dans son temps
d'épreuve ; alors, cela est possible, que non seulement les Conciles œcuméniques ne pourront se réunir, mais que même l'administration ordinaire du gouvernement et du conseil ecclésiastique sera à peine praticable.
« La barque de Pierre est prête à affronter la tourmente. Tout ce qui est nécessaire se trouve déjà sur son bord. Les âges passés étaient violents et pleins de périls ; mais les âges futurs peuvent bien les surpasser en violence, comme l'ouragan surpasse une tempête ordinaire. Les temps du Concile de Trente étaient orageux ; mais depuis trois cents ans la licence et la violence de la libre pensée, de la libre parole et d'une presse sans frein, qui n'épargne rien d'humain ou de divin, se sont accumulées et ont grandi en étendue et en intensité. Tout cela s'est précipité sur le Concile du Vatican. Et au milieu de tout cela, le Vicaire de Jésus- Christ, condamné par toutes les puissances du monde autrefois chrétien, reste seul debout, faible mais invincible, et le juge suprême, le docteur infaillible des hommes.
« L'Eglise est donc pourvue de tout ce qui lui est nécessaire pour la foi et pour la vérité, pour l'unité et pour l'ordre. L'inondation peut venir, la pluie peut tomber, les vents peuvent souffler, et se précipiter sur elle ; elle ne sera pas renversée, parce qu'elle est fondée sur Pierre... Que les pouvoirs civils, les uns après les autres ou tous ensemble, prétendent faire du Vicaire de Jésus-Christ leur sujet, jamais il ne sera sujet. Le non possumus est non seulement immuable, mais invincible. Le Chef infailhble d'une Eglise infaillible ne peut être soumis à la souveraineté d'un homme. Le Concile du Vatican a fait éclater cette vérité avec l'évidence de la lumière. Le monde peut la mépriser et la combattre, mais l'Eglise de Dieu ne cessera de croire et d'agir d'après cette loi de foi divine. ))
On nous pardonnera de clore ces détails sur le Concile du Vatican par un témoignage qui nous vint de Jérusalem. A propos de la question des restes d'Israël, motif de notre participation à ce cher et inoubliable Concile, le Père Marie Ratisbonne nous écrivait, en date du 2 janvier 1871 :
(( Bien chers et aimés frères,
(( L'œuvre capitale du Concile, terminée tout juste à l'instant où les catastrophes qui allaient éclater à l' improviste, rendaient cette œuvre si indispensable à l'Eglise et au monde, nous est une lumière consolante à travers les ténèbres où nous sommes plongés. Le Patriarche de Jérusalem, qui est de retour depuis une quinzaine, voit l'avenir sous les couleurs les plus sombres, à cause de l'apostasie de tous les gouvernements chrétiens, et de l'affaissement politique et moral de l'Europe. Toutefois, bien entendu. Son Excellence ne doute pas du triomphe de l' Eglise ; et ce triomphe sera d'autant plus important et plus éclatant que le déchaînement de l'enfer aura été plus formidable. La divinité de l'Eglise brillera d'une nouvelle auréole ; et alors sonnera l'heure de la conversion des Juifs. Oui, je pressens que les cataclysmes actuels prépareront cette étonnante résurrection. Je remuerai le ciel et la terre, dit le Seigneur.
« Vous aussi, chers frères, guidés par l'Esprit- Saint au Concile du Vatican, vous avez préparé le grand événement et par vos écrits, et par vos démarches, et par les résultats extraordinaires que vous avez obtenus ; vous ne perdrez pas de vue, au milieu des préoccupations actuelles, la sublime mission que vous avez reçue d'en haut ; les grandes eaux des tribulations ne ralentiront pas votre zèle, et n'éteindront pas votre charité ! »
Oh ! non, bon Père Marie, grâce à vos prières et à celles de votre vénéré frère Théodore, rien n'a pu éteindre notre charité pour les restes d'Israël : nous sentons que vous nous assistez du haut du ciel.