LES FÉLINS, LES CANIDÉS, LES MUSTÉLIENS
C'était une chose considérée comme certaine, voici encore peu d'années, que l'absence de Carnassiers dans les gravures de l’âge du Renne. En fait, on ne pouvait alors citer, en dehors des deux Ours gravés de Massat, et d'une sculpture de même animal trouvée à Laugerie-Basse, que le Glouton dessiné sur une pendeloque en os de la vallée de la Vézère, publiée dans les Reliquiæ Aquitanicæ et la Loutre de Laugerie-Basse ; on y ajoutait parfois un dessin d'une signification moins claire, sur bâton de commandement de Bruniquel.
Les nouvelles trouvailles, ou les publications d'anciennes trouvailles inédites, n'ont pas augmenté la série iconographique des carnassiers dans une proportion comparable à celle des dessins de Cervidés, de Bovidés, de Caprins, d'Equidés ou même de Poissons.
Presque autant que l'Homme et les Oiseaux, les Carnassiers ont été rarement figurés par l'Homme quaternaire, mais ils l'ont été cependant, et un peu moins exceptionnellement; ce chapitre est destiné à en étudier les principaux exemples.
Disons de suite que nous laisserons de côté aujourd'hui les Ours et les Phoques. Jusqu'ici les Phoques ne se sont trouvés représentés que sur des objets en bois de Renne ou en os, ils n'appartiennent donc pas, jusqu'à présent, à l’art pariétal.
Les Ours, au contraire, s'y multiplient notablement: Les Combarelles en ont un magnifique; Teyjat en possède deux; La Venta de la Perra deux aussi sans doute, dont un bien conservé; celui de Font-de-Gaume est moins beau. Nous renvoyons l'examen de ce groupe à un autre volume, nous contentant, cette fois. des Félins, des Canidés et des Mustéliens.
LÉSSUREIAINS Les figures des Félins dans l'art mobilier sont au nombre de sept: deux
sculptures et cinq gravures, dont une en bas-relief.
La principale pièce est une sculpture en pierre tendre découverte à Isturitz
par MM. Hour-Castagné et Lacaux-Barraqué, en extrayant du phosphate des
ossements contenus dans le sol archéologique. Ces messieurs, très peu entendus en matière préhistorique, crurent en terre cuite cet objet, et un fragment d'une tête de Cheval en ronde bosse de très bon style trouvé avec. Les procès auxquels a donné lieu la propriété de la caverne ont amené la disparition des objets recueillis, et tous les efforts faits pour retrouver leur piste n'ont pu aboutir à dissiper le mystère de leur gîte actuel.
Toutefois, M. E. Cartailhac nous a communiqué à leur sujet de précieux documents: une photographie de petite dimension, mais bonne, et une lettre donnant quelques indications sur les circonstances de la découverte. La photographie comprend les deux sculptures, deux très grandes lames de silex, un moulin primitif et sa molette, deux dents de RhAinoceros tichorhinus et une mâchoire inférieure humaine rappelant par tous ses caractères, celles de Malarnaud et de La
Naulette. L'agrandissement de la photographie fait à la chambre claire, a permis
F1G. 121. — Figtrine de Félin en pierre tendre découverte à Isturitz ; longueur réelle om 16, avec une erreur possible d’un centimètre en
ste ou en moins. D’après une photographie.
d'obtenir le dessin ci-joint (fig. 121); la statuette, en se rapportant aux dimensions de la mandibule humaine située à côté, mesurait à peu près o " 16 de longueur maxima; il semble qu'elle ait été très aplatie, que les jambes de chaque côté n'aient pas été distinctes. On perçoit, à la loupe, des ponctuations sur le corps, mais elles sont si faibles qu'il était plus prudent de ne marquer que les plus fortes sur le dessin que nous donnons ici. La rareté même de l’image, l'absence de termes de comparaison, à l'époque de la trouvaille, a éveillé quelque défiance,
au moment où les inventeurs ont communiqué leur découverte à des anthropo-
logistes.
1. Ces ponctuations doivent être rapprochées de celles qui couvrent, en lignes régulièrement espacées, le flanc d’un des Rennes de pierre de Solutré; il est étrange que les dessins qui en ont été faits ne les indiquent pas suffisamment.
Nous avons fait plusieurs enquêtes, concernant les deux figurines recueillies, et nous n'avons pu que conclure à l'absence totale de soupçon fondé; d’ailleurs, on peut maintenant comparer le Félin d’Isturitz avec d’autres, et principalement avec ceux des Combarelles et de Font-de-Gaume ; nous reviendrons là-dessus un peu plus loin.
D'après la lettre de M. Lacaux-Barraqué, adressée en Juillet 1896 au D' Garrigou, peu de jours après la découverte, les statuettes ont été recueillies à 2"50 de profondeur, sous un recouvrement comprenant d’abord un plancher stalagmitique, puis un niveau de foyers contenant des dents de Renne, de Cheval, d'Aurochs ; elles gisaient à la partie supérieure d’autres foyers, avec grand Ours, grand Félin, Rhinocéros. Les silex que M.
Dubalen et l'abbé Breuil ont obtenus en 1900 de M. Lacaux-
Barraqué, et qui sont conservés au Musée de Mont-de-Marsan, appartiennent presque tous aux formes aurignaciennes, mais avec une proportion très considérable de types moustériens ; il y avait aussi de rares objets du Magdalénien supérieur.’ Il
est donc très vraisemblable que la statuette du Félin d'’Isturitz appartient à la partie supérieure
122. — Figure de petit Chat découpée dans un os plat, St-Michel d’Ârudy, collection Mascaraux. Grandeur réelle. de l’Aurignacien ; elle prélude
aux sculptures en pierre de Solutré, et suit de peu les figurines humaines en ivoire de Brassempouy, en pierre de Grimaldi, de Sireuil et de Willendorf.
