REDDITION DU GENERAL SMITH
]>ien que depuis la perte de Vicksburg, et par conséquent du contrôle des Confédérés sur le fleuve Mississipi, la partie des Etats du Sud connue sous le nom de Trans- Mississipi eut été presque complètement isolée du reste de la Confédération, et, par suite, à peu près incapable de contribuer d'une manière efficace au succès de la cause commune, les Etats de cette région n'en oflVaient pas moins d'inunenses ressources, et pendant longtemps on avait cru à Ricliinond qu'une fois arrivée à sa dernière extrémité dans les Etats orientaux, la cause confédérée pouvait trouver encore un refuge dans les vastes districts à l'ouest du fleuve Mississipi. Même après que les immenses désastres que nous venons do relater eurent été accomplis, on espérait que le Trans-JMississipi tiendrait encore et que la lutte y serait prolongée jusqu'au tnoment où l'intervention européenne viendrait donner un corps au rêve du peuple du Sud, car, pendant totite la durée de la guerre, on avait persisté dans la croyance que l'Angleterre et la France ne
HISTOIRE DE LA GUERRE DES CONFÉDÉRÉS
s'étaient abstenues de reconnaître la Confédération que dans l'espérance que celle-ci conquôrerait son indépendance sans cet appui politique, et l'on concluait qu'en présence de l'échec de nos armes, ces deux puissances n'hésiteraient pas à agir.
Une proclamation du général Kirby Smith, lancée à Shreveport à la réception de la nouvelle de la reddition de Lee, déclara que l'aide des nations qui sympathisaient profondément avec la cause confédérée ne pourrait manquer d'arriver promptement aux troupes du Trans-Mississipi, si elles se déterminaient à prolonger leur résistance. "Les grandes ressources de ce département," disait encore le général Smith, "son immense étendue, le nombre, la discipline et la bravoure de son armée, peuvent assurer à notre pays des conditions qu'un peuple fier peut honorablement accepter, et peuvent aussi, avec la protection de Dieu, être des moyens d'arrêter les triomphes de nos adversaires et d'assurer le succès final de notre cause."
Mais cette dernière espérance de la cause confédérée allait bientôt être aussi anéantie. L'énergique et virile adresse du général Smith ne trouva pas d'écho dans l'esprit public. Quand on connut, dans toute son étendue, la somme des désastres survenus de l'autre côté du Mississipi ; quand il fut affirmé qu'un corps ennemi, sous Sheridan, se dirigeait vers le Texas, et quand, en face de toutes ces circonstances désastreuses, on acquit la certitude que tous les renforts qui pourraient arriver de l'est du Mississipi n'iraient pas audelà de quelques détachements démoralisés, la conséquence fat qu'une telle démoralisation s'empara bientôt de toute l'armée du général Kirby Smith, et, par la suite, de toute la population du Texas ; — que ce commandant se décida â son tour à entrer en négociation avec l'ennemi et à mettre bas les armes. Le 26 mai, avant l'arrivée des forces de Sheridan, il rendit tout ce qui lui restait de troupes au général Canby. Le dernier engagement de la guerre fut une escarmouche près de Brazos (Texas),
Avec la reddition du général Smith, la guerre finit, et du Potomac au Rio Grande, il ne se trouva bientôt aucun soldat, armé contre l'autorité des Etats-Unis.
