‹ La CélestineChapitre 106 sur 179 · ACTE NEUVIEMK · texte numérisé non relu

ACTE NEUVIEMK

celle-ci, car enfin, de gré ou de force, il faudra bien qu'elle partage avec nous ce qu'elle recevra.

Parmeno. Tu as bien dit, tais-toi, car la porte est ouverte. Elle est chez elle, appelle avant d'entrer, peut-être sont-elles déshabillées et ne voudront-elles pas être vues ainsi.

Sempronio. Entre, ne crains rien, nous sommes tous de la maison; elles mettent déjà la table.

Célestine. O mes amoureux ! mes perles d'or ! que l'année me soit aussi heureuse que votre visite m'est agréable!

Parmeno, à part. Quels discours tient la vieille ? Vois-tu, frère, ces feintes caresses?

Sempronio. Laisse-la, elle ne vit que de cela, je ne sais qui diable lui a enseigné tant de méchanceté.

Parmeno. Nécessité et pauvreté, la faim surtout; il n'y a pas de meilleure conseillère au monde, il n'y a pas de meilleur excitant pour l'esprit. Qui a enseigné aux pies et aux perroquets à imiter avec leurs langues habiles notre voix, notre organe et nos paroles, si ce n'est la faim ?

Célestine. Fillettes, follettes, descendez vite, il y a ici deux hommes qui veulent me faire violence.

Elicie. Je croyais qu'ils ne viendraient pas; ils y mettent le temps, il y a trois heures que ma cousine est ici. Ce paresseux de Sempronio aura été cause du retard ; il n'a pas d'yeux pour me voir.

Sempronio. Tais-toi, ma reine, ma vie, mes amours; qui sert n'est pas libre; ma dépendance me préserve de toute accusation. Ne nous fâchons pas et mettonsnous à table.

Elicie. C'est cela, tu es toujours prêt en pareil cas* te voilà assis, les mains propres et sans honte.

Sempronio. Nous nous fâcherons plus tard, mangeons. Assieds-toi la première, mère Célestine.

I30 LA CELESTINE.

Célestine. Asseyez-vous, mes enfants, il y a pince pour tous ; qu'on nous en donne autant en paradis quand nous irons. Mettez-vous en ordre, chacun près de son amie; moi, qui suis seule, je mettrai à côté de moi cette cruche et cette tasse; toute ma vie maintenant est de causer avec elles. Depuis que je me fais vieille, je ne sais rien de mieux à faire à table que de verser à boire : qui touche le miel, il lui en reste toujours aux mains86. La nuit en hiver, il n'y a pas pareille bassinoire; avec deux semblables cruches, que je bois avant de me coucher, je ne sens pas le froid de la nuit. J'en double mes vêtements quand Noël approche ; cela me réchauffe le sang, cela me soutient sans cesse, cela me tient toujours en gaîté, cela entretient la fraîcheur du teint. Puissé-je en voir une bonne provision dans mon logis ! je ne craindrais pas la mauvaise année, car un croûton de pain rongé par les souris me suffit pour trois jours. Le vin ôte la tristesse du cœur mieux que l'or et le corail ; il donne du courage au jeune homme et de la force au vieillard, des couleurs à qui n'en a pas, du cœur au lâche, du zèle au paresseux ; il raffermit le cerveau, chasse le froid de l'estomac, enlève la mauvaise haleine, donne de l'énergie aux gens froids, fait supporter les fatigues du travail, procure une sueur salutaire aux moissonneurs fatigués, guérit les rhumatismes et les maux de dents, se conserve sur la mer sans se corrompre, ce que l'eau ne fait pas. Il a plus de propriétés que vous n'avez de cheveux ; je ne sais en vérité qui ne serait pas heureux d'en parler. Il n'a qu'un défaut, c'est qu'il coûte cher lorsqu'il est bon et qu'il nuit lorsqu'il est mauvais; ainsi ce qui fait du bien au corps fait du mal à la bourse. Malgré tout cela, je recherche le meilleur, j'en bois si peu, rien qu'une douzaine de coups à chaque repas; on ne m'en fera jamais boire davantage, à moins que je ne sois invitée comme aujourd'hui.

Parmeno. Mère, tous ceux qui en ont parlé disent que trois coups seulement c'est fort honnête et suffisant87.

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