CONCLUSION- SITUATION DU SUD; SES DROITS, SES DEVOIKS ET SES
ESPEEAJNCES.
L'histoire de la guerre finit avec la reddition du dernier soldat confédéré. Nous ne voulons pas dépasser les limites ainsi posées à notre narration, mais il n'est pas hors de propos de jeter ici un coup d'œil général sur les conséquences de la guerre, autant qu'elles ont été jusqu'à présent déterminées par les actes des partis, et en ce qu'elles entraînent des destinées futures du pays ; car c'est à la lueur de ces faits que seront probablement lues un grand nombre de pages de l'Histoire de l'Amérique,
La reddition de Lee ne fut pas l'acte isolé d'un général défait et écrasé ; elle ne fut pas un malheur individuel. L'esprit du Sud tout entier était pleinement représenté dans cet abandon. Le peuple était désormais convaincu que la cause confédérée était perdue ; il vit que ses fatigues de 'luatre années, ses ressources si mal comprises et si mal appliquées, n'avaient produit aucun résultat, et il se soumit à ce qu'il crut être la conclusion forcée du conflit.
La guerre cessa au milieu de la plus grande ruine des temps modernes. Onze grands Etats gisaient abattus ; leurs capitaux étaient absorbés, leurs champs désolés ; leurs villes et les villages ruinés ; leurs travaux d'utilité publique détruits ou brûlés; leur système de travail anéanti; le fruit des labeurs des générations jetés au vent; leurs propriétés en esclaves annulées par un trait de plume ; deux mille millions de dollars disparus par une seule mesure spoliatrice, — pénalité comprise dans un seul édit et égale, en rigueur, à celles-là seulement qui ont pu être exercées dans des luttes auxquelles l'histoire ôte le nom de guerre pour leur donner celui de brigandages.
Comme preuve évidente de la pauvreté que la guerre a produite dans le 8u;l, il nous suffira de citer l'exemple de
la Caroline du Sud. Le recensement de ISGO évaluait la propriété, dans cet Etat, à 400,000,000 de dollars. On estime que la guerre a détruit, en dévastation de maisons, de plantations, de marchandises ; en amoindrissement des valeurs de chemins de fer, banques, sécurités particulières, etc., environ 100,000,000 de dollars. Le même recensement donnait 400,000 esclaves, représentant une valeur de 200,000,000 de dollars, — ce qui laisse seulement, comme valeur des propriétés de tout l'Etat, 100,000,000 de dollars, et la plus grande partie de cette somme consiste en terres qui ont subi une immense dépréciation depuis les derniers événements.
La fin de la guerre présente au gouvernement de Washington deux alternatives bien distinctes et bien opposées, par rapport à la politique à employer vis-à-vis des Etats conquis. L'une est la politique de rétablissement de l'Union et de réconciliation ; l'autre est celle de restriction. Le parti qui favorise celle-ci n'a pas tardé à développer tout au long ses doctrines, qui impliquent la confiscation universelle au Sud, la répression des chefs de la sécession, le retrait des droits politiques aux hommes qui ont agi ou sympathisé avec les rebelles, et l'octroi des droits de citoyens aux nègres libérés. Ce hideux programme est annoncé non-seulement comme une juste punition des " libelles," mais aussi comme un gage de sécurité pour l'avenir et une condition indispensable de la paix publique.
Mais aux yeux de tout homme qui s'est inspiré des leçons de l'histoire, il est de toute évidence qu'une telle politique ne peut qu'aller à l'encontre du but qu'elle se proposait, accroître l'amertume des sentiments du Sud, semer la discorde entre les deux races, entraîner les plus viu-
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lents désordres, et enfin inaugurer une ère d'anarchie et de chaos incommensurables. L'immortel Burke a, le premier, dit cette grande vérité philosophique et historique : ••La liberté, et non le despotisme, est la cause de l'anarchie ; " et ce fut lui qui proposa, comme remède prompt et souverain aux désordres qui agitaient les Colonîps, "leur participation à la Constitution britannique."
C'est précisément de cette lumineuse leçon d'histoire que se souvinrent ceux qui penchèrent pour des sentiments de clémence et qui voulurent appliquer au Sud le bénéfice de cette grande vérité. Le parti qui émettait cette opinion s'inspira des enseignements et des hautes traditions du passé ; il envisageait la situation à son point de vue propre, dégagé des passions exaltées du moment, et il désirait que l'autorité fédérale rendit la paix, la prospérité et les droits légitimes à toutes les parties et à tous ]es habitants du pays.
Logiquement, la politique de ce parti à propos de la question dite de -'reconstruction" était de considérer les Etats du Sud comme faisant })artie de fUnion, et sans qu'il fût nécessaire d'imposer des conditions que la Constitution commune du pays ne comporte })as. Ce groupe politique, que l'on peut désigner sous le nom de parti conservateur du Nord, avait depuis longtemps soutenu cette doctrine de l'inviolabilité et de la permanence de l'Union; de l'illégalité et de la nullité de la sécession; de la négation virtuelle des eiiets produits par l'acte de séparation, — qu'ils considéraient comme le fait d'individus séditieux et ne pouvant, en aucune manière, impliquer dans leurs menées YEla' qu'ils prétendaient retirer de l'Union. Un grand nombre de membres du parti républicain se ralliaient à cette opinion, et, parmi eux, se distinguait le secrétaire d'Etat, M. Seward. Le président Lincoln s'était basé sur cette théorie quand il devint nécessaire de réorganiser les Etats reconquis par les armes fédérales. Le parti conservateur soutenait, avec toute raison, et sans qu'il fût possible d'opposer d'arguments raisonnables à cette opinion, que la tâche du gouvernement fédéral, vis-à-vis des Etats insurgés, se bornait simplement à l'anéantissement de toute résistance armée, et à mettre partout à exécution la Constitution et les lois. La guerre n'existait donc pas entre le gouvernement fédéral et les Etats en insurrection, mais bien entre le dit gouvernement et les personnes ou les pouvoirs illégaux qui, dans ces Etats, résistaient à l'autorité fédérale. Quand cessa la résistance de ces personnes, l'œuvre fut accomplie^ et les Etats furent de facto ce qu'ils avaient toujours été de juro : membres de l'Union; par conséquent, le mot réintér/ration ou réadmission n'avait pas de raison d'être. Restait seulement à l'autorité iudiciaire à poursuivre, par voie légale, les personnes qui avaient résisté à l'autorité de l'Union, — et qui tombaient ainsi sous le coup d'une accusation de haute ti-ahisoii, — et à venger l'insulte faite au gouvernement. Dans ce sens seulement, la politique de répression pouvait être exercée.
Mais cette question allait bientôt devenir un point de divergence et une source de conflits acharnés entre les partis à Washington. Quand un des moins justifiables, mais des plus courageux assassins que l'histoire connaisse, tua le président Lincoln en plein théâtre, l'autoiité executive passa aux mains du vice-président Andrew Johnson. Le peuj^le du Sud déplora ce changement comme fatal à sa destinée; et le monde espéra bien peu du nouveau venu. Sorti des derniers rangs de la société, Andrew Johnson était un ouvrier, un homme du ])euple; on le considérait généralement, au point de vue politique, comme un démagogue superficiel et manquant de fermeté;— opinion que les événements se sont chai'gé de contredire. M. Johnson, il faut l'avouer, est loin d'être un brillant esinit, son éducation a été néulig-ée, ses connaissances littéraires sont à peu près nulles, et chacun se rappelle ses discours au Sénat, où il commettait constamment des erreurs de philologie et d'histoii-e, et ces citations malheureuses qui ne manquent jamais de caractériser et de trahir l'homme qui s'est fait lui-même son éducation. Avant son avènement à la présidence, M. Johnson, comme nous l'avons dit, était considéré comme un démagogue assez habile et heureux, osant rarement s'aventurer dans les sphères supérieures de la politique et préférant se tenir au niveau des grossières sensations de la multitude; en un mot, un " homme du peuple," dans le sens qu'il faut donner à ce mot lorsqu'il s'applique à une certaine classe de "politiciens" que l'Amérique seule a le don de produire. Mais l'histoire montre de nombreux exemples de ces caractères, en apparence vulgaires ou grossiers, — qui s'élèvent au niveau des plus graves circonstances lorsque de grandes responsabilités pèsent sur eux, et dégagent de leur enveloppe grossière les grandes qualités de leur esprit. La métamorphose qui s'opéra dans la personne d'Andrevv^ Johnson, lorsqu'il se vit revêtu de la dignité de Président d'une Union rétablie, et que le monde fixa ses yeux sur lui et sur les grands principes soulevés par la situation, — est un nouvel et frappant exemple de cette vérité. Dès ce moment, l'homm'e changea. iSa fortune ne l'éblouit pas, il vit devant lui une tâche immense à remplir et une page historique telle qu'aucun autre président, à l'exception de George Washington, n'eut jamais si large et si pleine de responsabilités; il rejeta derrière lui les ambitions et les ressentiments de partis et arriva au pouvoir comme un homme qui, après avoir été pendant longtemps oublié dans sa nullité, sent se réveiller tout à coup en lui cette grandeur inconsciente et cette dignité instinctive qui n'attendent qu'une occasion pour se débarrasser de leurs langes vulgaires. L'ancien tailleur, que l'on avait tant raillé à propos de l'humilité de sa condition première, le démagogue supposé, se montra un véritable homme d'Etat, agissant en prévision de l'avenir, insensible aux clameurs des partis et attendant patiemment les fruits de sa politique.
Le président Johnson avqnirtient à une école })olitique intermédiairw, tenant le milieu entre les doctrines de M-
Calhoun et celles d'Aiexander Hamilton. Il n'a jamais été partisan extrême du dogme des Droits d'Etats; il n'a jamais reconnu le droit de nulliiication ni celui de sécession; mais il a toujours été disposé à reconnaître, dans une mesure libérale, ces droits des Etats, et à combattre cette théorie d'un gouvernement fédéral absorbant les pouvoirs et les privilèges qui, depuis l'origine de la république, appartiennent en propre aux dits Etats.
