ACTE HUITIEME. I
Parmeno. Toi et elle; nous y trouverons la vieille et Élicie, et nous aurons du plaisir.
Sempronio. ODieu! comme tu m'as réjoui! tu es un bon garçon, je ne te ferai jamais défaut. Je te tiens pour homme, je crois que Dieu te veut du bien ; toute la colère que m'avaient donnée tes bavardages s'est changée en attachement. Je ne doute plus que ton alliance avec nous ne soit ce qu'elle doit être. Je veux t'embrasser, soyons unis comme frères, au diable tout le reste ! Qu'il soit question du passé autant que de la Saint-Jean; vienne la paix pour toute l'année ; les querelles entre amis entretiennent l'amitié. Mangeons et amusons-nous, notre maître fera diète pour nous tous.
Parmeno. Et que fait-il, le désespéré?
Sempronio. Il est là près de son lit, étendu sur une estrade comme tu l'as laissé hier soir; il n'a dormi ni veillé. Si j'entre, il ronfle 5 si je sors, il chante ou il extravague ; je ne puis juger s'il s'y plaît ou s'il souffre.
Parmeno. Que dis-tu? Et il ne m'a pas appelé, il n'a pas pensé à moi?
Sempronio. Il ne pense pas à lui-même, comment veux-tu qu'il se souvienne de toi ?
Parmeno. J'ai eu du bonheur jusqu'en cela. Puisqu'il en est ainsi, avant qu'il s'éveille, je vais envoyer de quoi préparer le dîner.
Sempronio. Qu'enverras-tu là-bas afin que ces folles te tiennent pour un homme accompli, bien élevé et généreux ?
Parmeno. Dans une maison pleine on trouve bientôt de quoi disposer un repas ; une partie de ce qu'il y a à la dépense suffit pour ne pas être en défaut. Du pain blanc, du vin de Murviedro, un jambon et six paires de petits poulets qu'ont apportés l'autre jour les fermiers de notre maître; s'il les demande, je lui ferai croire qu'il les a mangés. Et ses tourterelles qu'il a
fait réserver pour aujourd'hui, je lui dirai qu'elles sentaient, tu diras comme moi. Nous nous arrangerons de telle manière que ce qu'il en mangera ne le rendra pas malade. Notre repas sera fort bien ordonné. Làbas, nous causerons plus longuement avec la vieille de notre profit et de ses amours.
Sempronio. De ses douleurs plutôt, car en vérité je crois qu'il ne s'en tirera cette fois que mort ou fou. Tout estconvenu, viens donc, montons voircequ'il fait.
Calixte.
Hélas! mon bonheur n'est plus, L'heure de ma mort approche, Ce que le désir demande, L'espérance le refuse.
Parmeno. Ecoute, écoute, Sempronio, notre maître improvise.
Sempronio. Quel fou et quel troubadour! le voilà qui veut rivaliser avec le grand Antipater Sidonius et avec le célèbre poète Ovide, auxquels les pensées venaient à la bouche toutes rimées.
Parmeno. En vérité, il fait comme eux, le diable l'inspire, il extravague entre deux rêves.
Calixte.
Mon cœur, hélas ! il est bien juste Que tu souffres et sois malheureux, Puisque tu t'es laissé séduire Par les charmes de Mélibée.
Parmeno. Ne t'ai-je pas dit qu'il improvisait!
Calixte. Qui parle dans la salle ? Holà !
Parmeno. Seigneur?
Calixte. La nuit est-elle bien avancée ? Est-il l'heure de me coucher?
Parmeno. Seigneur, il serait plutôt tard pour vous lever.