TA MÈRE
Drayton porta le revers de sa rude main à ses yeux.
— Dieu sauve la reine! cria-t-il d'une voix sonore en agitant son chapeau au-dessus de sa tête.
Tous ceux qui étaient là répétèrent avec enthousiasme :
— Dieu sauve la reine !
Mais une voix grave répondit :
— Dieu sauve le roi !
Et le pas ferme encore du vieux baron Douglas sonna sur le plancher, pendant qu’il se rapprochait de Jacques Stuart.
— Mylord mon père, dit ce dernier avec sa timidité revenue, je vous prie, que pensez vous de cela?
— Sire, répondit Douglas, debout entre le roi et lady Mary Stuart, je pense que S. M.
Jacques II, en mourant, institua, pour vous garder contre d’imprudentes amitiés et de téméraires ambitions, un conseil de tutelle. Avant de risquer un pas aussi grave, il faudrait rassembler le conseil et délibérer.
— Je vous prie, mylord Douglas, dit Mary, dont la voix sonore et douce avait un étrange accent d’autorité, rangez-vous, afin que je puisse parler au roi.
Et comme le vieillard hésitait, elle ajouta :
— Entre nous deux, le roi et moi, nous ne voulons personne, mylord !
Jacques rougit une seconde fois, mais c’était de plaisir.
— Rangez-vous, mylord mon père, ordonna-t-il. Notre belle cousine a parlé pour elle et pour moi.
Douglas obéit en frémissant.
— Sire, reprit lady Mary, Votre Majesté est majeure, et depuis longtemps.
— C’est vrai, fit Jacques comme un docile écho, depuis longtemps.
— M’est-il permis de prendre la parole? demanda Raoul.
— Parlez, vicomte! permit précipitamment le roi. Il est toujours bon d’écouter l’avis d’un fidèle ami tel que vous.
— Je voulais demander à mylord baron, dit Raoul qui fit un pas en avant, ce que sont devenus les membres du conseil de tutelle, institué par la sagesse du feu roi.
— Oui, Douglas, répéta encore le chevalier de Saint-Georges, du fond de son embarras ; mon bon et cher Douglas, réponds, que sontils devenus?
— Je répondrai d’abord à ce qui touche la question de majorité, sire, commença Douglas.
Mais le roi l'interrompit, car l’indolence de sa nature n’excluait point en lui un esprit fin et vif.
— Mylord mon père, dit-il, réfléchissez avant de parler, je vous prie. Il est malaisé d’exprimer l’opinion que vous avez sans manquer de respect à votre souverain.
Cela était si cruellement vrai que le vieillard s courba la tête en silence.
— Je vais vous dire, moi, mylord, reprit Raoul, ce qu’est devenu le conseil de tutelle. Vous étiez six. Trois sont morts et deux ont trahi...
— Il ne reste que toi, Douglas, acheva Jacques Stuart.
— C’est vrai, sire, dit le vieux baron, mais j'ai mon droit et je proteste. Faites-moi place, messieurs!
Les deux Coëtlogon s’écartèrent et le baron Douglas sortit de la chambre à pas lents. Jacques Stuart le suivit d’un regard triste et presque repentant.
— Marquons-nous un point? demanda Drayton à Raoul.
— Tout dépend désormais de notre belle Cavalière, répondit le jeune vicomte. Laissonsla tenir notre jeu.
Sans affectation, il dépassa le roi pour aller serrer la main des deux messieurs de Coëtlogon, ses compatriotes. Drayton s’éloigna de son côté. Jacques se trouva isolé én face de sa cousine.
-Etes-vous contente, Mary 3 demanda-t-il à voix basse.
— Pas encore, sire, répondit la Cavalière
qui, à coup sûr, méritait pleinement son nom à ce moment par la fierté souveraine de sa pose et l'éclat inspiré de son regard.
— Autrefois, vous m’appeliez Jacques, murmura le chevalier de Saint-Georges qui mettait toute la tendresse de son cœur dans ses yeux.
— Ce sont les rois, repartit Mary , que l’on désigne ainsi par leurs noms de baptême.
— Et pour vous, je ne suis pas un roi7
— Si fait, sire, pour moi.
Elle appuya sur ce dernier mot.
— Mary, reprit Jacques en lui offrant la main pour la conduire à un siège, voilà déjà bien des jours que vous êtes aux environs de ma demeure ?