Il est heureux que le premier magistrat de la république, l'homme qui doit administrer les affaires à la suite d'une pareille commotion, occupe ce juste milieu politique, qui lui permet de suggérer aux partis extrêmes des idées de compromis et qui assure au peuple qu'il existe encore un gardien de la Constitution et des grands principes du pays, dans ces moments de querelles violentes et d'amères critiques. Il semble assez naturel que le courant de l'opinion, au lendemain de la conclusion de la guerre, se soit prononcé en faveur d'un système plus étroit de consolidation de pouvoirs, et que les hommes qui hier encore avaient entre les mains la puissance et les prérogatives que donne l'état de guerre, cherchent à en user aussi en temps de paix. La grande question que la guerre a laissé pendante, est relative à l'esprit et à l'essence du gouvernement qui doit régir le pays après cette secousse; l'expérience des quatre dernières années a-t-elle été une révolution constitutionnelle, ou un conflit à propos de telle ou telle question limitée et spécifiée ? Là est le problème. Les controverses politiques qui émeuvent la presse ne sont que des incidents, et les discussions qui agitent le Cungiès sont basées sur cette grande incertitude,— si la guerre a accompli son but en abattant toute la résistance armée, ou si elle a inauguré chez le peupie américain un changement de politique, et une nouvelle ère dans son histoire constitutionnelle.
Au moment où ces pages vont sous presse, le parti radical du Congrès de Washington a déjà adopté ou est en voie d'adopter une série de mesures qui pourraient, dans le système du gouvernement américain, soulever une des plus violentes révolutions de l'époque moderne. Des propositions ont été faites pour altérer la Constitution de manière à dépouiller les Etats du droit de définir, dans leurs juridictions respectives, les conditions à l'électorat; d'autres, ayant en vue de réformer la représentation populaire et de la baser sur le nombre des votants, et non sur celui de la population; d'autres encore tendant à régir et à contrôler les obligations contractées par tel ou tel Etat et appliquer d'une manière arbitraire le produit des taxes. L'acte connu sous le nom de Bill de droits civils (adopté malgré le veto présidentiel) a non-seulement établi l'égalité du nègre, mais il a virtuellem.ent aboli, au moins dans une de leurs principales prérogatives judiciaires, les lois d'Etats et les tribunaux d'Etats. En résumé, la phalange extrême du parti républicain noir de Washington a cherché à ôter tous droits au peuple du Sud, ù empêcher sa représentation au Congrès, à perpétuer le pouvoir des radicaux et à leur donner les
moyens de gouverner les Etats méridionaux comme on régit les territoires conquis et subjugués.
La faute pratique de tous les systèmes despotiques est de ne pas assez tenir compte de la résistance morale qu'ils éprouvent et d'essayer de manier des liommes comme des objets inanimés, auxquels il suffit d'appliquer une force motrice suffisante pour les plier à toutes fins. La pensée, les sentiments ne sont rien aux yeux du despotisme; il ne voit pas que la science du gouvernement consiste aussi bien à concilier les éléments qu'à maîtriser les forces. Aux yeux des radicaux du Nord, le soldat avec son sabre au côté, le marslioll armé de son mandat de confiscation, le nègre jeté ainsi dans une fausse position, sont les pacificateurs du pays et les sentinelles du Sud. Mais ils ne réfléchissent ni aux résultats de semblables mesures sur les sentiments du peuple du Sud, ni à l'étrangetô d'une situation impropre à tout rapprochement, et ils ne sauraient se faire une idée des passions qu'ils allument, non plus qu'ils prévoient les effets de cette constante irritation qui finit par s'enraciner dans le cœur du peuple et le pousse fatalement aux entreprises désespérées.
Si, à cet égard, le peuple du Nord était consciencieusement éclairé sur ses véritables intérêts, il comprendrait enfin que la politique funeste des radicaux est d'embarrasser et de ruiner le Sud, d'empêcher non-seulement le rétablissement de ses droits politiques, mais aussi le retour de sa prospérité matérielle, dans laquelle, cependant, le Nord a un si puissant intérêt, et le gouvernement un champ d'imposition si vaste et plus important que les Etats septentrionaux. Il faut que le peuple du Sud soit affranchi de cette crainte perpétuelle de confiscation de propriétés et d'autres mesures identiques, avant qu'il puisse se livrer en toute sécurité au travail et à l'amélioration de ses ressources. Il faut qu'il soit bien assuré que le nouveau système de travail ne subira plus la démoralisation des théories politiques, avant qu'il puisse donner sa confiance à ceux qu'il emploie. Il faut que toutes ces agitations fébriles cessent, avant que son industrie se ranime et essaye de reconquérir, entièrement ou en grande partie, le terrain perdu dans les dernières années.
Les liommes de finances de Washington considèrent qu'il est de la j)lus haute importance que le Sud acquière assez de prospérité pour supporter sa part de ce fardeau qui a nom la dette nationale, et qu'il puisse, par l'échange de ses produits, contribuer à réduire cette dette à une base métallique. Tout l'édifice de la prospérité du Nord repose sur un crédit de papier, fondation peu stable. Chaque individu de cette section est donc directement intéressé au prompt développement de la prospérité matérielle du Sud. Or, ce n'est pas par l'agitation politique que ce résultai peut être obtenu; ce n'est pas la main du fanatisme qui jettera la semence de ces fruits si désirables. Que le peuple du Sud obtienne donc des garanties politiques^ qu'il lui soit permis de s'abriter sous le bouclier de la Constitution, et l'ère des
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travaux pacifiques reviendra; do grandes et fructueuses opérations industrielles écloront. L'histoire enseigne que tout peuple menacé à chaque instant d'un changement politique, incertain aujourd'hui de ce qui se fera demain, ne peut vivre qu'au jour le jour;— le capital s'en éloigne; l'industrie se limite à des entreprises insignifiantes, et le travail matériel lui-même ne peut lui prêter qu'un appui chanceux.
Il faudrait être aveugle pour ne pas voir, dans les indices de l'opinion au Nord, et dans cette série de mesures législatives adoptées en conséquence de la guerre, une tendance fatale et alarmante à la consolidation. Ce n'est pas seulement l'unité territoriale des Etats qui est menacée par cette doctrine si répandue aujourd'hui, c'est la cause du système républicain lui-même. Une guerre d'opinions peut succéder à celle qui vient de finir; et elle serait bien plus dangereuse pour les libertés américaines que ne l'ont été toutes les ordonnances de sécession et toutes les armées de la Confédération.
Les Droits d'Etats mis en question par les propositions congressionnelles dont nous venons de parler ne sont pas ceux qui ont été risqués par le Sud lorsqu'il a accompli l'acte de sécession et qui, pour cette raison, lui ont été soustraits par la force des armes. Le programme radical, cité plus haut, établit intelligiblement que la guerre n'a pas anéanti tous les droits d'Etats et qu'il en existe encore d'importants que l'acte de sécession et la conclusion des armes n'ont pas anéantis. Ce sont ceux-là mêmes que le Sud doit affirmer, c'est sur ces restes de droits qu'il doit de nouveau lever l'étendard d'un parti, — mais ce sont ceux-là aussi que le parti révolutionnaire du Congrès nie au Sud et veut lui soustraire. Ces droits que réclament les Etats sont : celui de la représentation constitutionnelle; celui de décider quelles sont les obligations et les dettes d'Etat à assumer; celui d'avoir leurs propres codes et lois; celui de régir celles de leurs institutions domestiques qui ont survécu à la guerre et que le traité de reddition n'a pas abolies.
Et c'est ici que le peuple du Sud met en demeure cette doctrine mixte des droits d'Etats que professe le président Johnson de donner les explications indispensables et de préciser quelle est la somme de droits que la conclusion de la guerre a respectivement laissée au Nord et au Sud. Le peuple du Sud ne regarde pas les propositions du Congrès comme des violences de partis; il n'est pas disposé à entrer dans ce cercle étroit de débats isolés et à discuter des questions particulières où il voit avec raison l'existence d'un grand principe mis en jeu. Il considère ces débats dans leur sens élargi et véritablement sérieux; comme une révolte contre la Constitution, comme une rébellion contre les autorités traditionnelles et écrites de la politique américaine, comme une guerre aussi grave que celle des baïonnettes et plus menaçante dans ses résultats que le conflit armé qui vient d'être décidé.
Les remarques suivantes faites par le président des Etats- Unis, n'exagèrent pas la gravité de la situation :
L'heure présente est regardée comnio un moment de crise pour les affaires de la nation; à peine est-eile moins critique que quand une force armée et organisée cherchait ù abattre le gouvernement. Attaquer et tenter de détruire le gouvernement au moyeu d'une combinaison armée n'est pas plu? dangereux pour la vie d'une nation, qu'essayer de la mettre en révolution et d'en miner l'existence par le dédain et la destruction des sauvegardes placées par la Constitution autour de^ libertés du peup'e. Mon parti est pris, ma ligne de conduite tracée ; je défendrai la Constitution contre tous ceux qui l'attaqueront, de quelque côté que vint cette attaque. Je ne reculerai pas d'un pas dans la voie où je me suis engagé.