La ]»lnpart des grandes guerres que mentionne l'iiistoire se sont terminées par une catastrophe grandiose, une agonie sublime, une crise gigantesque. Généralement une grande bataille, meurtrière et décisive, clôt le dernier acte du drame ; une cataslroi)he éclate, un immense éclair illumine le calvaire d'une cause. Mais il n'en fut pas de même dans la guerre de la Confédération, quoiqu'il y eut toute raison de croire que le oonflit ne pourrait se terminer que par quelqiie scène tragique. Pendant quatre longues années, une guerre aux proportions inconnues dans les temps modernes avait désolé un pays d'une immense superficie ; ses opérations s'étaient étendues de la rive du Potomac aux frontières des grands déserts de l'Ouest ; le sang versé anosait une ligne de quatre mille milles de longueur ; les champs
virginiens étaient jonchés de cadavres humains ; des plaines de la Pennsylvanie aux vallées du Nouveau Mexique, le génie du carnage et de la destruction voyait d'innombrables autels élevés à son honneur, — pouvait-on croire à une chute aussi plate ? Il est vrai que les armées de la Confédération étaient considérablement amoindries par les désertions ; mais dans l'hiver de 1864-1865, la république belligérante avait encore plus de cent mille hommes sous les armes à l'est du Mississipi. On supposait généralement à Puchmond que lorsqu'on jugerait la cause confédérée irrévocablement perdue, ce ne pourrait être qu'après qu'une bataille immense aurait été livrée entre les envahisseurs et toutes les armées du Sud, rassemblées pour frapper un dernier coup. Cette idée avait été entretenue pendant toute la durée de la guerre ; on ne pouvait s'imaginer, dans la capitale confédérée, que la fin du drame arriverait sans quelque splendidc et imposante catastrophe. Dès le début des hostilités, et quand nos troupes marchaient gaiement pour la première fois au-devant de l'ennemi, le président Davis avait prononcé un discours devant les soldats du camp Rockett, dans lequel il déclarait que quelque malheur qui puisse assaillir les armées confédérées, elles se rallieraient au dernier moment pour une charge finale et décisive, et emporteraient sans doute la victoire. " Quand ce dernier assaut aura lieu," dit-il à la fameuse légion de Hampton, " vous me verrez au milieu de vous."
Combien l'événement se joua de toutes ces prévisions dramatiques ! Le conflit qui décida de la chute de Richmond, et par suite des destinées de la Confédération, eut à peine le rang de ce qui était communément appelé "une affaire," si l'on s'en rapporte à la liste des pertes éprouvées de part et d'autre, et, dans les périodes antérieures de la guerre, c'est à peine si les journaux, en supputant le nombre des tués et des blessés, eussent élevé ce fait militaire <\ la dignité d'une bataille. La perte totale du général Lee, en tués et blessés, pendant les engagements qui eurent jiour résultat de laisser Richmond à découvert et de décider la retraite finale, n'excéda pas deux mille hommes. Ainsi, une perte de deux mille hommes avait décidé du sort de la Confédération du Sud, — et la conséquence de cela fut la reddition de toutes ses organisations armées, du Potomac au Rio Grande. Tout le mécanisme de la défense confédérée s'écroula après un choc qui na peut pas même être considéré comme une bataille. Il n'y eut rien de ces éclairs sublimes, de ces grandes convulsions qui marquent ordinairement l'écroulement d'une cause, les derniers combats d'un peuple dévoué, les tressaillements de l'agonie d'un peuple. Le mot "reddition" voyagea sur l'aile du vent de la Virginie au Texas, et une lutte de quatre ans cessa tout à couj), sans éclat, sans incident notable ; il n'y eut pas de transition entre cette résistance si constante et si héroïque et cette soumission aussi abjecte que profonde.
Il est facile de trouver la raison de cette conclusion si plate de la guerre. 11 a fallu une démoralisation complète
qui énervât le peuple et les soldats de la Confédération, une décadence de l'esprit pnLlic, un affaissement des sentiments, une corru^Jtion dans les affaires administratives, jjour qn'nne si grande guerre se terminât ainsi, sans qu'il y eut une défaite i^ositive des armées, et quand on se trouvait encore si éloigné de la nécessité historique de la subjugation
On a attribué, d'une manière très superficielle, mais, par contre, très satisfaisante aux yeux de certaines gens, la chute de la Confédération du Sud à la simple disproportion de nombre, à l'immense supériorité du Nord en hommes et en ressources matérielles. Cet argument a eu une certaine vogue dans la presse et dans certaines publications; car l'esprit vulgaire se laisse aisément imposer par des statistiques et des parallèles ai'ithmétiques, incliné qu'il est à n'apprécier ces grands problèmes historiques qu'au point de vue matériel. Donnons d'abord à cet élément sa véritable signification, et assignons-lui sa part d'influence dans ce résultat. Les rapports officiels publiés à Washington montrent que pendant la guerre, les Etats du Nord ont envoyé sous les drapeaux de l'Union 2,656,553 hommes,— c'est-à-diie un nombre équivalant à peu près à un tiers de toute la population blanche, hommes, femmes et enfants, des Etats du Sud. Ensuite, les relevés du département de la guerre fédérale établissent qu'au 1er mai 3865, la force militaire du Nord s'élevait à 1,000,516 hommes de toutes armes. D'un autre côté, les " paroles de reddition " prises dans la Confédération montrent d'une manière concluante et décisive que l'effectif confédéré sous les armes à cette éj)oque était exactement de 174,223 hommes. Ainsi, mettant en parallèle ces chiffres de 1,000,516 et 174,223, et prenant en considération l'immense supériorité du Nord en matériel, licaucoup de personnes ont cru trouver dans cette disproportion la véritable et unique cause de la chute de la Confédération, et se sont dispensées d'en chercher d'autres.
