CHAPITRE XII
Le Renne à Font-de-Gaume et dans l'Art Mobilier
La caverne de Font-de-Gaume est la seule grotte ornée de fresques, à laquelle on puisse appliquer le titre de caverne des « Rennes ». Une seule figure de cet animal avait pu être, jusqu'à la découverte du Portel, signalée dans les grottes ornées Pyrénéennes, à Marsoulas ; la découverte du D' Jeannel a permis d'ajouter trois unités à la première.
Les figures de Rennes des Combarelles et de T'eyjat (Dordogne), assez nombreuses, sont seulement gravées ; il en est de même pour celles de La Mouthe, à deux exceptions près, se rapportant à des figures partiellement teintées en noir modelé avec des points alignés sur le corps.
Font-de-Gaume contient au contraire de nombreuses fresques représentant le Renne ; il en est de toutes les périodes et toutes parfaitement reconnaissables (1).
La plus ancienne, pour simple qu'en soit le tracé noir linéaire, est très bon déjà, et son bois encore jeune a la forme bien « tarandienne » (fig. 89).
Les figures en noir modelé et en teintes polychrômes sont magnifiques. Les deux figures noires sont malheureusement incomplètes, mais d’un style très pur et très évolué (fig. 47 et 81); celui qui conserve encore sa tête a une ramure très bien divisée (pl. V); les seuls andouillers antérieurs sont basilaires, mais on ne peut les lire entièrement à cause des concrétions ; chacun des deux bois porte trois andouillers, un au sommet, et deux postérieurs.
L'autre Renne noir a malheureusement été privé de sa tête par l’effritement du rocher, mais son corps est d’une perfection admirable ; on voit que les pattes sont courtes et trapues en comparaison avec le reste du corps (pl. X).
Les mêmes proportions se retrouvent sur les Rennes polychrômes (pl. XXVIII, XXIX, XXI) les mieux conservés, et particulièrement sur les n° 7, 11, 12, 44, 52 de la bande générale. Sur trois d’entre eux seulement on peut étudier la ramure. Le mieux conservé présente un andouiller de chaque côté, directement au-dessus du front, dont un seul s’élargit en palmette ; les bois, dans leur branche postérieure, se développent très loin, en décrivant, sans se ramifier du tout, un grand demi-cercle complet.
1. On ne comprend pas comment des auteurs ont pu écrire, au lendemain de nos découvertes, que
les Bisons de Font-de-Gaume n'étaient que des Bœufs, et les Rennes, des Cer lhonneur d’une discussion.
fs. Nous ne leur ferons pas
Celui qui lui fait face est agenouillé, dans l'attitude familière au Renne qui cherche du lichen sous la neige en l’écartant avec son bois antérieur en forme de pelle. Ce bois est d’ailleurs très bien représenté, et l’on voit qu'il est unique, le bois symétrique étant représenté par un simple trait; cela correspond à la réalité, car
généralement, un seul des bois antérieurs prend beaucoup de développement, de
d'hiver, d’après Carl Vogt, Les Mammifères, cliché prêté
F1G. 142. — Renne de Norvège avec son pel la
par maison Masson.
manière à se placer verticalement dans l'axe de la tête, et son symétrique est plus ou moins atrophié. La partie postérieure de la ramure du Reñne dont nous nous occupons s'incurve gracieusement, mais d'une manière moins accentuée, plus sinueuse, que dans son vis-à-vis. L'extrémité n'est pas divisée, mais elle s'élargit assez nettement.
La branche postérieure seule des bois du Renne n°52 est observable ; elle ressemble à la même partie chez le Renne précédent, mais denticulée en plusieurs petites pointes, trois d'un côté, quatre de l’autre.
L'étude des autres figures n’ajouterait rien à ces caractères, très certains, de l'espèce Renne. Que l’on relise la description que donne Carl Vogt de ce cervidé dans ses Mammifères. « Le corps est allongé, porté sur des jambes relativement basses et fortes, à articulations noueuses, à sabots larges et écartés. La tête est portée horizontalement, non relevée comme chez les autres Cerfs; elle est courte, à museau tronqué et nu... », et l’on reconnaîtra nos animaux de Font-de-Gaume (fig. 142).
Le bois du Renne est infiniment variable (1); tout près de la base, il a de
F1G. 143. — Bâton de commandement sculpté en relief de deux têtes de Rennes affrontées. La Madeleine. Grandeur réelle, — Musée de St-Germain.
chaque côté un andouiller, où bien deux très voisins l’un de l’autre ; comme nous l'avons vu, celui d'un côté se développe beaucoup plus que l'autre, et s'élargit en palme où bien se ramifie une ou deux fois. La tige principale ne porte presque
jamais d’autres andouiller dirigé en avant, elle se dirige fortement en arrière,
en s’incurvant beaucoup ; son extrémité s'élargit souvent en une large palmure, ou bien se divise en une série de branches secondaires se détachant en arrière à partir de son tiers supérieur.
1. Une nombreuse série de bois de Rennes de diverses variétés est figuré planche III du mémoire
de M. Lorenzo Camerano à l’Académie Royale des Sciences de Turin (1900-1901) sur “ Recherches sur le Renne du Spitzberg”.
Un autre trait de physionomie très commun dans le type américain, c’est un mufle très proéminent, dépassant fortement la mâchoire inférieure et les lèvres, et qui ressemble à un groin (1); il se retrouve assez souvent sur nos dessins ; mais généralement le mufle, quoique moins exagéré, se rapproche assez de celui d'un Bœuf pour que des dessins trop fragmentaires puissent laisser dans l'incertitude.
Un exemple très net de cette difficulté à distinguer, dans les œuvres d'art, la tête du Renne privée de sa ramure, de celle du Bœuf, est fourni par un fragment de bâton de commandement de La Madeleine, où se trouvent sculptées en bas relief deux têtes affrontées (fig. 143). Les auteurs des Reliquiæ Aquitanicæ les ont décrites comme appartenant à un bovidé, mais l’un des côtés laisse voir nettement le départ d’une ramure qui s'élargit, et ne saurait être une corne de Bœuf.
F1G. 144. — 1. Rennes d'ivoire de Bruniquel; collection Peccadeau de l'Isle, British Museum ; le mâle a om 115 de long à lui seul, — ‘phant sculpté sur bois de Renne, mêmes provenance et collection. Réduction d’un tiers. — Fête découpée de Cheval, en os plat. St-Marcel (Indre), musée
de St-Germain, même réduction.
Inversement, une tête de Bœuf, sculptée sur un bois de Renne provenant de Lourdes (fig. 182) a été prise pour une tête de Renne par M. E. Piette.
La différence est assez faible et réside dans une proportion plus forte, chez le Bœuf, du mufle par rapport au menton et à la lèvre inférieure.
On peut contrôler l’exactitude des déterminations précédentes en rapprochant les deux têtes sur lesquelles elles portent, de celles des beaux Rennes sculptés en ronde bosse sur ivoire, découverts par Peccadeau de l'Isle à Bruniquel (fig. 144) : la tête du mâle reproduit très fidèlement les formes fixées par l'objet de La Madeleine, mais les bois sont complets, et s'étalent sur le dos, en se terminant par