Un étranger intelligent, venant aujourd'hui à Washington pour y observer la politique actuelle, serait embarrassé de décider si les Américains ont ou n'ont pas un gouvernement. Il y a des noms : il y a le Pouvoir Exécutif, le Pouvoir Législatif, le Pouvoir Judiciaire; mais telle ou telle question est-elle du ressort exécutif, congressionnel ou judiciaire ? c'est ce qu'il paraît impossible de décider. Chose remarquable, il n'est pas aujourd'hui à Washington un département dont les attributions soient bien définies. Il y a bien l'extérieur et l'apparat d'un gouvernement; l'anarchie se cache sous le voile d'un mécanisme régulier, mais la ré-, partition bien définie des pouvoirs et l'ordre nécessaire à toute administration des affaires publiques paraissent avoir entièrement disparu; la charte du gouvernement est méconnue, la Constitution débordée et émasculée par ces amendements qui, une fois mis à effet, laisseront à peine un vestige de l'œuvre primitive, de ce grand acte où l'on reconnaît la main de nos pères et la date de 1789. Une controverse ayant une telle origine est quelque cliose de plus qu'une simple polémique de partis, où des points de coïncidence existent entre les deux camps adverses et posent une limite à l'opposition parlem.entaire, et où chacun d'eux s'appuie sur les clauses définies d'une constitution écrite. Un tel débat s'élève bien au-dessus de toutes ces arguties de partis dans lesquelles le peuple américain a acquis une expérience si concluante de ces folles excitations et de ces alarmes exagérées auxquelles sans doute il ne donnera plus aucune attention et qu'il considérera comme des ébullitions éphémères. Aujourd'hui la situation politique est éminemment grave et domine de haut toutes ces effervescences partielles. Quand un Congrès qui ne représente guère plus que la moitié des Etats américains, — et qui se trouve, par conséquent, être une autorité anti-constitutionnelle et un parti factieux, — entreprend d'absorber tout le pouvoir du gouvernement; de trancher des questions du ressort exécutif par l'intermédiaire de son "comité de reconstruction;" d'abattre le pouvoir judiciaire des Etats du Sud par l'érection des "bureaux d'affranchis " et autres usurpations semblables, et d'ériger un '' empire dans l'empire" dans une partie de l'Union, — il est évident que la question se dégage des simples contestations de partis, entraîne les traditions et l'essence même du gouvernement et s'élève à la hauteur d'un conflit dont le résultat doit être la perte ou la conservation des libertés constitutionnelles de l'Améiique. En face d'une telle situation, un? question se dresse, effrayante, devant l'esprit de
robservcateur : la guerre qui vient de fuir a-t-elle siruplemcnt Jeté les fondations d'une autre guerre? Les graves leç ons de l'histoire montrent que peu de nations ont eu une première guerre civile sans avoii' leur seconde, et que la seule chose qui puisse empêcher cette fatale récidive est une politique de concessions sages et libérales accordées de bonne grâce par le parti vainqueur. De telles réconciliations sont pins rares dans la forme républicaine de gouvernement que dans toute autre ; car si les sentiments de générosité et d'oubli se trouvent quelquefois dans l'a ne d'un chef absolu, l'histoire de l'humanité indique fatalement que les partis politiques en sont à peu près dépourvus et qu'il ne faut s'attendre à rien de pareil chez ces masses fiévreuses que dominent les passions du moment.
Cette division des partis au Nord, — radicaux et conservateurs,— correspond à peu près à une scission parallèle qui s'est opérée dans le peuple du Sud relativement aux conséquences de la guerre. Mais ici, cette divergence d'opinion ne va pas aussi loin ; car au Sud, le parti correspondant aux radicaux du Nord, — le parti qui considère les vaincus comme courbés complètement sous La main du vainqueur, et les prérogatives rendues à ceux-là comme des grâces octroyées par le plus fort, — ne se compose que de cette détestable faction d'adorateurs du soleil levant et de cette coterie servile que font naître tous les grands changements de l'histoire.
Il est une meilleure appréciation, connue déjà du peuple du Sud, de ce que le résultat de la guerre a imposé aux vaincus et des questions ou des droits qu"il a laissé pendantes. La dernière et mémorable remarque du président Davis, lors de sa fuite, et avant que les portes de la prison se refermassent sur lui, a été une sage et noble parole, dont rhistoire doit tenir compte à ce chef infortuné. " Le principe pour lequel nous avons lutté," dit-il, " est forcé de se réaffirmer de lui-même, à une autre époque, et peut-être sous une autre forme." Et, comme lui, le premier orateur du Sud, l'homme aux cheveux gris et aux yeux perçants, — Henry A. Wise, — a récemment proclamé à ses compatriotes que tout n'est pas perdu, qu'il reste encore à livrer une autre bataille : celle des libertés constitutionnelles, et que, dans ce dernier et grand conflit, le Sud a un devoir et une glorieuse mission à remplir.
Le peuple du Sud consent à perdre ce que la guerre a fait tomber entre les mains des Fédéraux ; mais on n'a pas le droit d'attendre de lui qu'il abandonne ce que la guerre n'a pas conquis, et qu'il abdique ses principes politiques pour appuyer la politique de concentration. Ce dogme ne peut lui être imposé, le Nord a conquis les biens matériels, et non les idées. Les résultats pratiques de la guerre sont : . le rétablissement de l'Union, l'abolition de l'esclavage, et le retrait, au Sud, des droits politiques qu'entraîne cette conclusion, — mais rien au-delà. La doctrine de sécession est éteinte, mais il reste encore des deoits d'états, si
nous en croyons le président Johnson, qui, récemment, a employé ces mots d'une manière officielle et a virtuellement affirmé qu'ils avaient, encore aujourd'hui, une signification positive. Même si les Etats sont fermement retenus dans l'Union ; si l'autorité de cette Union est reconnue comme suprême dans cette acceiition, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'elle doit être reconnue comme suprême à tous égards et dans toutes les questions ; qu'elle a le pouvoir d'imposer des législations aux Etats ; qu'elle est " un gouvernement national, au-dessus des Etats, au-dessus du peuple." Il reste donc au Sud à sauvegarder soigneusement ce qui lui reste de droits, et bien qu'ayant abdiqué la doctrine de sécession, à bien se garder d'abandonner ce qui lui reste de prérogatives et d'appuyer un " gouvernement national " qui prétend à une autorité illimitée sur tous Etats, et arrivera bientôt à les considérer, eux, comme de simples expressions géogi'aphicjues et leurs populations comme "le peuple de l'Union."
Mais on voudrait amener le Sud à abdiquer ce qui lui
reste de puissance intellectuelle et à consolider la paix générale eu rejetant toute pensée de fiiiro " une guerre d'idées." Et c'est précisément cecte " guerre d'idées " que le Sud demande et qu'il veut poursuivre aujourd'hui. Cette phrase paraît formidable : Une guerre d'idées ! Mais, après tout, elle n'est qu'une figure de rhétorique inoflfensive, et elle signifie seulement qu'il y a ou qu'il y aura différents partis dans le pays. Qui consentirait à vivre dans un Etat où il n'y a pas de partis, où tout suit la même impulsion ? Personne ; car où un tel conflit n'existe pas, il n'existe ni liberté, ni animation, ni théâtre d'activité intellectuelle, ni objet d'ambition, ni intérêt quotidien, et le despotisme s'infiltre peu à peu dans les mœurs. La " guerre d'idées " est tout ce qui reste au Sud. Il a jeté au loin l'épée et ne combattra désormais qu'à armes parlementaires ; il a abandonné toute idée de s'enrôler sous la bannière du fanatisme pour poursuivre la conquête de la raison et de la justice. Dans une telle guerre, il est encore possible de remporter de grandes victoires, de rendre des services mémorables à l'humanité et de décider d'immenses résultats. Le peuple du Sud appuie ces principes et voit dans la situation présente, non un prétexte à assertions dogmatiques, à discours furibonds et à déclamations fanatiques, mais une occasion d'exposer simplement ses droits et de réclamer l'approbation de tout esprit intelligent.
En dehors du domaine de la politique de partis, la guerre a laissé au Sud une autre considération à envisager. Il est un fait remarquable que les Etats réduits par la guerre sont aptes à laisser éteindre leur autonomie intellectuelle, leur littérature, leur tournure d'esprit, les formes de pensées. Et cette décadence n'est nullement incompatible avec cette prospérité matérielle qui souvent réagit dans un pays après c[u'il a été arrosé de sang humain. Quand la Grèce tomba sous le joug de Rome, elle jouit d'une richesse qu'elle n'a-
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viiifc jcimais connue auparavant. De ce moment, data une j ère de prospérité et d'abondance matérielles. Mais sa littérature se perdit, ses écoles se vidèrent ; les arts déchurent, et son esprit, pendant longtemps le pliare du monde intellectuel, s'abîma dans une obscurité d'où il n'est jamais sorti depuis. i
Il est à craindre que dans la condition où se trouvent, actuellement les Etats du Sud, les dommages causés par le ! sabre et la torche ne soient les moindres de tous. Le dan-: ger qu'ils courent est la perte de leur littérature, de leurs habitudes, de leur autonomie sociale et intellectuelle, — danger qu'ils côtoient chaque jour en appliquant toutes leurs facultés à recouvrer la prospérité matcncUc que la ; guerre a annihilée. Il est des conseillers funestes qui disent aujourd'hui au peuple du Sud que l'unique but de tous ces! efforts doit être de chercher à rétablir sa fortune abattue ; d'attirer dans les latitudes méridionales le travail et le cnpital du Nord ; de construire partout des manufactures, des ; moulins, des hôtels, de s'adonner entièrement au commerce | et à l'industrie, et de lutter enfin avec l'esprit d'entreprise! et les tendances mercantiles du Nord. Un tel avis a son bon et son mauvais côté. ]\[ais il est, dans la ^■ie d'une nation, des aspirations plus nobles que celles de la richesse et du faste, si chères à l'esprit yankee ; la civilii^ation ne tend pas exclusivement au développement du bien-être matériel, \ Les peuples, comme les individus, aspirent à (|uel(|ue chose de plus grand et de plus haut (pie cette grossière prospérité proportionnée au nombre de dollars. Le cft'ur ulcéré, mais toujours lier et ambitieux de l'homme du Sud, ne répondra pas ces paroles peu dignes d'un homme qui a trop promptement oublié le passé, — M, Orr, le gouverneur de la Caroline du Sud: "Je suis fatigué de voir la Caroline du Sud telle qu'elle était. Je voudrais pour elle la prospérité matérielle de la Nouvelle-Angleterre. Je voudrais voir chaque ^ pied de son territoire exploité avec cette vie, cette intelligence, cette vigueur que l'on trouve dans le Massachusetts."