— Quinze jours, sire.
— Et vous m’avez privé du bonheur de vous voirl
— Sire, mes heures étaient comptées.
— Votre tâche était donc bien importante, Mary?
— La plus importante de toutes les tâches.
— A quoi vous occupiez-vous?
— A préparer le voyage de Votre Majesté.
— Vous aussi ! s’écria Jacques. Mais tout le monde, alors 1
— Tous ceux qui vous aiment, sire 1
Le roi baissa les yeux sous le regard profond dont elle l’enveloppait, les paroles lui manquaient pour exprimer ce qui était en lui.
A l’autre bout de la vaste chambre, où l’éloignement des flambeaux et l’ardent foyer produisaient une ombre relative, Raoul, les deux Coëtlogon et Drayton suivaient cette scène avec une anxiété fiévreuse.
— Ah! murmura Yves dont le jeune sang bouillait dans ses veines. Si j’étais le roil
René lui serra la main, disant d'un ton étrange, plein de tendresse et aussi de menace:
— Frère, il vaut mieux que celui-là soit le roi. C’est le roi qu’elle aime !
— Et s’il n’en était pas ainsi, n’est -ce pas, prononça Yves d’un air sombre, nous aurions un espoir...
— Et nous serions rivaux, mon frère!
Leurs mains se séparèrent, mais ce ne fut
qu'un instant. Yves pressa René contre son cœur!
— Brave Drayton, disait Raoul, elle est venue à temps !
— Que Dieu me pardonne, répondit le maître de la garde-robe, d’avoir maudit si souvent la présence de la belle inconnue 1
— Alors, reprit tendrement le chevalier de Saint-Georges, vous voulez que je parte, Mary?
— Le roi seul a droit de dire : Je veux, répliqua la Cavalière.
— L’amour, balbutia Jacques, donne tous les droits à la bien-aimée.
Mary Stuart garda le silence.
— Ne m’aimez- vous plus, Mary?
La Cavalière ne répondit point encore.
— Vicomte! s’écria Jacques avec colère, pourquoi osâtes-vous, ce soir, me cacher la présence de ma noble cousine?
— J’obéissais aux ordres de mylady, sire, repartit Raoul.
— Vous voyez bien que vous donnez des ordres, madame! fit le roi plaintivement. Je souffre, et il est mal de lne tenir rigueur. Au nom du ciel, m’aimez- vous encore?
— Je ne sais... répartit la Cavalière à voix basse.
Le roi se leva brusquement.
— Je supplie Votre Majesté de rester! poursuivit-elle. Je voudrais exprimer ce que je ressens avec exactitude. Je me souviens avec une reconnaissance affectueuse des bontés de mon compagnon d’enfance...
— N'est-ce que cela, Mary! s’écria Jacques au désespoir.
— Je respecte, continua-t-elle, et je plains aussi le prince exilé...
— N’est-ce que cela 1 mon Dieu ! n’est-ce que cela!
— Mais, acheva lady Stuart en relevant son visage superbe, je n’aimerai jamais que le roi!
Jacques tressaillit. Ses yeux brillèrent. Il se redressa, lui aussi, et si haut que sa tête domina celle de sa belle compagne.
— Je suis roi, dit-il.
— De droit, sire.
— Je puis l'étre de fait.
— Soyez-le donc! s’écria-t-elle, épanouissant, comme si elle avait eu le don des fées, la suprême splendeur de sa beauté.
Us se levèrent tous deux frémissant de passion.
Mais Jacques se contint et fit sur lui-même
is
LA CAAALIÈRE
un violent effort. A cette heure, il était roi.
— Madame, dit-il, je ne feindrai point de me méprendre. Ce n’est pas pour vous que vous voulez le trône, c’est pour moi.
— Que Dieu vous récompense pour cette parole, sire ! murmura la Cavalière avec une gratitude passionnée. Vous avez regardé au fond même de mon cœur !
— Un digne, un cher cœur, Mary ! Lisez aussi dans le mien, qui ne souhaite la couronne que pour la poser sur votre front adoré !
Il appuya la main tremblante do lady Stuart contre ses lèvres en un long et brûlant baiser, puis il se tourna vers le groupe anxieux qui attendait à l’autre bout de la chambre.
Il y avait dans toute sa personne un changement si complet que Drayton se demandait de bonne foi s’il était bien éveillé.
