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Cl Bernard, Phénom. de la vie, tome II, page

sa carrière; il est distrait parle loup du but auquel le conduit son organisme *.

Le loup est ainsi construit qu'il doit prendre ses aliments sous forme de viande, tel est le fait; et ce fait se rattache au plan primordial. Mais il n'a pas été écrit dans le plan primordial que Tagneau lui servirait de nourriture. Le loup mange l'agneau lorsqu'il peut le faire, voilà tout. En fait, dans les régions où abondent les troupeaux, le loup recherche l'agneau pour deux raisons : d*abord, parce que Tagneau est sans défense; ensuite, parce que sa chair est tendre et savoureuse. Mais lorsque la région est exclusivement consacrée à l'élevage du gros bétail ou à celui des chevaux, c'est aux bœufs ou aux chevaux que s'attaque le loup. En ce cas, comme la lutte est difficile et môme dangereuse, le loup s'associe d'habitude à d'autres loups pour se procurer l'aliment viande. Enfin, dans d'autres contrées, telles que la Russie, où durant les huit mois d'hiver les animaux domestiques sont mis h, l'abri, le loup n'ayant plus à se mettre sous la dent une proie sans défense se jette sur son compagnon

1. Un savant anglais, Buckland, se pâmait d'admiration sur la sagesse etla bonté souveraine qui avaient armé un monstre fossile de dents tranchantes et d'ongles acérés pour déchirer aisément sa proie, sans s'inquiéter si les animaux croqu»'s avaient le même enthousiasme pour la bonté et la sagesse du Créateur.

Quant aux mouches et aux hirondelles de Guvier, si un monarque s'amusait à créer des mouches pour les faire manger ensuite par les hirondelles, il faudrait l'enfermer dans une maison de fous. 11 était si simple de ne faire ni mouches ni hirondelles !

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plus faibb ou désarmé par une blessure : il le dévore. Dira-t-on que le loup a été créé pour être mangé par le loup?

Non; il n'y a qu'une seule finalité, à savoir, la, finalité interne : le loup est contraint par sa structure à prendre ses aliments sous la forme viande; le reste est subordonné aux hasards de la bataille pour l'existence. Le loup, comme tous les animaux, comme l'homme, préfère un aliment tendre et d'une conquête facile, à un aliment coriace dont la possession exige un combat, le risque de blessures cruelles, et même celui de la mort. C'est pourquoi le loup préfère l'agneau au bœuf et au cheval; puis le bœuf et le cheval à son propre frère, le loup. Il n'y a donc pas l'ombre de finalité externe dans les rapports du loup avec tel animal particulier. Manger de la viande, la manger délicate et facile à prendre sans courir aucun danger, telle est la règle de conduite qui dirige le loup et aussi l'homme dans leur alimentation.

IV. Tous LES CARNIVORES SE MANGENT ENTRE EUX ; l'homme est DE TOUS CELUI QUI RECHERCHE LA CHAIR 1>E SON SEMBLABLE AVEC LE PLUS d'APPëTIT. — ToUS IcS Car-

nivores se mangent entre eux ; la souris, pressée par la faim, mange ses petits ; le lérot tombé dans un piège est dévoré vivant par les autres lérots ; mais de tous les animaux, celui qui révèle le dessein le plus net, la préméditation la plus marquée et f arrangement le plus soigneusement combiné pour se nourrir de la chair de son semblable, c'est l'homme. Ce qui nous fait illusion à nous, Européens occidentaux du

LES CAUSKjS FINALES 139

XIX® siècle, c'est qu'autour de nous, nous ne voyons que des homoQ^s civilisés, c'est-à-dire des hommes en qui la vie morale a relégué à un plan très inférieur la vie organique ; or la vie morale se résume dans les admirables vers de Juvénal : « Sumînum crede nefas vitam prœferre padori, et propter vitam vivendi perdere causas. Regarnie comme l'infamie suprême de préférer la vie à l'honneur, et pour sauver tes jours, de sacrifier le bien qui donne du prix à la vie. » (Traduction d'Eugène Despois.) Et encore suffit-il d'une calamité subite pour que l'anthropophagie reparaisse ; témoin la famine de 1867 en Algérie, pendant laquelle des pères et des mères arabes ont fait cuire successivement leurs enfants et s'en sont repus. On sait aujourd'hui, de science certaine, que nos ancêtres préhistoriques, ici même, en France, pendant une longue série de siècles, se sont mangés délicieusement entre eux. Mais, lorsque sorti du vieux continent on parcourt les îles océaniennes et l'Australie, alors l'anthropophagie apparaît au milieu d'une race d'hommes tout entière, avec un caractère de dessein préconçu, avec un appétit enraciné tel qu'on ne pourrait j amais convaincre un cause-finalier anthropophage de ces régions, que l'homme n'a pas été créé pour être mangé par l'homme, tant le fait semble évident 1 « Les Australiens, dit M. Oldfield, égorgent généralement leurs femmes avant qu'elles ne deviennent vieilles et maigres, de peur de laisser perdre tant de bonne nourriture. Bref, on y attache tellement peu d'importance, soit avant, soit après la mort, qu'il est