Chaque cause a ses renégats ; il est des hommes quj passent leur vie à ramper et à s'engraisser des bribes du pouvoir; mais il en est d'autres qui, au milieu des calamités publiques et de la perte de leur bien-être particulier, laissent derrière eux la mémoire de nobles faits et un héritage impérissable de gloire.
La défaite n'a pas "rendu profanes nos choses sacrées." La guerre a laissé au Sud sa propre histoire, ses pi'opres héros, ses propi-es larmes. Sous l'empire de ces traditions, les enfants arriveront à l'âge viril, et elles s'incrustent profondément dans l'âme, ces leçons qui tombent des lèvres des mères que les batailles ont rendu veuves.
Ce serait incontestablement la pire de toutes les conséquences de sa défaite, si le Sud perdait aujourd'hui cette
individualité intellectuelle et morale qui lui assigne une place distincte entre les nations, cette supériorité de civilisation, de caractère, d'habileté et d'érudition politiques qui le met au-dessus de ses voisins du Nord. Cette prééminence a été reconnue par tous les observateurs étrangers et par les hommes intelligents de tous les pays ; c'est le Sud qui a produit les quatre cinquièmes des écrivains politiques américains, et qui a fourni au Panthéon de l'histoire la plus longue liste d'illustrations. Or, la guerre n'a pas pu conquérir ou amoindrir cette supériorité ; et le Sud doit la réclamer et prendre à tâche de la conserver.
La guerre n'a pas tout détruit. En dehors des intérêts mis enjeu et décidés par le conflit, il en est d'autres que le Sud doit sauvegarder. Il doit se soumettre franchement et sans arrière-pensée aux seules qvcslions (pic la guerre a. iravclices, c'est-à-dire au rétablissement de l'Union et à l'exclusion de l'esclavage. Aussi considère-t-il ces faits comme irrévocablement accomplis, mais il ne peut et ne doit pas considérer comme tels certains principes que la guerre n'a pas décidés : l'égalité et le suffrage des nègres, l'abandon total des Droits d'Etats, l'orthodoxie du parti démocratique, le droit de faire preuve de dignité dans le malheur et de conserver le respect de soi-même dans l'adversité. Ces principes, le peuple du Sud les réclamera, les maintiendra et afîirmera en eux ses droits et ses vues.
Ceci n'est pas le langage de l'insolence et de l'esprit de faction. Il n'est pas hors de propos ni déraisonnable de dire ici au Sud de cultiver sa supériorité comme peuple, de maintenir ses anciennes écoles de littérature et de sciences, d'affirmer sa civilisation particulière par les formes de sa pensée et la distinction de ses habitudes, et de convaincre ainsi le Nord qu'il a, non pas subjugué un pays inférieur, mais obtenu l'alliance d'un peuple noble et instruit, et formé une association avec ceux qu'il peut être fier d'appeler ses frères.
Dans de telles conditions, une paix solide et honorable est encore possible ; une paix qui permettra au Sud de préserver ses chères traditions du passé. Il ne peut plus y avoir de Sud politique, mais le Sud social et intellectuel peut conserver son autonomie morale. ]\Iais si, par contre, les populations méridionales, oublieuses des enseignements et des conséquences de la guerre, acceptent une position subalterne et abandonnent volontairement ce que la guerre n'a pu leur ôter ; si elles délaissent leurs grandes écoles de pensées et d'intelligence pour l'âpre poursuite de la prospérité matérielle, alors on pourra dire d'elles ce que Tacite disait des Romains de la décadence : " Nous ne pouvons pas dire que nous avons vécu, mais que nous avons rampé, les jeunes, vers la décrépitude de l'âge ; les vieux, vers une sépulture sans gloire,"
Il était impossible, au moment où ]\T. Pollard écrivait le L(M CavRo, et il le serait encore maintenant, de fiiire une histoire complète, vraie et impartiale de In guerre du Sud. Aujourd'hui que les passions ne sont pas éteintes, quand les principaux auteurs de ce drame gigantesque sont vivants, qunnd les événements de l'heure présente paraissent se faire un jeu de démentir les jugements trop hâtivement portés sur les individus, une telle tâche serait audessus des forces de l'historien.
Il ne faut donc pas s'étonner si l'œuvre de Edward A. Pollard est empreinte de cet esprit passionné dont le temps n'a pas encore pu adoucir les aspérités. Telle qu'elle est, cependant, l'histoire qu'il a écrite est la seule qui envisage l'ensemble des événements au point de vue du di'oit et de la justice ; elle est la seule qui reconnaisse ce principe immuable de la souveraineté populaire, — principe d'où découle la liberté de sécession, — elle est la seule qui se soit faite l'écho du faible et du vaincu. A ce titre, elle a droit à l'appui de l'homme élu Sud.
Malheurement, à cette passion, poussée par lui à l'excès, l'auteur a ajouté un défaut plus grave : la partialité. A son point de vue, la Confédération se résumait en un Etat, la Virginie ; en une ville, Richmond ; en une armée, celle de la Virginie septentrionale; à trois ou quatre hommes: les virgiiiiens Lee, Jackson, Johnston et Stuart. Un tel sentiment, excusable en principe, cesse de l'être lorsque celui qui le nouirit embrasse dans son jugement un tout dont l'objet de son aflection n'est qu'une partie. Si, au lieu de donner à son livre un titre collectif, M. Pollard l'eut appelé V Histoire de la Virginie ])endant la guerre, ou les Camixigms de Varmée de la Virginie du Nord, cette partialité outrée eut eu une raison d'être. Elle n'en a plus dès qu'elle comprend dans ses ajtpréciations tous les Etats, toutes les villes, toutes les armées et tous les hommes qui ont marché cote à cote pendant quatre ans, ont souffert les mêmes privations, ont enduré les mêmes fatigues, et ont droit à une part égale de gloire.
Celui qui ne connaîtrait de la guerre du Sud que les événements racontés par M. Pollard et les hommes qu'il entoure d'une admiration trop exclusive, pourrait croire que les Etats autres que la Virginie, — particulièrement ceux du Sud-Ouest, — n'ont joué qu'un rôle à peu près négatif dans l'histoire de cette guerre. L'auteur omet de dire que si les Virginiens ont arrosé de leur sang les champs de bataille de Fredericksburg, de Chancellorsville, de Gettysburg et du Wilderness, les soldats de l'extrême Sud, et principalement de la Louisiane, n'ont pas eu cette suprême consolation de mourir sur le sol de leur patrie, au seuil de leurs foyers. Non ! ils tombaient devant Richmond, ils tombaient à Atlanta, ils tombaient dans les prairies du Missouri, ils tombaient à Charleston, et leur patrie bien-aimée, rongée par les Butler, les Banks, insultée par des renégats, se mourait, elle aussi, sous le talon de l'étranger, sans que ses fds pussent venir à sa défense, sans que son agonie eut d'autres témoins que ses bourreaux.
Et pourtant, si la Louisiane n'avait pas Richmond, elle avait la Nouvelle-Orléans ;— si elle n'a pas apporté à la cause commune Lee, Jackson, Stuart et Johnston, elle lui a donné Beaurcgard, Bragg, Mouton, Polk, Taylor, Ilays, Gibson, Hébert, Allen et tant d'autres officiers qui ne le cèdent en rien aux généraux virginiens. Si elle ne peut montrer, sur son territoire, que de rares champs de bataille, elle a le droit de revendiquer comme siens tons ceux de la Confédération ; Manassas, Shilob et Atlanta sont plus louisianais que virgiiiien, tennessien ou géorgien. Elle avait droit à une large part dans ceite grande épopée, cette fièi'e et infortunée Louisiane, et si l'histoire impartiale pouvait établir
entre les Etats une échelle de rang, basée sur la plus grande somme de dévouement, de courage et d'abnégation, notre nol)le Etat aurait des droits imprescriptibles à la primauté.
Après avoir raconté la prise de la Nouvelle-Orléans et relaté trop succinctement les faits d'armes héroïques de Bàton-Rouge et de Port-PIudson, M. PoUard ne dit plus un mot de la Louisiane pendant de longs chapitres, et n'y revient que pour tracer à grands traits l'expédition fédérale qui se termina par la bataille de Mansfiekl, la victoire peutêtre la plus décisive des Confédérés. Nous allons essayer de combhn- cette lacune en reproduisant quelques passages intéressants du JdhhkiI d'ini n/'/lncr ronfhUn', publié dans le Crr^ccnl. de la Nouvelle-Orléans, et des extraits iniportnnts de la Vie du goiirrr/ienr Allen, de madairie Sarah A. Dorsey.
Le 25 janvier 18G4, Heniy W. Allen, élu à runanimité gouverneur de la Louisiane, fut inauguré à Slireveport. Le premier acte du nouveau chef de l'Exécutif fut de s'enquérir du besoin de ses concitoyens et de s'occuper des moyens de remédier à leurs maux. Il réussit dans cette entreprise et parvint, par ses discours pathétiques et ses suggestions encourageantes, à raffermir l'esprit public et à relever le moral de ses malheureux compatriotes, si éprouvés par les désastres de tous genres. Kevenu à Slireveport, Allen se mit courageusement à l'œuvre et commença par réformer l'administration financière de l'Etat, réduite à une condition déplorable.