Sans doute, cette explication de l'échec de la cause est agréable au pauple du Sud; mais l'histoire n'admet pas un tel jugement; elle recherche ce qu'il contient de vrai ou de factice. Il faut simplement observer que cette disproportion des forces militaires entre le Nord et le Sud n'est pas naturelle; ce fait que 174,223 confédérés seulement se tronvaient sous les armes pendant la dernière période témoigne sufii- .samment combien l'administration de Kichmond était fan tive, la loi de conscription défectueuse, le moral des soldats affaissé et la guerre impopulaire. Ce sont là des causes qui ont plus d'importance que les proportions arithmétiques, qui influent davantage sur une décision, et qui, par conséquent, doivent supporter la part la plus lourde de la resl)onsabilitô de l'échec. L'erreur consiste dans la comparaison de la faiblesse matérielle du Sud et de la force écrasante du Nord, quand il fallait aller plus loin et faire retomber la resj)onsalnlité de la chute sur la malheureuse administration de Richmond, coupable de cette disproportion.
La seule base de comparaison de quelque justesse entre les forces militairt^s du Nord et du Sud se trouve dans les
s'.atistiques de leurs populations respectives, ce qui exclut toute considération d'administration ou d'habileté politique. Heureusement, il est des documents authentiques sur lesquels on peut appuyer ces appréciations. Si nous ajoutons aux Etats libres les quatre Etats à esclaves qui firent cause commune avec eux, soit volontairement, soit sons une pression quelconque, — le Delaware, le Maryland, le Missouri et le Kentucky, — et ceux des districts du Sud qui tombèrent sous la domination fédérale pendant la première période de la guerre, — moitié du Tennessee et de la Louisiane et un tiers de la Virginie, — on trouve une population totale, d'après le recensement de 1860, do 23,485,722 habitants du côté des Fédéraux, ce qui laisse à la Confédération une population de 7,662,325 âmes. Sans doute cotte immense supériorité numérique du Noi'd a pesé beaucoup dans la balance de la guerre; sans doute elle a contribué dans une grande mesure à la chute de l'organisation confédérée: sans doute il faut assigner une large part Recette considération de chiffres dans l'appréciation des résulta'ts, — mais la question capitale n'est pas ainsi résolue, et il reste à savoir jusqu'à quel point cette inégalité numérique, en ellemême, a pu décider de la guerre en faveur du Nord, quand, du côté du Sud, elle avait pour contrepoids une animation supérieure, les avantages de la défensive, et^ par-dessus tout, l'immense extension territoriale. Il est à craindre que le jugement de l'histoire ne décide que le Sud ait eu, toutes ces considérations pesées, une supériorité réelle sur son adversaire; et nous cherchons en vain un autre exemple qui nous montre une contrée égale en étendue à la Confédération, où une force utilitaire, quelque puissante qu'elle fût, ait réussi à la courber sous le joug d'une manière aussi absolue, à moins que le jpQuplc n'ait donné j^'ise à la démoralisation. Si la guerre se réduisait à une bataille en plaine ouverte, où les forces opposées dussent se rencontrer face à face, sans doute, celui des deux antagonistes qui serait numériquement le plus faible aurait le dessous. Mais il n'en est pas ainsi; la guerre est un jeu complexe, et il est, dans l'art stratégique, des éléments qui sont plus efficaces et plus décisifs que la brutale énumération des chiffres. Au début de la guerre d'Amérique, un grand nombre d'esprits intelligents étrangers et les chefs du Sud eux-mêmes connaissaient cette inégalité de population et par