— Vicomte, dit le chevalier de Saint-Georges à Raoul, nos chevaux sont ferrés à glace, je suppose!
— Oui, sire, répondit Raoul, étouffant une exclamation de joie.
— A quelle heure partons-nous? s’il vous plaît.
— A minuit, sire.
— Drayton, vous entendez. Que tout soit prêt... A bientôt, messieurs; j’ai besoin d’être seul... Au revoir, madame.
Il s’éloigna d’un pas vif et la tête haute, après avoir adressé à lady Stuart un dernier regard qu’elle paya d’un délicieux sourire.
Jusqu’au moment où la portière retomba sur lui, tous restèrent inclinés ; mais aussitôt qu’il eut disparu , un formidable cri emplit la chambre :
— Dieu sauve le roi! Stuart pour toujours!
Drayton se jeta dans les bras de Raoul. La
Cavalière tendit ses deux belles mains aux Coëtlogon et dit :
— C’est le moment, messieurs. Chaque heure, désormais, va contenir autant de dangers que de minutes ! Je pars avec le roi. Me suivrez-vous?
— Tant qu’il y aura une goutte de sang dans nos veines! répondirent les deux jeunes gens d'une seule voix.
Yves ajouta en passant son bras autour du cou de son frère :
— Il y aura toujours deux poitrines entre la mort et celui que vous aimez !
Drayton s’élança vers les appartements inté-
rieurs pour commencer les préparatifs. Tl dansait, il chantait, il était ivre.
Raoul descendit aux écuries.
Comme il arrivait dans la cour, il entendit le bruit d’une dispute à la porte extérieure, que le valet de garde venait de refermer sur le nez d’un visiteur malencontreux.
— Malhonnête! criait celui-ci au travers de la porte, et il semblait à Raoul qu'il reconnaissait cette voix. Hérétique ! On dit pourtant que ton quart de roi va à la messe comme un homme ! Oses-tu bien laisser un chrétien dehors à pareille heure et par un temps pareil ! Chez nous, au moins, on ouvre à toute heure à ceux qui payent. Je te payerai, mécréant, s’il le faut ! Je veux parler au braconnier qui a nom M. Raoul, bandit!
— Nicalse! s’écria le jeune vicomte en se hâtant vers la porte.
— Et je viens de la part de la Poupette; malfaiteur ! acheva le pauvre fatout dont la voix enrouée s’étranglait dans sa gorge.
— Mariole ! fit Raoul en poussant le valet et en ouvrant la porte lui-même.
Nicaisî se précipita dans la cour, tête baissée, comme un bélier.
— Vous croyez donc que je n’avais pas peur,
15, dehors, dit-il en secouant ses cheveux hérissés de givre, et froid, et tout ! Jarnidieu ! quelle commission ! Des brigands, des loups, des serpents, des revenants... La forêt est pleine, quoi!
Raoul le saisit par le bras. Nicaise se démena comme un beau diable, criant :
— Lâchez-moi, l’homme 1 C’est au braconnier que je veux parler!
— C'est moi, dit Raoul. Que me veux-tu ?
— Tiens, tiens ! C’est pourtant vrai ! fit Nicaise. Vous n’êtes point de moitié si bien habillé que ça quand vous venez au Lion-d’Or, hé! l’homme... Mais le diable est dans le pays, voilà qui est sûr, monseigneur.
— Parleras-tu, drôle!
— Drôle! se récria Nicaise. La demoiselle Hélène m’en dit de dures, mais elle ne m’a point encore appelé comme ça. Drôle vousmême, ah! mais!... Approchez voir votre oreille. Faut que la chose soit racontée tout bas.
Raoul se pencha vers lui. Nicaise poursuivit confidentiellement :
— Je n’aurais point cru que je serais devenu si hardi, non! Une heure de course dans la forêt, car je me suis perdu à la fourche d’Ambault... Je n’y voyais plus, tant j'avais peur...
Mais je marchais tout de même, malgré les revenants, les loups, les vipères, les assassins et tout ce que j'ai vu.
Raoul se releva.
— Approchez voir, reprit le fatout.Vous êtes donc un gentilhomme, vous ?
Il ajouta quelques mots à l’oreille de Raoul, qui tressaillit et cria :
— Holà, Tom! un cheval! et un bon! tout de suite!