Le gouvernement confédéré devait une forte somme à l'Etat de la Louisiane. Allen demanda au lieutenant-général Kirby Smith, commandant le Trans-Mississipi, et revêtu de pouvoirs à peu près illimités dans cette partie de la Confédération, de transférer à l'Etat de la Louisiane la taxe que le gouvernement de Kichmond prélevait sur le coton, pour la quantité de balles de ce produit que lui, Allen, pourrait conserver à l'Etat. Cet arrangement devait être prolongé jusqu'au paiement de la dette entière, ou, au moins, d'une portion considérable de cette dette. Le général Kirby Smith consentit, et Allen mit immédiatement son projet à exécution en envoyant ses agents recueillir le coton et le sucre dans l'Etat, et en leur donnant des jjer?«2Vs pour l'exportation de ces produits au-delà du Eio Grande. L'argent qu'on put en retirer fut employé à l'achat des articles de première nécessité, — vêtements indispensables, cardes à coton et à laine, ustensiles, etc. ; — tous les objets de luxe furent strictement prohibés.
Cette sage mesure permit à Allen d'établir, dans les limites de l'Etat, de vastes dépôts d'approvisionnements de tous genres, des manufactures, des fonderies et un dépôt de médicaments {State Dîspensary) où le peuple put acquérir, à prix coûtant, tous les articles pharmaceutiques si rares dans le pays, et si coûteux, que souvent des malades
périrent faute d'une once de quinine ou de tout autre médicament. On vendit ces précieux articles à un prix excessivement réduit, en monnaie confédérée ou d'Etat. On sait que les Fédéraux avaient déclaré les médicaments contrebande de guerre. Allen établit des laboratoires pour la préparation des plantes médicinales que la Louisiane produit en si grande quantité : le ricin, le palma christi, la térébenthine, etc., etc. Deux distilleries et une fabrique de carbonate de soude furent également élevées par ses soins.
Eien n'échappa à sa surveillance intelligente. Il promit à chaque femme de son Etat une carde à coton, objet infiniment plus utile et plus approprié aux besoins immédiats des familles que les plus riches joyaux, et il sut remplir dignement sa promesse. La Louisiane n'offrait qu'un minerai de fer de qualité inférieure ; il acheta, pour le compte de l'Etat, un intérêt d'un quart dans une grande exploitation du Texas. En un niot, il s'efforça, par tous les moyens en son pouvoir, de développer toutes les ressources de l'Etat et de pourvoir aux besoins innombrables du peuple, obligeant les dépositaires des approvisionnements du gouvernement à recevoir de la monnaie d'Etat en échange des articles vendus; il arrêta ainsi la dépréciation du papier d'Etat.
En un an, le seul dépôt d'Etat de Shreveport versa dans le Trésor la somme de 425,244 60 dollars, produit des ventes. En outre, les soldats blessés, les veuves et les orphelins avaient reçu une valeur de 22,159 50 dollars en marchandises. En addition à cette somme, une valeur de 87,326 19 dollars, également en marchandises, fat aussi transférée aux divers départements de l'Etat et à l'armée, et un autre montant en nature, de 627,816 60 dollars, délivré au gouvernement confédéré. Le montant total des transactions de ce seul magasin d'Etat, création du gouverneur Allen, s'éleva donc à 1,162,551 90 dollars. Ces marchandises étaient principalement apportées du Mexique, dans des wagons, conduits par des Mexicains et des nègres, et le paiement en l'ut primitivement fait en coton, comme le prouvent les documents soumis à la Législature. Toutes ces transactions furent faites sans aucuns frais pour l'Etat,
En mars 1S64, le général Banks mit à exécution son fameux plan d'invasion des contrées de la haute rivière Rouge. Dans le courant du mois de février, le général Taylor, alors à Alexandrie, avait été renseigné, par des informations secrètes de la Nouvelle-Orléans, des détails probables du plan d'attaque des Fédéraux. Une division, sous le général A. J. Smith, devait partir de Vicksburg pour se joindre à la colonne de Banks, venant de la Nouvelle-Orléans, et traversant en ce moment le bassin du Tcche. Taylor instruisit immédiatement Kirby Smith de ce mouvement, et celui-ci concentra ses troupes pour faire face à cette attaque.
Le département militaire de Smith était très étendu, et les Etats de l'Arkansas et de la Louisiane étaient si éprouvés qu'il fallait disperser les troupes en faibles détachements pour qu'elles pussent subsister. Shreveport était le point central de ces petites colonnes divergentes. A la réception du message de Taylor, Kirby Smith s'occupa d'y concentrer les forces du département.
Le général fédéral A. J. Smith remontait la rivière Rouge, et Banks, le Tèche. Ce dernier avait sous ses ordres une force estimée à quarante mille hommes et une flottille de soixante canonnières et transports ; une véritable lé non de spéculateurs et de non-combattants suivaient l'armée envahissante. Les Fédéraux capturèrent d'abord le fort de Russy, ouvrage en terre construit au-dessous d'Alexandrie, et remontèrent ensuite le cours de la rivière sans être inquiété jusqu'à Mansfield, petit village situé entre Natchitoches et Shreveport. Taylor avait ainsi reculé devant Banks jusqu'à une petite distance du centre stratégique du département, et à une journée de marche de la frontière du Texas. Fatigué de reculer sans cesse, il résolut, en arrivant î\ Mansfield, de livrer bataille aux Fédéraux, et il envoya au général Kirby Smith, à Shreveport, un message annonçant son intention de ne pas retraiter plus longtemps.
Comme son père, le général et président Zacharie Taylor, le major-général " Dick " Taylor ne pouvait s'accommoder longtemps de ce système de retraite et d'opérations négatives. Taylor était un de nos meilleurs officiers, comme bravoure et comme aptitude nailitaire, mais peut-être étaitil trop passionné et trop impatient. Il avait osé résister à Stonewall Jackson et livrer la bataille de Port Republic, malgré les ordres contraires du général virginien. Son audace fut couronnée de succès ; la bataille fut gagnée et le général Jackson l'en félicita, mais il est hors de doute qu'il eut été cassé si la journée eût été perdue. Il en fat de même à Mansfield.
Taylor choisit son champ de bataille à environ un quart de mille du village, sur un terrain boisé et très accidenté.
L'armée se développa sur une seule ligne de bataille ; Mouton, à. la tête de son ancienne brigade, avec Polignac au centre. Le général Majors, ayant sous ses ordres les cavaliers démontés, formait l'aile gauche ; De Bray, commandant la cavalerie, à l'extrême droite. Churchill et Parsons, avec les troupes du Missouri et de l'Arkansas, formaient la réserve et s'étaient déployés à trois milles à l'arrière du champ de bataille. La route publique, par laquelle s'avançait la colonne fédérale, traversait une colline très escarpée sur le sommet de laquelle l'ennemi avait j)osté la fameuse batterie Nims.
Taylor fit alors avancer l'infanterie de Mouton à la rencontre de î'avant-garde ennemie. Une charge vigoureuse fut ordonnée au moment oii notre colonne ne se trouvait plus qu'à une légère distance de la hauteur occupée par les Fédéraux. Entre la ligne de Mouton et la colonne fédérale, s'étendait un ravin assez profond, bordé d'une barrière qui en rendait le passage encore plus difficile.
La charge dura vingt-cinq minutes. Nos hommes s'élancèrent avec une vigueur incroyable, malgré la canonnade terrible des pièces fédérales ; le passage du ravin leur coûta beaucoup de monde ; le feu plongeant de l'ennemi décimait leurs rangs sans toutefois jeter le désordre parmi eux. Arrivé au fond du ravin et avant de monter la pente assez escarpée de la colline, Mouton recommanda à ses hommes de mettre ventre à terre et de reprendre haleine avant d'attaquer la batterie. Après un moment de repos, la division entière se leva à un signal donné et courut h l'ennemi avec une nouvelle ardeur. Les officiers, qui tous étaient montés, bien que l'infanterie fut leur arme, tombèrent avec une rapidité effrayante. Le jeune et brave colonel Armant, com.mandant le ISe de la Louisiane, régiment presqu'entièrement composé de créoles, eut d'abord son cheval tué sous lui et reçut une balle dans le bras. Sa blessure ne l'arrêta pas ; mettant rapidement pied à terre et saisissant son épée de la main qui lui restait libre, il continua à s'élancer en avant, quand une autre balle le renversa encore. L'héroïque officier se leva de nouveau malgré le sang qui l'inondait, et chercha à suivre l'élan de la co| lonne ; mais une troisième balle l'étendit mort sur le champ d'honneur.
Le 18e et de Polignac arrivèrent enfin sur la batterie Nims et l'attaquèrent avec une furie incroyable. Après quelques instants d'un combat désespéré, les artilleurs ennemis abandonnèrent enfin leur fameuse batterie et s'enfuirent en désordre. Le général Mouton, qui, pendant l'action, s'était constamment tenu au premier rang et s'était montré le digne chef de l'héroïque division louisianaise, poursuivit l'ennemi; un groupe de trente-cinq Fédéraux se trouvait sur son chemin et mis bas les armes, en gige de reddition, au moment où il arrivait sur eux. Mouton se retourna vers sa division et fit signe à ses soldats de ne pas tirer sur ces hommes qui se constituaient prisonniers; mais
HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFEDERES
au moment où il tournait la tête, les Fédéraux se relevèrent et fii'ent feu sur le brave et magnanime général, qui tomba sans faire un seul mouvement, victime de sa noble générosité. Cette lâche action ne resta pas impunie ; exaspérés par la mort de leur chef, les Louisianais s'élancèrent sur les meurtriers, et avant que leurs officiers aient pu arrêter leur élan, les trente-cinq Fédéraux payaient de leur VIO leur sauvage et déloyale agression.
