LE FATOUT DE L’AUBERGE DU LION-D’OR
Lady Mary StuartdeRotlisay, arrière-petitefille du dernier roi d'Ecosse, éblouit en sa vie un monarque bien autrement illustre que l’héritier dépossédé de Jacques II. Dans le séjour studieux et farouche qu’il fit à Paris, sous la minorité de Louis XV, Pierre Alexiewitcli, czar de toutes les Russies, — Pierre le Grand, — entama avec elle une de ces sauvages galanteries qu’il prétendait mener à la moscovite.
Pierre le Grand fit à celle que nous nommons la Cavalière l’insigne honneur de la courtiser pendant une semaine et sans succès. Les compagnons du czar, émerveillés, crurent un instant qu'il allait oublier Catherine, qui n’était t pas encore sa femme, et ramener de France
une impératrice écossaise. Elle assista, selon Pierquin, et aussi selon Duclos, de l’Acadé-
mie française, qui la désigna sans la nommer, à l’un de ces festins barbares où Pierre le Grand buvait six bouteilles du vin du roi et quatre bouteilles de liqueurs, au dessert.
Mais le czar n’était pas homme à comprendre les fiertés ni les pudeurs d’une princesse du vieux monde chevaleresque. Peut-être aussi Mary de Rothsay eut-elle peur de cet ours mal peigné, cœur de lion, il est vrai, et tête d’aigle, mais que son amour de nos civilisations ne dépouillait pas de sa nature farouche.
En 1718, lady Mary Stuart avait 25 ans.
Elle atteignait aux perfections de cette idéale beauté qui fit à la cour du régent une sensation rapide, mais profonde. Sa taille flexible et hardie semblait faite, malgré la paisible grâce de ses mouvements, pour embellir les costumes d’aventures. Elle avait un front charmant sur lequel jouaient ces boucles d'un châtain obscur où couraient de mystérieux reflets d'or; ses yeux long-fendus, sombres comme le cristal opaque qui suspend les veines vertes et pourpres du jaspe, rayonnaient des lueurs pénétrantes; le sourire de ses belles lèvres agitait le cœur.
Le chevalier de Saint-Georges resta un instant brisé par son émotion et comme en
extase. 11 avait dit bien vrai s il était plus jeune que son âge et sa passion ressemblait à l'amour naïf d’un enfant.
Lady Stuart et ses deux compagnons, qui montraient maintenant leurs jeunes et vaillants visages, s’arrêtèrent d’un commun mouvement et firent le geste de ployer le genou.
— Que Dieu vous récompense et vous bénisse, mylady, ma cousine! murmura le roi qui avait des larmes plein les yeux. Je vous remercie d’être venue !
Il saisit les deux mains de Mary, qui restait immobile et silencieuse.
— Relevez-vous, mylords, ajouta Jacques Stuart, en s’adressant aux deux nouveaux venus. Notre bumble fortune n’admet pas de pareils respects. Je vous reconnais bien et je vous vois avec plaisir, messieurs do Coëtlogon, fidèles entre tous les amis que m’a donnés l’hospitalité de la France.
Yves et René de Coëtlogon, les deux fils cadets du comte Jean de Coëtlogon, lieutenant de roi pour la province de Bretagne, obéirent à l'ordre de se relever, mais gardèrent la tête inclinée.
C'étaient deux beaux jeunes gens qui paraissaient avoir exactement le même âge et se ressemblaient comme deux jumeaux. Ils étaient
grands tous deux et d’une remarquable vigueur, malgré la grâce juvénile de leurs tournures.
Drayton, rajeuni de dix ans, avait passé derrière son maître et se tenait près de la cheminée, échangeant avec Raoul des regards pleins de triomphant espoir.
— Echec et mat, le vieux Douglas ! murmura-t-il en se rapprochant du vicomte.
— Attendons la fin ! répliqua Raoul. Nous ne sommes pas encore à Honfleur!
Lady Stuart tira de son sein une boite de chagrin qu’elle ouvrit pour y prendre un pli cacheté de noir.
Elle le tendit au chevalier de Saint-Georges, qui lui baisa timidement la main.
— Que faites-vous, sire? dit-elle.
— Je fais comme autrefois, Mary, répliquat-il de sa voix tremblante. Quand nous jouions tous deux, ne vous souvenez-vous point que vous étiez la reine?
— La reine, prononça froidement lady Stuart, c’est celle qui envoie ce message à Votre Majesté.
Jacques jeta les yeux sur le pli.
— L’écriture de ma mère! murmura-t-il.
Et il approcha le papier de ses lèvres avec une sincère piété.
— Ma mère! ajouta-t-il, ma noble et infortunée mère !
— Noble, c’est vrai, sire, dit Mary, cela ne passe jamais. Grâce au ciel, il n’en est pas de même de l'infortune, qui n’a qu’un temps.
— Nous parlions d’elle, reprit le roi qui cherchait des yeux Raoul.
— Et Votre Majesté, prononça Raoul avec un respect sévère, faisait à celle qui porte encore le deuil d’un roi le tort de penser qu'elle opposerait l’intérêt de sa sécurité personnelle aux légitimes efforts qui doivent être tentés pour restaurer les droits de son royal fils.
— Je n’ai pas dit cela! s’écria le chevalier de Saint-Georges, épiloguant comme un écolier qui fuit devant le reproche. Distinguons, monsieur le vicomte, je vous prie, je n'ai parlé que pour moi !
— D’ailleurs, ajouta Raoul, exagérant l'humilité d’un profond salut, je n’aurais pas dû élever la veix ici, et je fais amende honorable, car Votre Majesté m’avait formellement donné congé, avant l'arrivée de lady Stuart.
Jacques rougit jusqu’au blanc des yeux et lança au vicomte une œillade de colère.
— Bravo! ût Drayton à part lui. L'aiguillon a percé le cuir !
Comme l’œil du roi, honteux et indécis, se reportait sur Mary, celle-ci dit froidement :
—Je prie Sa Majesté de vouloir bien prendre connaissance du message delà reine, sa mère.
Jacques fronça le sourcil, mais il rompit le sceau aux armes d’Angleterre quifermait le pli.
— Ce ne sera pas long à déchiffrer, murmura-t-il avec son mélancolique sourire. H n’y a que deux lignes.
Le baron Douglas entrait en ce moment. Il s’arrêta près du seuil, parce que le roi lisait tout haut :
« Sire,
« Mon avis est que vous partiez.