conséquent de forces militaires entre les deux sections; mais ils ne conclurent pas de ces données que la défaite du Sud était chose infaillible, et l'on aurait droit de s'étonner de voir aujourd'hui ces mêmes chefs de la Confédération attribuer l'échec de la cause à cette disproportion numérique, qui avait dû les frapper dès le commencement du conflit, et qu'ils avaient si dédaigneusement mis hors de cause comme n'étant qu'un élément secondaire de succès. L'opinion de tous ceux qui réfléchis saient sainement était alors : que le Sud serait le vainqueur en dernier ressort, principalement parce qu'il était impossible de conquérir Vespacc; que sa subjugation était une " imj)ossibilité géographique;" qu'une contrée si vaste et
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posîsédaut de tels avantages topograpliiqiies, — et non ouverte à toutes les aires comme les pays européens, ni traversée en tous sens par des chemins praticables, mais sillonnée par des rivières non guéables, des montagnes sauvages, des marais profonds, équivalant à autant de lignes militaires fortifiées et appuyées sur autant de barrières et de fossés naturels, — ne pourrait jamais être assujétie à la puissance militaire du Nord; et qu'enfin, en admettant même l'impossible, il faudrait trois millions de soldats pour maintenir sous le joug le Sud conquis et dompté. Et ces aperçus sont d'une justesse rigoureuse ; ils étaient, ils sont et ils seront toujours vrais ; mais ils étaient- basés sur cette supposition que le moral de la Confédération ne serait pas atteint, et (juand cette condition primordiale et fondamentale s'évanouit, — })rincipalement en raison des fautes administratives de Riclunond, — tout l'écliafaudage d'arguments basés sur elle s'écroula bientôt.
Aux yeux de celui qui juge sans ^jassion, il n'est qu'une conclusion possible à ces considérations. Quelles cj^ue puissent être les explications partielles de l'échec de la Confédération du Sud, — quelles que soient les excuses diverses que peuvent suggérer un orgueil mal entendu, la passion ou la flatterie des démagogues, il est une vérité lamentable qui domine ces faux raisonnements : c'est que les Confédérés, ])lus résolus, et ayant à leur tète un gouvernement plus
capable, eussent réussi à conquérir leur indépendance. Mais cette réflexion en entraine irrésistiblement une autre. Les guerres civiles, aussi bien que les querelles particulières, sont aptes à se répéter, quand le parti vaincu ne perd la bataille que par accident ou })ar inadvertance. Les Confédérés ont cessé la lutte en emportant cette certitude secrète, fière, fatale et danyereuse que, homme pour homme, ils sont suPERiEUES à leurs adversaires, et qu'il eut suffi d'un changement de circonstances, d'une résolution plus ferme, pour que la victoire se déclarât pour eux. Contrôler un tel sentiment, le maîtriser, empêcher qu'il n'éclate et ne tente une nouvelle expérience, — telle est la tâche que la guerre a laissée aux hommes politiques américains, et qui requiert leurs efforts les plus intelligents, leurs sollicitudes les plus délicates, leur magnanimité et leur clémence. Serait-il donc étrange, dans le sens le plus large de l'histoire, si le Noid iidopte une ligne de conduite contraire et s'aventure dans une })olitique d'exaspération et de défi, — serait-il étrange que le Nord forçât le Sud à n'abandonner cette lutte de quatre ans que pour entrer en lice sur un théâtre plus laige et avec une résolution plus ferme, et que le vaincu n'arrivât, — des circonstances meilleures aidant et les leçons de l'expérience mises à profit, à lever encore l'étendard de la liberté ?
CllAriTFvE XLIV.