Une autre sculpture de Félin, mais qui parait représenter, non pas un Tigre ou un Lion, mais un petit Chat, a été recueillie par M. Mascaraux dans la grotte de Saint-Michel JS ten d'Arudy ; elle appartient au Gourdanien inférieur & °? AN de Piette, ainsi que les figures en os découpé de êtes de Chevaux, recueillies au même niveau dans cette caverne. Nous reproduisons la figure que M. Piette a fait graver dans son grand album L'Art à l'Epoque du ‘“Renne (fig. 122).
123. — Gravure de Félin sur un , grandeur vraie ; grotte de Gourdan, d’après Piette. Le dessin est plus complet, on a pu dégager récemment de Gourdan, sur galet schisteux est incomplète, 1e Pi OS € Der des ao
crétions. Dessin de Formant.
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Les gravures sont au nombre de cinq, l’une,
forme de l'oreille, le profil raccourci de la gueule ouverte indiquerait bien un grand Félin, Lion ou Tigre (1).
1. M. Piette l’a publié à tort comme Ours, et l’un des suivants comme Eléphant.
Deux autres gravures, également de Gourdan, ont été identifiées récemment par l’un de nous (Breuil); l’une, tracée sur un petit galet, représente un animal à museau très court, gros œil rond, larges oreilles circulaires et gorge velue, probablement le grand Félin (fig. 124 et pl. LXIIL, 5).
L'autre, sur grès tendre fissile, est une œuvre extrêmement grossière ; la
Fic. 124. — Deux gravures de Gourdan représentant des Félins gravés sur schiste et sur grès tendre. Grandeur réelle. Collection Piette.
sur bois de Renne de Laugerie-Basse représentant un Félin. Grandeur y au British Museum.
Fi. 125. — Gravure vraie. Collection Ch
forme du pied postérieur avait suggéré à M. Piette l’idée d’un Eléphant, mais la queue longue, arquée et fine est caractéristique du Félin; quant à la tête, accident rocheux utilisé et complété, elle n'y contredit pas, et, rapprochée des autres exemples signalés, elle rentre sans peine dans la même série (fig. 124, 2 et pl. LXIIT, 4).
Une autre gravure de Laugerie-Basse sur palme de Renne est mutilée, et c'est malheureusement la tête qui a été rompue, mais le port de la queue et les formes générales semblent bien d'un Félin de grande taille (fig. 125). La position de cet animal par rapport à une figure de Ruminant placée en avant ne semble pas fortuite, car ce Ruminant (un Renne ?) retourne la tête pour le regarder : il s'agirait
F1G. 126. — Félin sculpté en bas-relief et gravé sur bâton de commandement de Bruniquel. Musée Brun à Montauban. Grandeur réelle om2o.
FiG. 127. — Gravure pariétale de Félin, dans le diverticule terminal de Font-de-Gaume. Echelle : un cInquicme.
donc d’une sorte de tableau élémentaire analogue au chasseur de Bison de Laugerie, et à la Loutre prenant un Poisson.
On est accoutumé de classer comme figure de félin (fig. 126) une image en
bas-relief décorant un beau bâton de commandement de la station de Lafave à
Bruniquel, trouvé par M. Brun; M. Cartailhac a donné son appui à cette interprétation et en a publié un dessin. Récemment, l’un de nous (H. B.) a revu l’objet original et refait un nouveau dessin très peu différent du précédent, il pense que l'hypothèse émise est en effet la plus rationnelle : le dessin figure certainement un animal unguiculé et digitigrade ; la gueule est ouverte comme dans un carnassier dévorant ; le museau très court, les oreilles larges, rondes et bien détachées,
zravures profondément incisées, gravées au ras du sol, au pied de la paroi droite. Signification douteuse.
Fic. 128. — Petites Echelle d’un tiers.
.— Gravure sur paroi des Combarelles représentant un grand Félin ;
ère-train est stalagmité et indéchiffrable. Echelle : un cinquième.
coïncident bien avec une figure de félin, de même que la ligne d’échine réplique exactement celle des autres figures précédentes.
Si nous rapprochons des documents antérieurs le dessin (fig. 127) que nous avons trouvé au fond du diverticule final, semblant faire face à une bande de chevaux (1) et un autre dessin des Combarelles (fig. 129), l'analogie des deux séries s'impose à l'attention (2).
1. Il est malheureusement tout à fait impossible d’en obtenir une photographie, même à l’aide d'un
miroir, tant l’espace est resserré en ce point. >. Nous avons déjà conclu dans ce sens, dans une note au Congrès de Monaco.
Partout, c’est la même oreille ronde, dressée au sommet d’une tête courte et massive, le même dos ensellé aux omoplates saillantes, le menton velu plus ou moins pendant en barbiche. En un mot, ici et la, nous avons des figures de grands félins. Peut-être faut-il étendre cette détermination à la petite silhouette profondément incisée au pied de la muraille de droite de la galerie des fresques (fig. 128) ; la forme du dos et de la tête y pousserait assez.
La figure de Font-de-Gaume et les chevaux qui l’accompagnent sont si bien cachés dans la fissure élevée qui termine la caverne, qu'on peut se demander pourquoi les artistes les ont placés en un point si inaccessible. La découverte de ces gravures est due à M. Peyrony. 4
Celle des Combarelles est encore meilleure au point de vue de la ‘vigueur d'exécution, malheureusement son arrière-train est masqué par une épaisse couche
de concrétions. Peut-être certains autres dessins, tous incomplets, doivent-ils, aux Combarelles, être attribués au même animal : nous les étudierons dans la monogra-
phie de cette caverne.