Cl. Bernard, Phénom. de la vie, tome I«', page
pour manger des végétaux, mais que des animaux sont armés pour dévorer d'autres animaux plus faibles qu'eux. C'est, en un mot, le règne de la loi du plus fort, loi qui n'a rien de nécessaire puisque les hasards du combat vital peuvent faire que tel être échappe à la mort, tandis que tel autre succombe.
Toutefois, au milieu de cette mêlée silencieuse, que nous appelons par antiphrase l'harmonie de la nature, et dans laquelle viennent s'entre-détruire toutes les existences, jamais la loi fondamentale de la physiologie générale n'est violée. Jamais la vie ne se manifeste sans entraîner avec elle dans le même être un double mouvement de création et de destruction organique équivalente, de sorte que nous ne trouvons jamais des êtres vivants jouant séparément le rôle d'organismes créateurs de la matière organique, tandis que d'autres auraient le rôle contraire de détruire cette matière organique pour la restituer au monde minéral *. En résumé:
1® Chaque être a été conformé d'après un plan primordial; sa destinée est réglée par sa structure; il y a donc une finalité interne;
2^ Chaque être est jeté dans le monde avec les besoins que lui crée sa structure; c'est à lui de lutter pour l'existence, comme il le pourra; aucun privilège, aucun droit, aucun revenu ne lui a été accordé autre que sa structure; c'est à lui de combattre et
4. Cl. Bebnard, Phénom. de la vie, iotne I", page 148. — Voir Darwin, Origine des Espèces, chap. m, La lutte pour la vie.
d'assurer à ses risques et périls- l'évolution complète de sa destinée; il n'y a donc pas de finalité externe.
111. La méthode scientifique doit s'occuper du comment des choses, mais bannir le pourquoi. — l'oxamen critique des arguments donnés en faveur des causes finales nous indique avec sûreté quel doit être l'esprit de la méthode dans l'étude de la nature. La méthode scientifique doit s'occuper du comment des choses, et non du pourquoi; telle est la conséquence qui découle de la discussion précédente. C'est cette méthode que Gœthe expose en ces termes avec la netteté et le tour original qui lui sont propres : « Les apôtres de la doctrine de l'utilité se plaisent à dire : Les cornes du bœuf lui servent pour se défendre. Je leur demanderai à mon tour : Pourquoi la brebis n'en a-t-elle pas? Et si elle en a, pourquoi sont-elles enroulées autour de ses oreilles, de telle sorte qu'elles ne lui servent à rien? — C'est tout autre chose quand je dis : Le bœuf se défend avec ses cornes parce qu'il les a. La question du hut, le pourquoi n'est nullement scientifique. L'esprit mieux éclairé se pose la question du comment. En effet, lorsque je dis : comment se fait-il que le bœuf ait des cornes? Cela me conduit à étudier son organisation et m'apprend en même temps pourquoi le lion n'a et ne saurait avoir des cornes. C'est ainsi que le crâne de l'homme a deux endroits creux et vides. Avec le pourquoi l'on n'irait guère loin ; mais avec le comment je découvre que ces cavités sont le reste du crâne animal; que, dans les organisations
secondaires, elles se trouvent en proportion plus forte et n'ont pas disparu complètement dans Thomme, malgré son élévation spécifique* . »
1. Entretiens de Gœtke et d'Eckermann, page 283, édition lletzel. — Voir aussi Cl. Bernard, Introduction à la médecine expérimentale, pages 138, 142.