‹ La CélestineChapitre 101 sur 179 · ACTE HUITIÈME · texte numérisé non relu

ACTE HUITIÈME

verrons par la suite comment tu t'en tireras, maintenant que tu as ton écuelle tout comme un autre. Si tu avais été mon ami lorsque j'avais besoin de toi, tu aurais favorisé les projets de Gélestine et les miens, plutôt que de venir ficher un clou de malice à chacune de nos paroles. Sache que de même que la lie chasse les ivrognes de la taverne, de même la nécessité ou l'adversité chasse les faux amis. Il faut peu de temps pour découvrir le faux métal sous la dorure.

Parmeno. Je l'avais entendu dire et j'en fais maintenant l'expérience, jamais il n'y a, dans cette triste vie, de plaisir sans peine; aux jours gais, clairs et sereins, nous voyons succéder des jours de nuages, de pluie et d'obscurité; à la suite des plaisirs, des jouissances, viennent la douleur, la mort; après les rires et les folies arrivent les pleurs et les passions mortelles; enfin à beaucoup de calme et de repos succède beaucoup de tristesse et de chagrin. Qui pourrait être aussi joyeux que je l'étais tout à l'heure? Qui peut être aussi désolé que je le suis maintenant? Personne au monde n'est fier, comme je l'étais il n'y a qu'un instant, du bonheur extrême que je goûtais près d'Areusa ; personne non plus n'a été réveillé du rêve le plus doux aussi cruellement que je le suis par toi. Tu ne me donnes pas le temps de te dire que je suis à toi, que je veux t'aider en tout, que je me repens du passé. Je voudrais te raconter tous les bons conseils, tous les reproches bienveillants que j'ai reçus de Célestine à cause de toi et pour notre intérêt à tous; te dire enfin que, puisque cette passion de notre maître pour Mélibée est sous notre direction, nous devons en profiter maintenant ou jamais.

Sempronio. Tes paroles me font plaisir, mais j'eusse voulu te voir agir en conséquence; je veux te croire cependant. Mais, pour Dieu, dis-moi, que m'as-tu parlé d'Areusa? Serait-ce Areusa, la cousine d'Élicie?

Parmeno. D'où peut me venir tout le plaisir que je ressens, si ce n'est d'être parvenu jusqu'à elle ?

Sempronio. Comme il dit cela, l'imbécile! le rire m'empêche de parler. Qu'appelles- tu être parvenu jusqu'à elle? Etait-elle à quelque fenêtre? Qu'est-ce que cela?

Parmeno. J'en suis à me demander si elle en sera grosse ou non.

Sempronio. Tu m'effrayes; à force de travail on vient à bout de tout; l'eau qui tombe goutte à goutte finit par creuser la pierre.

Parmeno. Il n'y a pas si longtemps qu'elle tombe; j'y ai pensé hier, elle est à moi aujourd'hui.

Sempronio. La vieille a passé par là.

Parmeno. Pourquoi penses-tu cela?

Sempronio. Elle m'avait dit qu'elle t'aimait beaucoup et qu'elle te la ferait avoir. Tu as eu du bonheur : tu n'as fait qu'arriver et recueillir ; c'est pour cela qu'on dit : « Mieux vaut être aidé de Dieu que se lever matin. » Tu as eu là un bon parrain.

Parmeno. Dis une marraine, c'est plus vrai. Quiconque s'appuie à un bon arbre y trouve une bonne ombre. Je suis allé tard, mais j'ai recueilli de bonne heure. O frère ! que de choses n'aurais-je pas à te dire des grâces de cette femme, de ses paroles, de la beauté de son corps ! Ce sera pour une meilleure occasion.

Sempronio. N'est-elle pas la cousine d'Élicie? Tu ne m'en diras pas tant que celle-ci n'en ait davantage ; je crois tout ce que tu me diras; mais que te coûte- 1elle ? Lui as-tu donné quelque chose ?

Parmeno. Non, certes; mais si j'avais eu de quoi, c'aurait été bien employé, elle mérite toute espèce de biens. On estime les femmes de cette classe selon qu'on les a achetées cher ; elles valent autant qu'elles coûtent. Jamais chose de grande valeur n'a aussi peu coûté que ne m'a coûté Areusa. Je l'ai engagée à venir dîner chez Gélestine; si tu le veux, nous irons tous.

Sempronio. Qui, frère i

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