permis de se demander si Thomme ne met pas son chien, quand celui-ci est vivant, absolument sur la même ligne que sa femme, et s'il pense plus souvent et plus tendrement à Tune qu'à l'autre, après qu'il les a mangés tous deux *. »

Ainsi voilà des milliers d'hommes qui mangent leurs femmes exactement pour les mêmes motifs que le loup mange l'agneau, à savoir : parce que la femme est une proie sans défense et que sa chair est délicate et savoureuse. Le cause-fmalier européen doit-il conclure, comme le fait le cause-finalier australien, que la femme a été créée pour être mangée par l'homme?

Aux îles Fidji, le cannibalisme est invétéré. Les Fidjiens aiment tellement la chair humaine qu'ils ne peuvent donner de plus grand éloge d'un mets que de dire : a II est tendre comme de l'homme mort. »

d. Transactions de la Société ethnologique, tome III, p. 248. — Dans la Revue scientifique, 11 février 1882, page 189, on lit les extraits suivants de la Nouvelle Nursie, histoire d'une colonie bénédictine dans l'Australie occidentale, par Don Bérengier; la colonie est dirigée par l'évoque Salvado, qui a groupé des sauvages australiens autour du monastère et a fait d'eux des forgerons, des maçons, des laboureurs; les enfants fréquentent l'école du monastère et eux-mêmes sont assidus à des cours qu'on leur fait le soir : a Biglialoro, le catéchiste et le fidèle suivant de Mgr Salvado, lui a confessé qu'étant jeune, il avait pris part à un horrible festin dont c'était le cadavre de sa propre sœur qui faisait les frais. « Les chairs étaient à peine rôties, racontait-il, que déjà les convives y mordaient à belles dents. Je fis comme les autres, et quoique le sang qui coulait sur mes lèvres fût celui de ma sœur, je n'y pensais pas, car j'étais bien jeune, et la faim me talonnait. »

Ils préfèrent la chair des femmes à celle des hommes et considèrent l'avant-bras et là cuisse comme les morceaux les plus friands. On engraisse les esclaves pour les vendre au marché ! Quelquefois les Fidjiens les font rôtir tout vivants pour les manger immédiatement, tandis que dans d'autres cas ils. conservent les corps jusqu'à un état de décomposition avancée; en un mot, ils les font faisander. Ra Undré-Undré, chef de Raki-Raki, avait mangé à lui seul neuf cents personnes sans qu'il eût permis à qui que ce fût d'en prendre sa part *.

Ainsi voilà des hommes qui, pour apaiser leur faim, ont à leur disposition de la volaille et des animaux domestiques; et cependant quel est Taliment* qu'ils préfèrent? Quel est celui qu'ils recherchent, qu'ils préparent avec le plus de soin? C'est l'homme lui-même. Peut-on signaler chez le loup un goût aussi franc pour l'agneau, un dessein aussi nettement accusé pour en amollir les chairs, que le fout les Fidjiens à l'égard des femmes et des esclaves ? Fautil en conclure avec les cause-finaliers d'Australie et d'Europe que les hommes ont été créés manifestement pour ét*e mangés par les hommes ?