Privée de son chef, la division Mouton, maintenant commandée par de Polignac, continua la poursuite pendant un mille et demi, et fit ensuite place aux réserves de Walker et de Churchill, qui continuèrent la chasse jusqu'à Pleasant Hiil. A moitié chemin entre Mansfiekl et ce viUage, coule un ruisseau ; les Fédéraux s'arrêtèrent un instant sur ce point pour organiser leur résistance ; la bataille recommença avec une certaine vigueur, mais les Confédérés restèrent en possession du cours d'eau, bien que Banks, dans son rapport, ait prétendu le contraire. L'armée fédérale continua à se replier sur Pleasant Hill, tandis que la colonne confédérée bivouaquait au bord de la petite rivière qui avait vu le dernier engagement de la journée.
La division Mouton, entrée en bataille avec deux mille deux cents hommes, en perdit sept cent soixante-deux, dont beaucoup d'oflicicrs. Parmi eux se trouvaient, comme nous l'avons vu, deux officiers supérieurs : le major-général Mouton, le colonel Armant et un autre clief ti-ès aimé de ses soldats, Taylor, du 17e Texas. La plus forte partie de notre perte provenait du feu plongeant dirigé par les Fédéraux sur la colonne de Mouton au moment du nassao-e du ravin.
La bataille de Mansfield avait été livrée le 8 avril, Taylor désirait ardemment convertir ses avantages en un succès décisif et écraser l'armée de Banks, affaiblie et démoralisée par la défaite. Il avait pris à l'ennemi deux cent quatre-vingt-quinze wagons chargés d'approvisionnements précieux ; six canons de la batterie Nims et vingtdeux autres pièces d'artillerie abandonnées sur la route par la " Grande Armée " de Banks. Ce dernier retraitait précipitamment.
Arrivé à Pleasant Hill, le commandant fédéral reçut des renforts et fit une halte. De son côté, le général Tavlor ayant été rejoint par les divisions Walker et Churchill, se décida à l'attaquer de nouveau. Le combat fut aciiarné, mais moins décisif que la bataille du S. Le jour tomba sans qu'on put signaler aucun avantage bien marqué de l'un ou de l'autre côté. Mais pendant la nuit les Fédéraux abandonnèrent leurs positions et se retirèrent à la faveur de l'obscurité ; Taylor resta une fois de plus maître du champ de bataille.
Le général Kirby Smith arriva cette même nuit au quartier-général de Taylor. En réponse à la dépêche de ce dernier, du jour précédent, le commandant en chef du département du Trans-Mississipi lui avait enjoint de ne pas
livrer bataille et d'attirer Banks plus près de Shreveport, où le général Smith croyait pouvoir combattre avec plus d'avantages. Le courrier était arrivé à ]\[ansfield au moment où la division Mouton chargeait les Fédéraux. " Il est trop tard, monsieur,"' avait dit Taylor au messager du général Smitli, " la bataille est gagnée ; — et ce n'est pas la première que j'ai livrée malgré les entraves que l'on m'a suscitées.*'
Les deux commandants se consultèrent au sujet des o[)érations ultérieures. Taylor désirait })uuisuivre Banks et se croyait certain, d'après sa parfaite connaissance de la topographie du pays, de couper toute issue à l'armée fédérale en l'enfeimant entre la rivière Rouge et la rivière aux Canes; l'espace compris entre ces deux cours d'eau est couvert de forêts marécageuses et traveî'sées par un chemin unique et très étroit sur une étendue de se^it milles. En occupant le débouché de cette voie, Taylor cernait complètement les Fédéraux et pouvait aiîssi, avec l'aide de quelques renforts, capturer la flotte ennemie qui avait remonté la rivière Rouge au delà des chûtes d'Alexandrie.
Le général Taylor considérait ce plan comme le plus avantageux; la capture de l'armée de Banks, disait-il, aurait pour résultat de délivrer presque entièrement le département du golfe, de forcer les Fédéraux à retirer une partie des troupes de Sherman et de permettre ainsi au général Johnston de neutraliser efficacement les opérations de ce dernier. D'un autre côté, le général Kirby Smith jugeait plus important d'envoyer les divisions Walker et Churchill au devant de Steele, qui, de Little Rock, menaçait d'envahir la Louisiane et le Texas.
Taylor hésitait à accéder à la proposition de Smith, et il parvint à conclure un compromis qui lui donnait une chance de mettre à exécution ses propres plans : il obtint de Kirby Smith que les troupes seraient mises à sa disposition " si Steele retraitait ", et il demanda à prendre lui-même le commandement de la colonne envoyée au devant de celuici, espérant en finir au plus vite avec lui et revenir aussitôt à la poursuite de Banks. Le commandant en chef y consentit d'abord et otfiit a Taylor le grade de lieutenant général.
Laissant le général Majors attaqueriez troupes de Banks, et les généraux de Polignac et Wharton continuer la poiu'suite de l'armée fédérale, Smith et Taylor prirent les divisions Walker et Churchill et remontèrent à Shevreport. Arrivé au quartier général, Smith crut plus convenable de prendre lui-même le commandement des troupes destinées à opérer contre Steele, et il offrit au nouveau lieutenant général de prendre le commandement administratif de Trans-Mississipi, pendant que lui, Smith, irait au devant de Steele. Malgré le peu de disjjositions qu'avait Taylor à s'occuper de détails administratifs, il resta à Shevreport pendant que Kirby Smith entrait dans l'Arkansas.
Le compromis fait entre Taylor et Smith fut quelque peu modifié par ce dernier qui, non cont'înt de repousser Steele
et de garantir Shevreport de ce côté, résolut de pousser plus loin ses avantages et de détruire complètement l'armée fédérale de l'Arkansas, s'il était possible. A Mark's Mills il livra bataille à son adversaire et le força de se replier dans la direction de Little Rock; deux de nos généraux, Randall et Scurry, furent tués dans cette rencontre.
Il appartient aux critiques militaires de décider si Kirb}^ Smith fit mieux en poursuivant Steele et en couvrant Slireveport par le Nord qu'en concentrant ses divisions pour donner la chasse à l'aimée défaite du général Banks. L'événement prouva que toute l'armée de celui-ci eut infailliblement été capturée ou anéantie si le général Kirby Smith avait adopté ce dernier parti, mais il est nécessaire d'ajouter qu'une opération en ce sens eut laissé Shreveport à découvert et eut permis au général fédéral Steele de tenter un coup de main chanceux de ce côté- La conduite du général Banks devint le sujet d'une investigatioii à Washington. Le comité d'enquête rapporta ce qui suit :
"Le jugement s'appuie d'abord sur une lettre du 9 novembre 1862 au général Banks, lui donnant pour instruction de diriger, aussitôt la chute de Vicksburg, des forces suffisantes vers Jackson et Marion (Mississipi) pour y détruire les communications reliant cet Etat avec Mobile et Atlanta, et de se porter dans la rivière Rouge aussi loin que la navigation le permettra, afin d'ouvrir des sorties au coton et au sucre de ces riches régions. En cas de succès, on devait y établir la base des opérations contre le Texas.
Vicksburg et Port-Hudson tombés, le général Banks représenta au général Halleck combien il serait important, avant tout, de posséder Mobile, d'où l'on pourrait plus facilement opérer sur le Texas. Ce dernier répondit le 6 août 1S63, en insistant sur l'occupation de la rivière Rouge jusqu'à Shreveport, comme moyen de réussir. Le général Banks répondit qu'il se disposait à pénétrer dans le Texas par la passe Sabine en y portant une flottille de la baie Berwick, et, d'un autre côté, en suivant le chemin frayé dans le temps par l'invasion des Texiens en Louisiane, et portant rapidement huit mille hommes par la passe Sabine, tandis qu'un corps considérable coopérerait en marchant sur Houston et Galveston. Quant à la voie de la rivière Rouge, le général Banks écrit le 26 qu'il lui manque des moyens de transport et des hommes pour s'avancer avec sûreté sur Alexandrie et Shreveport ; ce serait trop s'éloigner de la base de la Nouvelle-Orléans, que Johnston menace de la rive est du fleuve, tandis que les forces du Trans-Mississipi s'étendent entre Alexandrie, Franklin et le Tèche, en attendant l'occasion d'opérer ainsi sur le fleuve et la ville. Le plan d'opérer par la passe Sabine et Galveston offi'e l'avantage de rester à portée de protéger la Nouvelle-Orléans.
exécute, mais sans succès. On fut repoussé de la passe Sabine et on ne put arriver à Houston ni à Galveston.
Le 4 janvier 1S64, le général Halleck revient sur ses instructions concernant la rivière Rouge. Il insiste sur l'occupation du Texas avant celle de l'Alabama, moins comme point militaire que politique. " Il est nécessaire," dit-il, "d'après l'état de nos relations étrangères, principalement avec la France et le Mexique, que nos troupes occupent au moins une partie du Texas."
Le 11 janvier est résolue l'expédition de la rivière Rouge par le général Banks, en coopération avec l'amiral Porter, et au besoin avec l'assistance des généraux Steele dans l'Arkansas, et Sherman dans le Mississipi. Le 23, le général Banks reconnaît, par une nouvelle lettre au général Halleck, qu'avec les forces promises, la rivière Rouge est le plus court chemin de l'occupation du Texas ; mais il ne peut agir séparément de Steele et de Sherman ; il faut converger et opérer ensemble, afin qu'il puisse envahir en sûreté et ramasser d'un coup la Louisiane, l'Arkansas et le Texas, dont les populations sont toutes prêtes à renouer l'allégeance aux Etats-Unis.
Le 21 février, le général Halleck doute de l'efficacité des forces confédérées que le général Banks représente avoir devant lui. "N'avez-vous pas exagéré," lui écrit-il, "la force de l'ennemi à l'ouest du Mississipi? D'après toutes les informations que nous avons pu obtenir, toute l'armée rebelle de ce département se compose des commandements de Magruder, Kirby Smith et Piice, c'est-àdire d'un nombre beaucoup moindre que celui de notre armée réunie à celle de Steele."
