‹ La CélestineChapitre 111 sur 179 · ACTE NEUVIEME. I · texte numérisé non relu

ACTE NEUVIEME. I

en mon honneur comme si j'eusse été une duchesse ; celui qui avait le moins à négocier avec moi , on le regardait comme le plus indigne. S'ils m'apercevaient d'une demi-lieue, ils quittaient tout, un à un, deux à deux; ils venaient où j'étais, voir si je voulaisquelque chose et me demander chacun des nouvelles de h sienne. En me voyant entrer, tous se troublaient tellement qu'ils ne faisaient et ne disaient rien à propos. Les uns m'appelaient madame, d'autres ma tante, d'autres mon amoureuse, ceux-là bonne vieille. Ici on concertait les visites chez moi, là les rendez-vous chez eux. Ici on m'offrait de l'argent, ailleurs des cadeaux d'un autre genre. Ceux-ci baisaient le bord de mon manteau, ceux-là m'embrassaient au visage pour me faire honneur. Aujourd'hui la fortune m'a mise dans un tel état que tu peux me dire : « Grand bien te fassent tes savates ! »

Sempronio. Tu nous épouvantes avec toutes les choses que tu nous contes de ces hommes religieux et de ces couronnes bénites. Ils n'étaient pas tous ainsi.

Gélestine. Non, mon fils, Dieu ne me permettrait pas de dire une telle chose ; il y avait beaucoup de vieux dévots avec lesquels je gagnais peu et même qui ne voulaient pas me regarder; mais je crois plutôt que c'était par jalousie de voir les autres causer avec moi. Comme le clergé était grand, il y avait de tout, les uns très-chastes, les autres qui se chargeaient d'entretenir les femmes de mon métier, et je crois qu'il n'en manque pas encore aujourd'hui. Ils envoyaient leurs écuyers et leurs serviteurs pour m'accompagner, et à peine étais-je arrivée qu'entraient par ma porte des poules, des poulets, des oies, des perdrix, des tourterelles, des jambons, des tourtes de froment, des cochons de lait; chacun m'envoyait ces provisions telles qu'il les recevait pour la dîme de Dieu; puis iis venaient me prier de les accepter et de les manger avec leurs bonnes amies. Et du vin? Je ne manquais

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jamais du meilleur qui se buvait dans la ville; il venait de divers pays, deMurviedro, de Luque, deToro, de Madrigal, de Saint-Martin et de tant d'autres lieux, que bien que ma bouche se souvienne encore de la diversité des goûts et des saveurs, ma mémoire ne retient pas les noms de tous les terroirs; c'est beaucoup qu'une vieille comme moi, en goûtant un vin, puisse dire d'où il est 92. Puis venaient des curés sans casuel ; on n'offrait pas plus tôt le pain bénit que, lorsque le paroissien baisait î'étole, son offrande était du premier coup dans ma maison. Des garçons, drus et pressés comme pierres à bâtir, entraient par ma porte chargés de provisions. Je ne sais comment je puis vivre après être tombée d'un tel état.

Areusa. Pour Dieu ! puisque nous sommes venus pour prendre du plaisir, ne pleure pas, mère, ne te désole pas, Dieu remédiera à tout.

Célestine. J'ai assez de sujets de larmes, ma fille, quand je me souviens d'un temps si heureux et d'une vie telle que celle que je menais; j'étais tellement choyée par tout le n onde, qu'il n'y eut jamais fruits nouveaux dont je ne goûtasse avant que les autres sussent s'il en était déjà venu. On était sûr d'en trouver chez moi si on en cherchait pour quelque envie de femme grosse.

Sempronio. Mère, le souvenir du bon temps n'est d'aucun profit; on ne peut le faire revenir, on n'y gagne que de la tristesse; c'est là ce qui t'arrive, et tu viens de nous ôter le plaisir des mains. Quittons la table, allons nous réjouir, et toi, mère, donne réponse à cette demoiselle qui est venue ici.

(Ils sortent.)

Célestine. Lucrèce, ma fille, laissons là ces bavardages et dis-moi ce qui me procure ta bonne visite.

Lucrèce. En vérité, j'avais déjà oublié le but prin • cipal de mon message en t'écoutant parler de cet heureux temps. Je passerais sans manger une année entière à t'entendre, à penser à la joyeuse vie que

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