Conclusion. — Les animaux carnivores naissent avec une structure qui commande leur genre de nourriture ; cette nourriture, ils la préfèrent délicate et facile à prendre ; mais, en définitive, ils la conquiô-

1. Faits extraits du célèbre ouvrage de Sir John Lubdock-, rHomme avant l'histoire*

Vk'^ LA CAUSE PREMIÈRE

rent comme ils peuvent et sur qui ils peuvent, à leurs risques et périls. Il n'y a donc pas de groupes d'animaux qui aient été créés pour servir d'aliment à d'autres groupes : il n'y a pas de finalité externe.

taoisiëme section : theorie de l haemonie entre les règnes naturels et l'homme

Absurdité de la doctrine qui fait de l'homme le centre ET LE BUT DE LA CRÉATION. — La pi US grande erreur où soient tombés les partisans des causes finales est celle qui consiste à faire de Thomme le centre et le but de la création, et à croire que tout a été fait pour son usage et sa commodité. « L'homme, dit Goethe, est naturellement disposé à se considérer camme le centre et le but de la création, et à regarder tous les êtres qui l'entourent comme devant servir à son profit personnel. Il s'empare du règne animal et du règne végétal, les dévore et glorifie le Dieu dont la bonté paternelle a préparé la table du festin. Il enlève son lait à la vache, son miel à l'abeille, sa laine au mouton ; et parce qu'il utilisa ces animaux à son profit, il s'imagine qu'ils ont été créés pour son usage. Il ne peut pas se figurer que le moindre brin d'herbe ne soit pas pour lui ^ »

Dans le préambule des Harmonies de Bernardin de

1. Entretiens de Gœihe et d'Eckermaîin, éditiou Hetzel, pages 283-285.

Saint-Pierre, Aimé Martin résunie cette théorie en la ligne suivante : (c Dieu a fait les éléments, les plantes et les animaux pour l'homme, et l'homme pour luimême *. ))

On ne perd plus son temps a réfuter une thèse aussi absurde. Du reste, il y a trois siècles, Montaigne en a fait justice avec la seule arme que mérite ce naïf orgueil, avec le ridicule : « Pourquoi un oison ne dirait-il pas aussi : Toutes tes pièces de l'univers me regardent ; la terre me sert à marcher, le soleil à m'éclairer, les étoiles à m'inspirer leurs influences. J'ai telle commodité des vents, telle des eaiix ; il n'est rien que cette voûte regarde aussi favorablement que moi : je suis le mignon de la nature! N'estce pas l'homme qui me traite, qui me loge, qui me sert ? C'est pour moi qu'il fait semer et moudre ; s'il me mange, aussi fait-il bien l'homme son compagnon ; et aussi fais-je moi les vers qui tuent l'homme et le mangent *. »

Tant que les cause-finaliers se contentent, à Tinstar de Bernardin de Saint-Pierre, de prétendre que le melon a été divisé en côtes par le Créateur afln qu'il fût mangé en famille, et que la citrouille étant plus grosse peut être mangée avec les voisins ', le mal

1. B. DE Saint-Pierre, Harmonies de la nature, tome I" Préambule, page xxxj.

2. Montaigne, Essais^ livre II, chap. xii, page 655. Edition Victor Leclerc.

3. B. DE Saint-Pierre, iï'fMfifes de la nature, Etude xi% harmonies végétales des plantes avec l'homme, page 376. Edition Aimé Martin.

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n'est pas grand. Mais*il en est autrement lorsque les fanatiques s^élèvent avec violence contre les inventions utiles à rhumanité. C'est ainsi que Jenner fut dénoncé comme un ennemi de Dieu lorsqu'il eut découvert et fait connaître le vaccin, ce préservateur de Tun des plus grands fléaux de l'humanité. « La petite vérole, s'écriait le docteur Ilowley, est une maladie imposée par les décrets célestes ; la vaccine est une violation audacieuse et sacrilège de notre sainte religion; les desseins des vaccinateurs semblent défier le ciel lui-même et jusqu'à la volonté de Dieu *. »

COiNCLUSlON GENERALE

La conclusion générale peut se formuler en deux propositions : l'une qui admet la finalité interne; l'autre qui rejette la finalité externe.

L Un être est un tout qui a sa cause en lui et non HORS DE lui (Admission de la finalité interne). — La loi de la finalité physiologique est dans chaque être en particulier et non hors de lui; l'organisme vivant est fait pour lui-môme, il a ses lois propres, intrinsèques. Il travaille pour lui et non pour d'autres. 11 n'y a rien dans la loi de l'évolution de l'herbe qui implique qu'elle doit être broutée par l'herbivore ; rien dans la loi d'évolution de l'herbivore qui indique

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