Le général Halleck n'est pas sans appréhension sur l'issue de l'entreprise et manifeste ses craintes dans une autre dépêche, disant au général Banks : " Vous parlez d'attendre des ordres et des instructions au sujet des opérations de la rivière Rouge ; si vous en attendez réellement, c'est qu'il y a quelque appréhension sur le succès. Cependant le sommaire de mes dépêches vous dit que, d'après conférence avec le Président, vous pouvez agir librement et d'après les plans que vous jugerez convenable d'adopter."
Le 25 février, le général Banks répond qu'il s'est mis en communication avec Sherman et Steele, et que le mouvement commencera dans la première semaine de mars. Il est cependant très embarrassé de la demande de troupes que vient de lui faire l'amiral Farragut pour attaquer Mobile.
" Si le général Steele peut se porter avec sa colonne sur Shreveport, ainsi que la demande lui en a été faite, je m'avancerais, dit le général Banks, avec quinze mille hommes ; dans le cas contraire, je ne pourrais m'aventurcr dans ce pays, car l'ennemi s'y concentre avec des forces supérieures aux miennes."
Le général Steele écrit de son côté au général Halleck,
Après avoir ainsi émis, ges vues, le général Panks les le 12 mars, que le général Banks, avec dix-sept mille hom-
HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS
mes à lui, et dix mille de Sherman, sera à Alexandrie le 17. " Ces forces sont au dessus de tout ce que peut leur opposer Kirby Smith. Kirby Smith fuira J'ai proposé à
Banks de menacer le flanc et l'arrière de l'ennemi avec toute ma cavalerie, et de faire une feinte sur l;i route de Washington avec mon infanterie. J'ai dû abandonner ce plan aux conseils de Sherman et de Blunt. Celui-ci veut que je marche sur la rivière Rouge par Monroe ; celui-là que je pousse sur Shreveport par Camden et Overton. Ce dernier plan est impossible, les chemins sont impraticables; l'autre me forcerait à découvrir TArkansas aux Missouriens de Holmes, qui a une forte cavalerie. Je me suis décidé à m'avancer par Arkadelphia sur Shreveport, avec environ sept mille hommes."
C'est dans ces conditions que, selon le rapport, les forces confédérées étaient estimées à vingt-cinq mille hommes, et celles destinées à Banks devaient s'élever à trente-sept mille, plus la coopération de la marine. La campagne contre Shreveport s'ouvrit après l'occupation d'Alexandrie.
Le général Franklin, dirigeant l'ordre de marche à partir de Grand Ecore, fit placer les équipages, d'environ mille wagons, contre les observations réitérées du général W. J. Lee, commandant la cavalerie, entre la cavalerie et l'infanterie. Ari-ivée au Sabine Cross Roads, l'avant-garde, forte de cinq mille hommes, trouva l'ennemi lui barrant le passage avec vingt mille hommes. On ne croyait point rencontrer l'ennemi si près, et on ne s'attendait à aucune résistance avant d'être à Shreveport. Le général Lee avait vainement insisté auprès du général Franklin pour qu'on mît les trains à l'arrière de l'expédition. La bataille s'engagea le S. La cavalerie fut refoulée : l'infonterie, envoyée à son secours, fut mise en désarroi. La retraite commençant, les trains de wagons obstruèrent les routes et complétèrent le désastre. Le général Banks n'avait nulle connaissance de la disposition peu militaire de ces masses de wagons. Le général Franklin assume la responsabilité de la faute.
De ce qui précède, l'enquête voit la cause dominante de la défaite dans le fait que Ton avait compris que l'expédition devait être un mouvement combiné militaire et naval ; que l'auxiliaire naval ne pouvait être efficace qu'à la hausse de la rivière Rouge ; que les eaux n'avaient p&s atteint le niveau ordinaire de l'époque; que ce fait insolite a arrêté et divisé les forces engagées; que d'ailleurs cinq mille hommes des troupes de Sherman ont été retirés ; que les dix mille de Steele n'ont pas pu s'avancer à temps ; que trois mille de Grover ont dû rester à Alexandrie ; qu'ainsi les trente-sept mille hommes qui devaient être engagés se sont trouvés considérablement réduits, et qu'enfin avec le contre-temps de la baisse des eaux forçant la marine mise en péril de rétrograder, le général Banks s'est trouvé humainement hors d'état de contrôler les événements, d'autant moins qu'à son arrivée à Alexandrie là rivière montait
, sans laisser prévoir qu'au-dessus des Rapides la marine se trouverait comme bloquée par une baisse soudaine. j Puisque, d'après des instructions de Washington, il en- I trait dans le but de l'expédition d'ouvrir une saignée au
coton et au sucre, la marine s'occupa de ces produits. L'a-
i mirai Porter s'empara de tout le coton possible à droite et
à gauche de la rivière Rouge. Trois mille balles furent envoyées d'Alexandrie et trois mille du Ouachita, à titre de prise navale que devaient se partager les équipages. L'armée, mécontente de ce monopole, voulût l'empêcher ; il en résulta des conflits entre les deux forces coopérantes. On menaça un instant de tourner les canons sur les troupes qui dépassaient la marche en montant la l'ivière. Tout le butin pris fut remis au trésor pour en disposer d'après les ordres du gouvernement.
Finalement, le comité d'enquête dit, à l'appui de l'exonération dont il donne bénéfice au général Banks, que les pertes de l'expédition ont été exagérées. D'après le rapport du général Banks, les pertes totales ont été de trois mille neuf cent quatre-vingt hommes tués et blessés, et deux raille cent cinquante prisonniers ou manquants ; en matériel, la batterie de Nims, une section des obusicrs du Missouri, cent cinquante wagons et huit cents mules."
Pendant que Kirby Smith opérait contre Steele dans le sud-ouest de l'Arkansas, le général Taylor, resté à Shreveport, voyait s'échapper successivement toutes les chances d'une attaque décisive contre Banks. Décidé à tenter un dernier coup avant que l'armée fédérale fut tout à fait rentrée dans ses lignes, il partit de Shreveport avec six mille hommes et descendit jusqu'à Grand Ecore, ^vès de la petite ville de Natchitoches. Les généraux Majors et Green avaient coulé quelqu3S transports dans la rivière Rouge, mais ce succès avait été chèrement acheté, car ce fut dans une de ces occasions que le général Green, ofiîcier d'un grand mérite et d'une bravoure éprouvée, perdit la vie. Le général Taylor essaya, malgré la faiblesse de sa colonne, à cerner Banks dans une impasse où il s'était imprudemment engagé, près de Monette's Ferry. Il envoya, en conséquence, le général Bee à l'issue du seul chemin ouvert à l'armée fédérale, tandis que lui-môme cernait les Fédéraux par l'entrée de cette impasse. Ainsi placée entre Tayloi-, Bee, la rivière Rouge et un marais impraticable, l'armée fédérale courait le risque d'être complètement annihilée.
Un faux mouvement de Bee compromit le succès de ce plan. Les Fédéi-aux essayèrent de l'attaquer de flanc et de forcer le seul passage qui put leur donner quelque chance de salut. Ignorant que la nature marécageuse du terrain pouvait era[>êcher toute agression sérieuse de l'ennemi, le général Bee prit l'alarme^ retira ses troupes et laissa l'armée
de Banks s'écliapper par la voie que Taylor l'avait chargé de surveiller.
La responsabilité de cet écliec retomba, avec juste raison, sur le général Bee, qui aurait pu facilement se rendre compte de la nature impraticable du terrain et de l'impossibilité de la part do Banks d'effectuer le mouvement de ^anc qu'il avait essayé. L'occasion était passée ; en vain Tayior usa-t-il de tous les stratagèmes possibles pour surprendre l'ennemi ; il ne put intercepter sa retraite. Banks arriva à Alexandrie, livra cette malheureuse ville îxus iammes, et voulut ensuite se frayer un chemin par le bayou Bœuf, mais Polignac lui barrait le chemin de ce côté et il dut suivre les bords de la rivière Rouge et se replier sur les Avoyelles.
Dans sa honteuse retraite, l'armée fédérale brûla et détruisit tout ce qui se trouvait sur son passage. " De Mansfield au Mississipi," écrivit le gouverneur Allen dans un message, '•' la route suivie par les envahisseurs présente une îono-ue lio-ne de ruines et de désolation. Les belles plantations de la rivière Rouge et de la rivière aux Canes, des bayous Rapides, Robert et de Glaize sont entièrement dévastées. Maisons, moulins, récoltes, barrières, tout est devenu la proie des flammes."
L'ennemi avait évacué Alexandrie et se repliait lentement sur les Avoyelles, mais la flotte, retenue au-dessus des " chûtes," ne pouvait suivre le mouvement rétrograde de l'armée de terre, et restait en danger d'être cernée et |}eut-être détruite eu détail par les détachements confédérés qui la harcelaient constamment. Grâce à la crue de la rivière, les navires yankees avaient pu remonter le courant -sans être arrêtés par les "chûtes," et, soit qu'ils n'eussent pas prévu la baisse des eaux, soit qu'ils fussent assurés de ia victoire, ou encore qu'ils se fussent préparés aux moyens tà.e |)areT à cet inconvénient si grave, ils s'étaient aventurés dans la haute rivière sans s'assurer d'une voie de retraite.
Heureusement pour la flotte, un officier de talent de l'armée de terre, le colonel Bailey, du 4e Wisconsin, con- «iut l'idée de rétablir artificiellement le niveau primitif de la, rivière en construisant une écluse. Au bout de deux jours, les eaux avaient haussé d'environ deux pieds ; l'écluse fut rompue et l'impétuosité du flot entraîna la flotte qui |)ut ainsi échapper aux attaques hardies des cavaliers louisiaaais et texicns. Bailey fut nommé brigadier-général pour son habile et opportune suggestion.