L’instant d’après, il sautait en selle et allait piquer des deux, quand la voix suppliante du fatout le retint.
— Croyez -vous donc que je vas retourner à pied, tout seul! criait le malheureux Nicaise. Et qui donnera à boire aux ménétriers? La demoiselle peut-elle se passer de moi si longtemps? Et je voudrais tâter M. Ledoux, un petit peu, pour savoir si c’est les écus qui lui tiennent au cœur, ou la fille. On aura trempé
la soupe sans moi, c'est sûr. Et les loups, et
les couleuvres, et les brigands, et les esprits...
— Monte! ordonna Raoul, qui l’enleva par le bras.
Nicaise se mit en croupe. Raoul piqua des deux.
— Maintenant, dit ce derniei, je te lance
dans une fondrière si tu me romps encore les oreilles! •
Le cheval avait pris le galop. Pendant les premières minutes, Nicaise se tint tranquille, par crainte de la fondrière; mais Raoul le sentit bientôt s'agiter derrière lui et l’entendit geindre comme un malheureux :
— Un loup, là-bas, par la miséricorde de Dieu, l'homme ! Détournez un peu votre tête... un voleur, sur la droite, ici, avec son mousquet qui estlong comme une perche, aussi vrai que je tâche de faire mon salut !... Je n’y réussis peut-être pas, grand pécheur que je suis!... une couleuvre, mon saint patron!... non! c’est du bois mort... Est-ce que vous êtes hérétique, vous, sauf le respect?... Ça me poursuivrait loin l’idée d’avoir embrassé un excommunié pendant une demi-heure de chemin...
Holà ! ho ! une femme habillée avec un drap blanc!...
— Vas-tu te taire, misérable! cria Raoul.
— C’était un tronc de bouleau, se reprit le fatout. A quoi ça sert que les troncs de
bouleau font toujours peur au monde?
Sûr et certain que je ne suis pas un poltron, puisque je ne suis pas tombé mort de frayeur en route.
— Avait-elle l’air bien en peine? demanda le jeune vicomte.
— Qui? la femme habillée de blanc?...
— Mariole.
— LaPoupette. Pour ça, oui! Elle voulait venir elle-même... Que je sois puni, si je n’ai pas vu briller un canon de mousquet.
Raoul ne répondit pas, cette fois, mais ses éperons labourèrent les flancs du cheval, qui se mit à fuir ventre à terre. Bien lui en prit.
Une lueur éclaira la nuit noire et une retentissante explosion roula sous bois d’écho en écho.
— Es-tu blessé, garçon? demanda Raoul. Je n'ai pas entendu la balle.
Au lieu de répondre, Nicaise, qui était fort, sans s’en douter peut-être, le serra si désespérément que Raoul en perdit presque la respiration.
— Jésus! Vierge Marie! saint patron! demoiselle Hélène! pria-t-il en un crescendo de dévotion. Un vrai bandit, celui-là! de la vraie poudre! et jamais je n’ai ouï un tapage pareil!.. Ah! ah! je parlais des brigands sans y croire!.. Je n’ai pas eu peur, l’homme, puisque j'ai tenu bon... C’est égal! si jamais je cours la forêt la
nuit... Le feu do l’enfer, pour le coup! Qu’estce que c’est que cela, grand bon Dieu du ciel!
Raoul venait d'arrêter court son cheval écumant. C’était l'auberge même du Lion-d’Or, dont toutes les fenêtres étaient éclairées, et que le pauvre fatout, dans son trouble, prenait pour le palais de Satan.
Des bruits joyeux s’échappaient pourtant par toutes les croisées.
— Descends! ordonna Raoul.
Nicaise, rendu à lui-même, se donna un sérieux coup de poing sur la tête, ce qui était sa manière de prendre le deuil.
— Coquin de sort ! dit-il en se laissant glisser jusqu’à terre. C’est la noce. Une cérémonie qu’est belle tout de même! Ah! si aussi bien c’était moi qu’on épousait avec la demoiselle !
— Restez là, l’homme, s’interrompit-il en traversant la route. Je vas vous envoyer la Poupette.
Le Lion-d’Or riait, chantait, dansait. La porte s’ouvrit, laissa échapper une longue traînée de lumière, puis se referma.
Raoul attacha son cheval à un arbre et roula son manteau autour de ses reins pour arpenter à grands pas la route blanche de neige.