IV. — Les croisements dans le rè^ne animal
Voici les phases par lesquelles on est passé avant d'arriver à la dernière définition de l'espèce physiologique :
Supposons que, dans une ferme, un couple de moutons donne naissance à une postérité nombreuse, de structure et de couleur identiques. Que dira le fermier à la vue de ces animaux issus d'une commune souche? Ce sont des individus de la même espèce. L'espèce, pour lui, en ce moment, se compose de deux éléments, à savoir : la filiation et la ressemblance.
Tout à coup, par des causes physiologiques ou
i. Lire dans Darwin, Variations^ tome II, cliap. xxiii, page 303. Faits etxonsidérations contraires àTopinion que les conditions extérieures puissent èive une cause. efficace de modifications définies dans la conformation.
autres qu'il ignore, notre fermier voit apparaître des moutons qui se distinguent de leurs congénères par divers caractères. Chez les uns, la couleur de la robe varie; les autres, au lieu de laine, ont une toison soyeuse (moutons mauchamps); plusieurs ont les membres du chien basset (moutons ancons). Dira-t-il que ces individus appartiennent à des espèces différentes? Non, puisqu'il les a vus naître; puisqu'il sait qu'ils sont fils des mêmes parents; mais l'idée qu'il se faisait de l'espèce se modifiera. L'espèce sera pour lui toujours la succession d'individus qui se perpétuent; mais le deuxième élément, la ressemblance, qui tout d'abord lui semblait aussi nécessaire que la filiation, perdra à ses yeux son importance absolue. Il se sentira ébranlé dans son jugement premier, et fortement disposé à retrancher de la définition de l'espèce la notion constitutive de ressemblance.
Dans cette situation d'esprit, il remarque un papillon déposant des œufs sur un chou de son jardin. Il observe que de chaque œuf naît une chenille; puis, qu'au bout d'un certain temps la chenille s'enferme dans une enveloppe résistante ; enfin que cette coque se brise et laisse échapper un papillon semblable au papillon pondeur. Il ne dira plus que la chenille, la chrysalide et le papillon sont trois animaux différents. Non, il ne verra là que les métamorphoses d'un seul et même individu. Les tendances à retrancher de la définition de l'espèce la notion de ressemblance puiseront dans ce spectacle une nouvelle énergie. Une chose toutefois le retient : c'est que le livre d'Histoire
naturelle qu'il a consulté lui apprend que les Vertébrés eux-mêmes subissent, dans le sein de la mère, des phases analogues; qu'en définitive, la différence entre eux et l'insecte est dans le milieu où se passent ces phases diverses; bref, que les larves sont incapables de se reproduire et qu'à l'adulte seul, individu parfait, appartient le privilège d'avoir une progéniture. Or les papillons adultes ressemblent aux papillons dont ils sont issus.
Poursuivant sa lecture, notre fermier arrive à l'exposé de la crélèbre découverte du Norwégien Sars, à savoir : la génération alternante. Parmi les nombreux exemples, il trouve celui-ci emprunté à la classe des aealèphes :
Depuis près d'un siècle, les zoologistes ont admis, entre autres grandes divisions de l'embranchement des rayonnes, la classe des aealèphes et celle des polypes. Cette distinction semblait plus que justifiée. On a, en effet, constaté entre les deux groupes des différences bien plus profondes et plus nombreuse* que celles qui séparent les reptiles des oiseaux. Aspect extérieur, organisation intérieure, rien ici ne se ressemble. Or voici ce que Ton observe chez une belle méduse, l'aurélie rose :
L'aurélie rose pond des œufs qui se transformant en larves ressemblent à des infusoires. Après avoir nagé avec vivacité pendant quarante-huit heures, chaque infusoire s'attache à un corps solide, puis se transforme en polype. Sous sa forme polypiaire, la méduse jouit de toutes les propriétés des polypes : elle