Pendant que la force fluviale échappait avec tant de Ijonhcur à nos tirailleurs, la division de cavalerie de Bee et l'infanterie du général de Polignac harcelaient les flancs de la colonne de Banks ; mais après que Porter eut passé les •chûtes, les canonnières protégèrent avec assez d'efîlcacité ia marche de l'armée de terre, qui retraitait en côtoyant de près la rivière. Le 15 mai, les divisions Green et Bee, comtiiandées par Wharton et Bagby (Green ayant été tué, et Bee relevé de son commandement à la suite de son échec de Monette's Ferry.) se concentraient à Marksville.
"Une attaque rapide de la cavalerie fédérale," écrivit un officier de la division Wharton, "vint interrompre notre dîner et nous forcer à développer notre ligne de bataille dans la prairie qui avoisine Marksville. Le corps principal de l'ennemi s'était également mis en position, et l'on put contempler ce spectacle magnifique de deux armées ennemies se développant sur deux lignes parallèles et séparées seulement par leurs tirailleurs respectifs." Le feu s'engagea, et malgré sa grande supériorité numérique, l'ennemi ne put nous déloger de notre position et la nuit tomba sur un combat indécis.
Le IG mai notre armée se replia sur Mansura où elle fut réjointe par la division Mouton, commandée maintenant par le général de Polignac. L'engagement se renouvela le 18 au bayou Jaune (Yellow Bayou) entre AVharton et le corps fédéral de A. J. Smith, fort de dix mille hommes. Malgré la valeur déployée par les Confédérés, l'ennemi put effectuer sa retraite sans trop de perte, et il parvint à atteindre l'Atchafalaya. Une fois arrivée au bord de ce cours d'eau, l'armée fédérale se trouvait hors de tout danger; il était impossible aux divisions de Taylor de continuer la poursuite.
Quelques jours après le combat de Yellow Bayou, lo major-général Wharton lança la proclamation suivante, qui peut donner une idée des fatigues éprouvées et des succès obtenus par les corps confédérés, aussi bien par ceux de Polignac et de Bagby que par celui du successeur de Green:
^' Aux officiers et soldats dit corps de cavcdcrie de Wliarton
(ancien corps de Green).
" Pendant quarante-six jours vous avez eu à combattre un ennemi supérieur en nombre. Quand l'armée envahissante, forte de quatre corps d'infanterie et de plus de cinq mille hommes de cavalerie, commença à retraiter, elle vous trouva constamment rangés devant elle en bataille ou harrassant ses flancs et son arrière-garde. Dans sa marche de Grand-Ecore à l'AtchaftUaya, vous lui avez fait subir une perte de plus de quatre mille tués, blessés et prisonniers, vous avez détruit cinq transports et trois canonières, et tous ces brillants faits d'armes ont été accomplis sans que nous eussions à déplorer la perte de plus de quatre cents hommes, dont les deux tiers seront en état de combattre dans quelques semaines.
" L'histoire ne montre aucun autre exemple d'une campagne où une force de cavalerie réussit à faire perdre à l'ennemi plus d'hommes qu'elle n'en compte elle-même dans ses rangs. De tels actes ajouteront un nouveau lustre à la gloire des fils du Texas, qui se sont illustrés sur tous les champs de bataiP.e de la Confédération, de Getty^sburg à Glorietta.
" Si une partie de vos forces se fut trouvée à l'endroit où l'on m'avait inforné qu'elle était, une heure et demie avant l'engagement de la plantation Norwuod (Yellow Bayou), l'arrière-garde de l'ennemi eut été entièrement détruite. Tel qu'il a été, l'engagement a eu pour résultat de lui faire
HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS
ipe^tive, d'après l'estimation des prisonniers captiuôs, environ huit cents tués et blessés.
"Votre avant-garde abreuve maintenant ses chevaux dans Teau du Mississipi et vous la rejoindrez bientôt.
^'Quoique réduits à de faibles rations, malgré les fatigues iriîaa marcfee continuelle et le manque de fourrage pour vos cltev-anx, vous ne vous êtes pas plaints, vous n'avez jamais aiarmuré. La 2e cavalerie de la Louisiane a, comme vous, enàm-é toutes ces fatigues et fait face à tous ces dangers ; les vétérans de ce régiment ont partagé vot.e peine et ils participent à votre gloire.
"Pendant toute la durée de la retraite, les différentes batteries d'artillerie, agissant soit séparément sous le commandement du colonel Brent ou du major Semmes, ont fait preuve d'une habilletô et d'un courage signalés. Elles se &ont particulièrement distinguées aux engagements de Mansnra et de YcUovv^ Bayou.
'^'^ Comme votre commandant général, j'apprécie vos services et je r-ends honneur à vos faits. Le général Taylor wQus témoignera son admiration en temps et lieu.
"John A. Whakton, Major-Général. "'
La retraite de Banks fut le dernier événement militaire 'êe quelque importance qui eut la Louisiane pour théâtre. A mrtir de ce moment, toutes les rencontres qui eurent lieu entre les deux armées sur le sol louisianais, n'eurent aucune ■sîo-alâcation bien marquée, elles furent entièrement fortuites; axicuae d'el'cs ne se rattachait à un plan général d'opé-
ratloa.
La situation militaire du pays était satisfaisante. Le générai Kirby Smith et le gouverneur Allen, chacun dans sa spkêre, avaient développé les ressources du département, et si,daas le Cis-Mississipi, une armée quelconque eût pu prolono-er la résistance, la cause confédérée eût pu trouver un puissant soutien dans l'armée de Smith. Mais l'abandon total de la lutte dans les Etats de l'est et du centre de la Confédération abattit complètement le moral de nos tsroiipes, et malgré les efforts désespérés de Kirby Smith pour les retenir, et il fallut abandonner tout espoir de résistance. '^•
Cependant, ce ne fut qu'après bien des pourparlers que le commandant général du Trans-Mississipi consentit à readre son département aux Fédéraux. Les commissaires ea^oyés par les autorités fédéraux pour traiter de la reddition, furent d'abord renvoyés par Smith avec une réponse HÔg<î,tive, et ils s'apprêtaient à retourner dans leurs ligues, <li\&nd. le gouverneur Allen intervint et parvint à obtenir d'eux qu'ils attendissent le résultat de ses démarches. Allen se rendit auprès de Smith et lui offrit de se rendre
liù-même à Washington, en qualité de commissaire, pour obtenir du gouvernement fédéral de meilleurs termes pour le département. Le général Smith se décida enfin à en appeler à une convocation des gouverneurs de tous les Etats de son département pour décider de la marche à suivre. En conséquence, les gouverneurs Henry W. Allen, de la Louisiane, H. Flanagan, de l'Arkansas, Thomas C. Reynoîd, du Missouri, et Guy M. Bryan, agent représentant le gouverneur Pendleton Murrah, du Texas, s'assemblèrent le 15 mai 186.5 à Marshall (Texas) et déléguèrent le gouverneur Allen auprès du général Grant pour obtenir de lui des conditions de reddition plus avantageuses.
Cette décision fat communiquée aux commissaires fédéraux qui la jugèrent raisonnable. Ils partirent donc le 17 en promettant au gouverneur Allen rm sauf-conduit qui lui permit de se rendre à Washington ou au quartier général de Grant, pour y traiter de la reddition, le général Kirby Smith ayant refusé de le iaire dans sa capacité militaire. L'intention bien arrêtée du gouverneur de la Louisiane était de sauvegarder d'abord, autant qu'il lui serait possible, les intérêts de son Etat, et de s'expatrier ensuite.
Mais les événements qui suivirent démontrèrent l'inutilité de sa mission projetée à Washington. Il fut impossible de retenir sous les drapeaux les tioupes du Trans-Mississipi, et de même que s'était évanoui tout espoir do résistance, les avantages militaires qui pouvaient décider le o-ouvernement fédéral à accorder de meilleures conditions
au département, s'écroulèrent également. Le général Smith, abandonné de ses soldats, se rendit à Houston (Texas), où il lança la proclamation suivante :
'• Quarticr-généml, Houston, 30 mai 1865. " Soldats î
"Le jour où j'ai repoussé la demande fédérale de rendre ce département, je suis parti de Shreveport pour Houston. J'ordonnai alors aux troupes du Missouri, de l'Arkansas et de la Louisiane de me suivre. Mon but était de concentrer toutes les forces du département, de négocier et d'assurer aux soldats et aux citoyens des conditions honorables. N'ayant point réussi en cela, j'étais décidé à lutter jusqu'cà la dernière extrémité. Avec une armée ferme, résolue, anim.ée du même sentiment et combattant pour le droit, j'espérais que Dieu nous donnerait encore la victoire. Mais je suis arrivé ici pour trouver les troupes texiennes débandées et pressées de rentrer chez elles. Elles avaient délaissé leur drapeau, abandonné la cause pour laquelle nous luttions et s'étaient approprié les magasins publics.
"Soldats ! Je me trouve un commandant sans troupes, un général sans arnrée. Vous avez fait votre choix. Il est peu sage, mais il est définitif. Je fais des vœux pour que vous ne le regrettiez pas. L'ennemi va prendre possession de votre pays et vous dicter ses lois. Vous avez volontairement d.'truit votre organisation et vos moyens de résistance ; votre devoir actuel est simple. Retournez dans vos
foyers, reprenez vos occupations de la paix, obéissez aux lois, travaillez à rétablir l'ordre. Prêchez d'exemple et d'influence pour recouvrer la sécurité et la prospérité. Veuille Dieu, dans sa merci, vous bien guider et guérir les blessures de notre malheureux pays.
"E. KîiîiîY Smith."
Le dernier rempart de la Confédération s'était écroulé. Un mois après le drapeau fédéral flottait du Maryland au bord du Rio Grande, et la force brutale l'emportait complètement sur la cause de la justice et de la liberté.