ACTE HUITIÈME
Calixte. Que dis-tu, fou? Toute la nuit est-elle donc passée?
Parmeno. Et même une partie du jour.
Calixte. Dis-moi, Sempronio, ne ment-il pas, ce fou qui veut me faire croire qu'il est jour ?
Sempronio. Seigneur, oubliez un peu Mélibée, et vous verrez la lumière. Vous êtes toujours en contemplation devant son image, et son souvenir vous éblouit comme la lanterne fascine la perdrix.
Calixte. Je te crois maintenant, car on sonne la messe. Donne-moi mes vêtements, j'irai à la Madeleine, je prierai Dieu d'aider Célestine, de me rendre favorable le cœur de Mélibée ou de mettre fin à mes jours.
Sempronio. Ne vous fatiguez pas tant, il ne faut pas tout vouloir en une heure ; les gens sages ne désirent jamais avec grande impatience ce qui peut finir tristement. Si vous demandez de voir s'accomplir en un jour une chose pour laquelle il faudrait une année, votre vie ne sera pas longue.
Calixte. Tu veux dire que je suis comme le valet de l'écuyer galicien 83.
Sempronio. Dieu ne me permet pas de dire pareille chose, car vous êtes mon maître; je sais d'ailleurs que, de même que vous récompensez les bons soins, vous me corrigeriez pour avoir mal parlé. Mais on dit que les louanges et les paroles bienveillantes qu'on mérite par de bons services, ne rachètent jamais le châtiment ou la peine qu'on s'attire par quelque mauvaise parole ou méchante action.
Calixte. Je ne sais d'où te vient tant de philosophie, Sempronio.
Sempronio. Seigneur, de ce qu'une chose n'est pas noire, il ne faut pas en conclure qu'elle est blanche, tout ce qui reluit n'est pas or 8*. L'impatience de vos désirs, que la raison ne modère pas, vous empêche de juger de la bonté de mes conseils. Vous auriez voulu
hier qu'au premier mot de vous on vous amenât Mélibée, enveloppée et garrottée avec son cordon, tout comme si vous aviez envoyé au marché chercher quelque autre marchandise pour laquelle il n'y aurait eu qu'à choisir et à payer. Soulagez votre cœur, maître, un grand bonheur n'arrive pas en si peu de temps. Un seul coup ne suffit pas pour renverser un chêne. Sachez commander à votre douleur, la prudence est chose louable, et l'homme prévenu et bien disposé sait résister aux plus fortes attaques.
Calixte. Tout cela serait fort bien, si la nature de mon mal le permettait.
Sempronio. A quoi sertie bon sens, seigneur, si la volonté repousse la raison ?
Calixte. O fou que tu es! l'homme bien portant ne sait dire au malade autre chose que : * Dieu vous donne la santé !» Je ne veux pas t'écouter davantage, tu ne fais qu'irriter et exciter la flamme qui me consume. Je m'en vais seul à la messe ; je ne veux revenir à la maison que lorsque vous viendrez me chercher et m'apporter d'heureuses nouvelles de Célestine ; je ne mangerai pas avant que les chevaux de Phébus soient rentrés dans les vastes prairies où ils se retirent lorsqu'ils ont fini leur course journalière.
Sempronio. Seigneur, laissez là ces détours, laissez là ces poésies, il n'est pas convenable de parler d'une manière que tout le monde ne comprend pas et que personne n'emploie. Dites : avant que le soleil se couche, et on saura ce que vous voulez dire. Mangez quelque conserve qui puisse vous soutenir jusqu'à ce moment.
Calixte. Sempronio, mon fidèle serviteur, mon bon conseiller, qu'il soit comme tu voudras; je suis certain, à en juger par tes bons soins, que tu tiens autant à ma vie qu'à la tienne.
Sempronio, à part. Crois-tu cela, Parmeno? Je parie bien que tu n'en mettrais pas la main au feu. Vois si